‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 3 sur 56 · VIII PREFACE · texte numérisé non relu

VIII PREFACE

môme brio, les mêmes saillies d'esj)rit et d'imagination, la même acuité d'ironie. Peut-être aussi trouveront-ils chez le penseur une nuance, inobservée jusque-là, de mélancolie, nous dirions presque de tristesse, une sévérité et une autorité qui font que ses jugements semblent tomber de plus haut. Peut-être jugeront-ils que le Weiss de ces années, lorsqu'il touche aux questions religieuses, se montre plus enclin qu'autrefois au respect de l'Orthodoxie; que lui, de bonne heure si imbu de l'âme des vieux maîtres, se présente plus qu'autrefois armé de son credo classique; qu'il s'élève avec quelque chose de plus grave et de plus mûr, et sans mélange d'outrance paradoxale, contre les fausses idées du jour, contre les passions étourdies ou aveugles des foules.

Enfin, pour la politique, où en était-il à cette heure-là? N'oublions pas que ce n'était pas comme journaliste politique que J.-J. Weiss participait à la rédaction de la pacifique Revue Bleue. Sans doute, du vaste champ que, sous cette inoffensive rubrique de Notes et Impressions, il lui était donné d'y parcourir, la politique n'était pas exclue, et ne pouvait l'être. Mais ce qui s'en

retrouve encore dans cet entretien périodique avec le public sur tant de choses diverses, ne fait suite, ni pour la nature des questions, ni pour l'esprit, le ton, l'allure, à celle qu'il avait si longtemps, ailleurs, et si délibérément pratiquée. Ce n'est plus du tout une politique militante, politique guerroyante au service d'un ensemble de principes et d'idées déterminé, d'une cause, à faire prévaloir et triompher. On se trouve en présence d'un esprit calmé, assagi, d'autant plus élargi; d'un pénétrant observateur, assis, les yeux bien ouverts, devant le spectacle varié que lui donnent, en cette année de grâce 1880, la société française et le monde parisien en parliculier. On sent un lutteur désabusé, apaisé par les déceptions et les échecs qu'ont infligés à ses préférences d'autrefois et à ses efforts les fautes des hommes et l'imprévu des événements et se résignant de son mieux, et même, par raison de haut esprit et patriotique sagesse, s'intéressant à voir se débrouiller, s'asseoir, s'établir, de la façon la plus sortable et la plus utile qu'il se pourra, le régime nouveau, ou repris pour la troisième fois, dont il observe curieusement la naissance agitée.

X PRÉFACE

Cette disposition sceptique sans désespérance, et compatible avec les plus hQnnêtes vœux pour le bien et l'avenir du pays, se traduit chez lui, çà et là, par des paroles d'aveu aussi spontanées que sincères, comme celles-ci :

«Quand j'étais jeune, peu m'importait si les lampions brûlaient pour la République, l'Empereur, ou le Roi ; j'adorais toute fête nationale, parce que c'était la fête et la foule. Je voulais

Les flambeaux, le bûcher, et la nuit enflammée, Les aigles, les faisceaux et le peuple et l'armée K

!> Avec l'Age, je devins monarchiste ; mais je serais encore aujourd'hui trop heureux de voir s'affermir une république libre dans un pays qui ne peut plus désormais que désespérer de la monarchie et de ses trois dynasties, rivales dans le néant. »

Dans cet état d'esprit, appelé tout à coup, comme il le fut, à cette heure, par le choix intelligent d'un puissant et généreux politique,

1. Cette citation, qui jaillit ici d'une mémoire hantée de vers de Racine, est prise de la tragédie de Bérénice (acte I, se. 5) pour laquelle Weiss avait un goût particulier dont il a donné de si bonnes raisons. Voy. A propos de Théâtre, Ch. XV.

PREFACE

à servir la République dans un haut et délicat emploi ', tout à fait à sa taille, on comprend qu'il ait bravement accepté ; et nul doute que, pour sa part, il ne l'eût, de son mieux, loyalement et supérieurement servie, si, à peine installé et en fonction, avec les mJnistres du 14 novembre 1881, avec le ministère de si grand avenir que présidait Gambetta, il n'en avait trois mois après partagé le sort inattendu, la soudaine et si regrettable chute.

En somme, à les considérer d'ensemble, ces Notes que Weiss écrivait pour la Revue Bleue sont surtout d'un penseur-moraliste aux prises avec l'actualité, d'une sorte de chroniqueur moral du temps présent, infiniment plus que d'un politique. Là, bien souvent, à des observations de bon sens et de fine raison sur des états d'esprit qu'il regrette ou s'afflige de voir se propager, aux efforts d'une prévoyante sagesse contre certains courants d'idées et de mœurs, d'une nouveauté inquiétante ou suspecte, viennent se mêler des jugements réfléchis, pesés, sur les hommes, sur des personnages du jour

1. Celui de directeur politique au département des Affaires étrangères.

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