A. DUMAS
Monsieur Jules Vallès^ à J.-J. Weiss.
Paris, 18 mars 1865.
Monsieur et cher confrère,
J'ai écrit hier à M. H... pour lui soumettre une idée nouvelle, voulant cette fois ne pas laisser passer le bon moment.
Vous avez bien voulu me témoigner une sympathie que je vous rends bien; c'est ma fierté à moi, qui commence d'être compris et encouragé par des hommes tels que vous. Nous nous trouverons ,j'en suis sûr, côte à côte, quelque part, un jour de lutte, écrivant ou parlant. Nous sommes la Révolution.
Il faut d'ici là se produire et agir dans la mesure de ses forces, et, pour ma part, je cherche tous les moyens. J'ai cru un instant qu'à la Presse je pourrais aventurer quelques idées et faire au moins une campagne. G... s'était montré très sympathique, et jurait
1. Vallès (Jnles-Louis-Joseph), né au Puy le 10 juin 1832, mort en 1885. Journaliste et socialiste militant. Auteur de Jacques Yinglras ou l'hisiirgé.
que j'avais bien du talent : il n'en est pas moins vrai que je n'ai pu rien oser, et que je n'ai pas là une tribune.
Où écrire? Je pourrais, je crois, mettre des articles un peu partout mais au prix de démarches qui prennent beaucoup de temps et de concessions qui ôtent un peu d'indépendance. Je me soumettrai à la nécessité dure, s'il le faut. Toutefois, je préférerais être libre dans le village de la chronique, que gêné dans la Rome militante et politique. C'est pourquoi je m'étais décidé au métier de courriériste, disposé à le faire en conscience et de tout cœur. La place est prise.
La réflexion m'a inspiré l'idée nouvelle que j'ai soumise à M. H..., et je viens vous demander d'appuyer auprès du rédacteur en chef, s'il peut y mordre, mon projet. J'ai pensé qu'un courrier de Londres ferait bien, très bien, à côté des courriers de Paris, courrier humoristique et politique. J'aime l'Angleterre, ou du moins sa liberté, et je me déciderais sans trop de peine à aller planter ma tente là-bas, pour un an^ Ne croyez-vous pas qu'un journal naissant aurait avantage à avoir ainsi un pied à Londres et ne seriez-vous point disposé à penser que
1. Attaché bientôt après comme chroniqueur au journal l'Époque, Jules Vallès envoya de Londres à cette feuille une suite d'articles sur la vie anglaise.
je serais un correspondant passable? Je sens qu'il y a là un succès ; et je passerais la Manche, à des conditions honorables, sur un modeste traité...
Croyez, Monsieur, à l'expression de mes sympathies bien vives et qui datent de loin.