VALLÈS
Monsieur Cuvillier-Fleury ^ à J.-J. Weiss.
Paris-Passy, le 23 mars 1865.
Mon cher confrère et ami.
Je suis sous le charme. Est-ce l'orgueilleuse faiblesse du cœur humain? Est-ce le plaisir d'avoir lu un spirituel article, très animé et très enlevé? je crois bien quo le charme que j'éprouve tient à ces deux causes, et je m'empresse de vous le dire. Vous pouviez être moins indulgent, mais vous ne pouviez mieux écrire, ni relever mieux que vous ne l'avez fait votre justiciable par votre jugement. Je suis décidé à tien pas appeler. J'avais grand besoin de ce coup d'épaule. Vous saurez, un jour, ce que comporte d'ennuis et même d'amertume une candidature à l'Académie, et quelle faute c'est de se faire
1. M. Cuvillier-Kleury, né en 1802, mort en 1887. Littérateur, publiciste, membre de rAcadémie Française.
toiser par tout le monde quand on a pour métier de prendre la mesure des autres; ou plutôt vous ne le saurez pas. Vous aurez fait quelque bon livre; vous vous présenterez avec un litre palpable à la main , et si on vous tient compte de voire mérite de journaliste, ludibîia ventis, on vous le comptera comme appoint, non comme principal. Le parti que je viens de prendre m'obligerait à faire un chef-d'œuvre, si j'avais votre âge. J'aime mieux rester sur la justice que vous me rendez, avec beaucoup de complaisance et d'amitié, mais aussi avec un accent qui ne peut manquer de donner crédit à vos éloges; ce dont je vous remercie, et ma femme se joint à moi dans celte gratitude et me prie de vous Je dire. Merci donc et mille amitiés de cœur.
eu VILIEU-FLEUUY.
Une dame à J.-J. Weiss.
Fi! la vilaine phrase, pour terminer si bonne et gentille épîlre. Jusque-là, tout y était, chose extraordinaire à première vue, poétique, frais et jeune dans son humour même. Son écorce rugueuse cachait à peine ce qu'il y avait, au fond, de bonté et d'ab-
négation sincère ; pourquoi me gàler tout cela par une mauvaise plaisanterie d'estaminet ou d'antichambre ?
C'est égal, vous les aimez encore passablement les amis que vous n'aimez plus. Je défie au plus dévoué de faire d'un frère un portrait plus mystérieusement attrayant que celui esquissé par vous, pour moi. J'en conviens, et non sans orgueil, cette large couronne d'épines que vous posez sur la tête d'autrui pour lui servir d'auréole, et dont vous comptez chaque pointe en homme qui en a senti les blessures, doit avoir près d'une femme vraiment femme un prestige devant lequel tous les autres doivent pâlir. Mais, cet attrait, ce magnétisme si vous voulez, doit-il devenir un simple lien de loyale affection, une source de pures jouissances, ou est-il au contraire de telle nature qu'il faille s'en défendre ou le cacher quand on l'éprouve, ou le redouter comme un malheur? Jugez-moi, et ensuite effacez de votre esprit, comme j'efface de voire lettre, le seul mot qui ne doit pas s'y trouver. Vous le savez, l'amitié est mon idéal. Celui que je croirai, qu'avec cette divination du cœur qui ne trompe jamais, je saurai mon ami, peut compter sur moi en tout et toujours, pour les petites comme pour les grandes choses; je ne le sacrifierai à aucune considération mondaine, à aucun sentiment égoïste. Je lui donnerai, je leur donnerai
à ceux-là toute mon âme, car, à un moment donné, je veux pouvoir leur demander de risquer leur vie pour moi. Cette manière un peu héroïque de considérer une chose de nature aussi pacifique... vous étonne et excite votre verve moqueuse sans doute, cher monsieur? Oh! ne vous gênez pas, ne vous arrêtez pas surtout. .Je m'y attends, je suis certaine même que vous trouveriez beaucoup d'échos près de toutes les personnes sensées et sérieuses auxquelles vous montreriez cette confession ; mais dussiez-vous la trouver plus absurde encore, j'aurai le courage de la proclamer mienne, et de subir sans me plaindre les déceptions qu'elle m'apportera sans doute.
J'ai cru vous remercier de votre intérêt en vous exposant longuement la tournure de mon esprit et le but de mon cœur; mais il pourrait bien se faire que, sans m'en apercevoir, j'aie abusé de la position. Si cela est, pardonnez-moi et veuillez me permettre d'employer ces dernières lignes à vous recommander d'utiliser vos jours de liberté à faire une telle provision de santé et de souvenirs agréables, que vous puissiez, revenu ici, attendre de nouveau le jour de la résurrection appelé : grandes vacances sans trop d'humeurs noires.
Monsituv le duc de Pevsigny ^ à J.-J. Wdss.
Paris, ce 17 février 1866.
Monsieur, J'ai lu avec un vif inlérêl l'article que vous avez publié dans le Courrier Français ^ au sujet de mon discours au Sénat, et je ne puis résister au désir de vous en remercier. Si la presse ne s'inspirait que de sentiments aussi élevés, si elle ne jugeait ses adversaires qu'avec cette hauteur de vues et celte courtoisie de langage, on serait bien coupable de ne pas lui rendre toute sa liberté. Du reste, il y a ceci de consolant qu'en dehors des partis et des opinions qui divisent notre pays, et en dépit de ces divisions, certaines âmes, certains esprits forment une sorte de franc-maçonnerie qui se reconnaît à des signes certains. N'est-ce pas pour cela que vous avez été tou-
1. Jean-Gilbert-Viclor Fialin, comte, puis duc de Persigny, né à Saint-Gerirain-Lespinasse (Loire) en 1802, mort en 18'!2, deux fois ministre de l'Intérieur (en 1852 et en 18i30j; deux fois ambassadeur à Londres (en 1855 et en 1869).
2. Le remerciement se rapporte à un article paru dans le Courrier Français du 17 février 1866 et dans lequel Weiss appelait l'attention des lecteuis sur l'éloquent et ingénieux discours de M. le duc de Persigny, prononcé au Sénat le 14 février 1866 dans la discussion du projc t d'adresse.
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jours si courtois envers moi, et moi si plein de sympathie pour vos écrits et pour votre personne?
Agréez donc mes remerciements et croyez à la sincérité des sentiments que je vous exprime.
/.-/. Weiss à Monsieur Taine.
Mon ciier ami, Si je n'avais suivi que mon goût personnel, j'aurais répondu tout de suite à ta question. Malheureusement j'ai dû considérer beaucoup d'autres choses que mon goût : mes réflexions sont faites et il faut à mon grand regret que je me prive du plaisir qui aurait été très vif pour moi d'être présenté à la princesse Mathilde et de la connaître. L'obstacle n'est pas seulement dans la ligne d'opposition où je suis engagé avec le Journal de Paris. Puisque la prince- se Mathilde veut bien passer là- dessus, j'aurais mauvaise grâce, réserve faite de ce qui doit être
à m'en inquiéter plus qu'elle ne fait elle-même. L'obstacle est encore et surtout dans la vie retirée que je mène. Je ne vois personne . Je ne fréquente ni les salons, ni le monde de l'opposition. Ma pré-
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sence chez la princesse Mathilde serait d'autant plus remarquée, et paraîtrait jurer plus avec ma situation dans le journalisme, qu'aucune relation en sens contraire n'y ferait équilibre, et que j'irais rue de Courcelles n'allant nulle part ailleurs.
Voilà pourquoi, mon cher ami, je suis obligé de résister à mon penchant et de décliner l'offre obligeante que tu me fais. Je connais depuis longtemps par A. D.., par S... et par toi-même toute la bonté et tout l'esprit de la princesse Mathilde. Je sais combien elle met d'indulgence au service de ceux qu'elle admet dans le cercle de ses amis. Je ne doute pas qu'elle n'eût l'art d'atténuer et d'écarter tous les sujets de froissements que la politique pourrait susciter entre nous. Mais c'est cet art même que je craindrais plus que tout le reste. 11 arriverait d'ailleurs toujours un moment où les circonstances qui ne dépendraient ni d'elle ni de moi seraient plus fortes que toute sa bonne grâce et toute ma bonne volonté.
En l'adressant ma réponse, je te prie de vouloir bien porter à la princesse l'expression de mes sincères regrets, et je ne veux pas terminer sans te dire combien j'ai été sensible à la nouvelle preuve que tu m'as donnée, dans cette circonstance, de ta vieille amitié.
Ton bien dévoué,
J.-J. WEISS
Monsieur Thiers ^ à J-J. Weiss.
17 mai 1867.
Mon cher monsieur Weiss, Je veux depuis longtemps vous féliciter de votre Journal de Paris ^, et vous prier de me mettre sur la liste de vos abonnés en envoyant chez moi votre agent d'abonnement. Ce n'est pas parce que votre journal est bienveillant pour moi, ce dont je vous tiens grand compte, que je vous juge si favorablement; c'est parce que votre journal est vraiment un journal de bon sens, supérieurement pensé et supérieurement écrit. Chacun aujourd'hui, surtout dans la presse, a sa marotte, et c'est en cédant ainsi tantôt à la fantaisie italienne, tantôt à la fantaisie polo-
1. M. Thiers (Louis-Adolphe), né à Marseille le 16 avril 1797, raort à Saint-Germain-en-Laye le 3 septembre 1877. Orateur et homme politique. Il joua un rôle important dans la Révolution de 1830. Ministre et président du Conseil sous Louis-Philippe. Député de l'opposition sous Napoléon III. Président de la République en 1871. Membre de l'Académie française et de FAcadi^mie des Sciences morales et politiques. Auteur de VHistoire de la Révolution française et de VHistoire du Consulat et de l'Empire.
2. Fondé par MM. J.-J. Weiss et Edouard Hervé au commencement de l'année 1867.
naise, et certains aussi à la fantaisie grecque, qu'on est ainsi à l'état actuel de l'Europe, où il n'y a plus ni droit, ni politique, plus rien qu'un gâchis où la force seule prévaut, et où nous serons obligés d'employer toutes nos ressources sans être sûrs de l'emporter. Tout cela est déplorable, et il fait plaisir de voir le bon sens défendu enfin quelque part. Voilà, le motif de mes félicitations, dont je vous prie de faire part à M..., votre collaborateur. Je souhaite votre succèj, et, s'il dépendait de moi d'y contribuer, je le ferais volontiers. Venez me voir quelquefois, et recevez l'assurance de ma vive amitié. Tout à vous.
A. TllIEUS.
Monsieur Tli'œrs à J.-J . Weiss.
Saint-Gurmain en Laye, rue de Versailles, 29, 24 août 1868.
Mon cher Weiss,
Permellez-moi de vojs donner une explication que je crois nécessaire au sujet d'une citation de moi dans la France d'aujourd'hui 24.
Cette citation sera remarquée, et on s'en servira, et fort à tort, car on n^ peut jamais me mettre en
contradiction avec moi-même, n'ayant toujours voulu que la mêraechose, et presque toujours à mes dépens. Celte citation est empruntée à un livre intitulé: la Monarchie de 1830, et est relative aux coalitions.
Elle fut faite ^ sous le ministère Casimir Périer, et voici dans quelles circonstances. La monarchie de 1830 avait six mois d'existence, elle n'avait encore rien fait que de réaliser en un seul jour tous les vœux de l'opposition des quinze ans, et, son crime, c'était de lutter contre les assauts à main armée que lui livraient les républicains à Paris et les chouans dans la Vendée. Certes, elle n'avait pas encore un seul tort, ni au dedans, ni au dehors et, au dehors notamment, elle venait d'enlever Ancône devant la coalition européenne.
Certes, on aurait, si on ne voulait pas reconnaître ses bons actes, on aurait pu attendre ses fautes, et déjà MM. de Chateaubriant et Carrel s'étaient unis pour l'attaquer avec force, sous un grand ministre, qui a été le plus anglais des chefs de cabinet que nous ayons eus.
C'est alors que j'attaquai cette coalition qui alors pouvait être qualifiée de coalition de haines, réunies pour détruire, puisqu'elles n'avaient aucun grief fondé.
1. Elle, c'est-à-dire la première des deux coalitions desquelles il est parlé dans cette lettre.
Aujourd'hui, il s'agit du parti, il s'agit de ceux qui, après avoir attendu dix-huit ans la liberté, l'attendaient encore, et n'en pouvant obtenir un peu d'un côté qu'on ne leur en ôlât beaucoup de l'autre, ayant vu la situation du monde bouleversée par les fautes du gouvernement, celle de la France gravement compromise, s'unissaient de bonne foi pour obtenir non pas ce qui leur plairait davantage, mais l'indispensable, c'est-à-dire, les libertés nécessaires. Il y a tout simplement la différence, entre les deux situations, du faux au vrai, de l'injuste au juste. Car je suis, pour ma part, aussi convaincu de la raison , de la justice, de la bonne foi de la coahtion actuelle que du scandale et de l'injustice de celle de 4830.
Assurément on ne peut pas traiter la question, aussi carrément que je le fais ici, mais voilà le fond des choses, et je vous le mande pour que vous soyez armé si vous avez à toucher à ce sujet, et je crois que vous ferez bien de le faire.
Tout à vous.