‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 4 sur 56 · XII PREFACE · texte numérisé non relu

XII PREFACE

OU de la veille, en évidence ou célèbres à différents titres, qu'il a vus de près, pu observer à loisir, disons mieux — des portraits. Car ce sont, en vérité, des portraits, de vivant»^ et excellents portraits, tracés par ce fils de La Bruyère et de Saint-Simon, avec un soin, une intensité de regard, une verve de burin, et, pour être juste, hâtons-nous d'ajouter, avec une absence de parti pris et des scrupules d'équité, qui les rendent, pour une bonne part, définitifs, et nous semblent les mettre en avance sur ceux que doit tracer à son tour des mêmes acteurs, en rendant sur eux ses arrêts, l'impartiale histoire. Voyez, entre autres, ceux pour lesquels ont posé devant lui sans le vouloir des hommes d'État ou des lutteurs politiques comme M. Rouher, M. Dufimre, Gambetta\ Adolphe Crémieux, Rochefort; des écrivains comme Barbet d'Aurevilly, Paul de Saint-Victor ; — un orateur d'Église populaire, le père Didon. Parmi ces personnalités très diverses de la vie publique sont venus se glisser des originaux ou des excentriques

1. PourGambetta, Weiss, loutcnjugeantavec une remarquable clairvoyance, n'a pu se défendre de quelque partialité d'apologie.

de la vie privée, saisis gaiement sur le vif, avec une pointe de caricature qui n'exagère que peu l'élrangeté comique de leurs façons et de leur figure (le vieux philologue, M. Hase; le maître italien de la lame, San Malato, non moins divertissant dans son étonnante leçon d'escrime, sinon plus, que le tireur d'épée du Bourgeois gentilhomme)^ quelle variété ! que de piquantes ou charmantes rencontres ! Des excursions de vacances, des temps de repos sur une plage fréquentée, ont amené d'autres impressions encore, des ijnpressions de voyage ou de villégiature. De celles que cette imagination vive avait gardées un beau soir d'été à Royan, au bord des flots, au bruit d'un concert, s'est composé tout un tableau, «l'une vérité, d'une fraîcheur, d'une douceur merveilleuses, égal aux chefsd'œuvre des maîtres du genre par la magie de la couleur, par une poésie d'expression qui permet d'appliquer à la prose de l'auteur ce qu'il a si bien dit lui-même de celle d'Alphonse Daudet... « M. Daudet (qui avait commencé par les vers) s'est contenté de plus en plus de l'instrument inférieur de la prose. C'est que la prose entre ses mains se prêtait à rendre les

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images et les sensations de la poésie. Il l'avait pétrie, cette prose, à son usage personnel, il se l'était façonnée toute neuve et toute originale, mais sans lui permettre d'offenser le génie invétéré de la langue française... »

Cette chronique, dont la durée fut de deux ans à peine, et sur laquelle vingt-trois ans ont passé, nous offrait donc, à la reprendre dans ses parties les plus dignes de revivre, la matière d'une attrayante publication ; mais elle ne nous donnait pas celle d'un juste volume. Nous osons penser que nos lecteurs ne se plaindront pas de la façon dont se trouve complété celui que nous venons leur offrir.

Au legs des papiers de Weiss, à ce précieux legs, dont les mains amies qui l'ont reçu se sont efforcées de faire bon usage, se trouvait jointe une quantité considérable de lettres, tout un trésor épistolaire d'un intérêt facile à comprendre, bien que formé, pour une bonne part, de lettres à lui adressées par des correspondants divers, et beaucoup plus que de celles qu'en divers temps il écrivit lui-même.

Celles de ces dernières que nous donnons aujourd'hui, fidèlement transcrites, nous parais-

sent avoir toute chance de curieux accueil et de bienvenue. Par plus d'un côté, elles viennent éclairer d'un surcroît de lumière un talent et une nature d'homme qu'on ne peut trop connaître et pénétrer. Après le J.-J. Weiss des journaux politiques, le J.-J. Weiss critique de littérature et d'art, le J.-J. Weiss conférencier, le J.-J. Weiss revicwer, elles évoquent ou commencent à révéler un J.-J. Weiss épisiolaire, par conséquent, à plus d'un égard, plus intime, plus lui-même.

Elles sont, de sujets et d'esprit, très diverses. Autre chose sont les réponses que faisait par la poste, en toute liberté, le J.-J. Weiss de 1871 à des questions comme celles-ci : Quel est, dans la République à peine naissante, l'état des partis, et quelles chances peuvent rester aux divers prétendants ? — De quel degré d'ambition peut être soupçonné, en ce moment de crise et d'anarchie, M. Thiers? — autre chose, les confidences où, beaucoup plus jeune, il s'épanchait avec une vieille amie, restée loin de lui, sur les ennuis, les tristesses, les distractions mondaines de son séjour d'universitaire à Dijon , Parmi ces confidences, celle d'un sentiment qui,

dans cette dernière étape de sa vie de province, fut le charme et le tourment de sa trentième année, offre le jtlus original et le plus piquant mélange de sincérité, d'humour, de jeunesse de cœur, de fine observation, et de bonne grâce à rire et se moquer des autres et de lui-même. Les pages familières où il conte à cette amie les incidents d'un bal et surtout d'un souper chez une belle dame, dame d'esprit et grande coquette, Célimène de province, qui l'attirait par ses « ensorcellements », et le « désenchantait » par ses manèges et ses caprices, peuvent être mises au nombre des chefs-d'œuvre du récit, du récit enjoué par lettre ^

Les amis, les correspondants, que nous avons rassemblés, assez nombreux, autour de lui, seront-ils moins bien reçus? Celles de leurs lettres que nous publions méritaient, par ce qu'elles nous disent de lui, de venir servir aux siennes d'accompagnement et de cadre. Ce sont, le plus souvent, des encouragements ou des félicitations à l'éminent journaliste sur la ligne qu'il s'est tracée, et qu'il suit avec autant d'habileté

1 . V. parmi ses lettres écrites de Dijon (1858 ou 1859) celle qui commence par ces mois: «Je paresse, moi, je paresse.»

que de vaillance; ce sont des remerciements d'auteurs au critique, pour des articles, des comptes rendus, des éludes, où il s'est montré juge aussi intègre et consciencieux que compétent, et ne s'est pas fait faute de joindre d'iionnèles réserves ou de fortes restrictions aux justes louanges. On a ainsi, sur la largeur d'esprit et l'indépendance de jugement dont il a donné tant de preuves, tout un ensemble de témoignages dont l'unanimité l'honore hautement*.

D'ailleurs, ces lettres sollicitent l'attention par elles-mêmes; elles la commandent par la distinction, l'éclat ou la célébrité des noms dont elles sont signées, et par tout ce que leurs auteurs, en y parlant d'eux-mêmes, nous apprennent ou nous rappellent de leurs principes, ou de leurs sentiments et de leurs opinions, et de l'attitude prise, du rôle tenu par eux sur les scènes où ils se sont produits. Que de person-

1. Taine, en le remerciant d'un article, lui disait : « Tu ts trouvé le moyen de plaire aux gens et de leur dire des vérités, d'être agréable el indépendant. « Lettre du 20 décembre 1859. Guizot, dans un cas pareil, lui écrivait : « Vous avez, Monsieur, le goût fin et exigeant; vous savez choisir et marquer des degrés dans votre suffrage. » Lettre du 4 décembre 1863.

nages ayant fait figure dans le siècle dernier, et même grande figure, viennent ainsi tour à tour rendre hommage aux talents et au caractère de notre ami, et, dans les retours sur euxmêmes d'un rapide entretien, confirmer, ou éclaircir, ou modifier, ce que déjà nous savions de chacun d'eux!... C'est Taine, un normalien brillamment émancipé, lui aussi, Taine déjà célèbre qui vient, d'un mot cordial, remercier l'ancien confrère et ami d'une sympathique et franche appréciation de son œuvre, et qui, à cette occasion, s'applique à définir en paroles précises l'espèce de penseur et d'écrivain qu'il veut être. C'est Dumas fils, rendant grâces pour une attentive et consciencieuse étude de son théâtre, où critiques et conseils ne lui ont pas été épargnés, et se bornant à revendiquer pour les nouveautés et les audaces de sa dramaturgie plus de sincérité, d'inspiration native et réfléchie, d'art indépendant et désintéressé, que son scrupuleux juge ne lui en a prêté. C'est Renan, le Renan du Collège de France, prenant soin d'éclairer, par une tranquille et grave appréciation de la disgrâce qu'il subit (suspension de son cours), l'article de journal

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qui fera justice de ce coup despotiquement frappé sur la libre pensée. Mais voici un grand politique, M. Thiers, qui se déclare lecteur assidu et charmé du Journal de Paris, et qui, tout en se défendant de vouloir peser en quoi que ce soit sur la direction de cette feuille, ne laisse pas d'indiquer au plus avisé et au plus brillant de ses rédacteurs quelques points importants à toucher, et toute une politique à suivre. Voici... le comte de Paris, Philippe d'Orléans, qui du fond de l'Orient oii il promène un loisir qu'il déplore, envoie l'expression d'une gratitude émue pour un portrait de la princesse Hélène, sa mère, portrait d'impartial et délicat historien et de maître-peintre. Et voici, d'un autre exilé, d'un proscrit, tombé de haut, quelques brèves et reconnaissantes paroles à l'auteur d'un jugement inespéré dont il vient d'être l'objet, jugement rendu sans parti pris d'aucune sorte par un ancien adversaire, dans un esprit de calme justice et d'équité rare. Cet exilé, ce proscrit n'est autre que Napoléon III, enseveli, perdu dans sa triste retraite de Chislehurst...! Voilà quelles surprises apporte avec lui ce nouveau volume, et comme, à la lumière de ses fragiles

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documents, fidèlement exhumés, se lève et se déploie devant nous, défile sous nos yeux, soudainement évoqué pour quelques instants, tout un monde, celui-là môme où J.-J. Weiss a vécu, lutté, brillé, et aux souvenirs duquel son nom demeure, pour toujours, et glorieusement, attaché ! Des lettres, d'aimables lettres de femmes, trouvées parmi toutes ces lettres de politiques, de journalistes, d'écrivains, d'hommes d'État, ont dû, en venant enrichir et parer ce recueil, perdre leurs signatures; elles disent assez, quelques-unes surtout, par la délicatesse dos sentiments, les grâces légères du tour, le marivaudage aisé de la causerie, de quel monde, tin autant que poli, elles sont parties; elles nous disent de façon non moins précise combien, dans ce monde de choix, qui ne s'ouvre qu'à bon escient, Weiss se vit accueilli, recherché, fêté, pour l'éclat de son nom et pour lui-même; à quel point, en dépit de ses distractions et de ses infractions involontaires aux élégances extérieures, il sut par les charmes de son esprit et la distinction de sa personne, s'y naturaliser. Janvier, 1002.

GEORGES STIRBEY.

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