‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 38 sur 56 · Huit mots illisibles · texte numérisé non relu

Huit mots illisibles

en cela. Nous sommes les gens du bon sens, de la politique, et non les sots, les fous, les aveugles de toute couleur. Or, il ne faut pas laisser fausser sa position, et quand on prêle à l'un de nous, à celui surtout qui représente le plus exactement la politique d'un parti, — pardonnez-moi ce mot — ce qu'il n'a ni fait, ni dit, on fausse la position de tout.

Je vous épargne tout le reste, et vous prie instamment de prendre ceci au vrai, c'est-à-dire dans le sentiment qui me l'inspire.

Tout à vous de cœur.

A . T II I E R s .

Monsieur Thiers à J.-J. Weiss.

Château de Francon ville, par Luzarelies iSeine-et-Oise). 22 septembre 1868.

Mon cher Weiss, Je vous ai écrit hier à votre adresse, mais sachant que vous sortez de bonne heure, je vous écris à voire journal pour vous répéter à temps les mêmes choses. Je ne veux pas que votre journal prenne, à mon occasion, une signification individuelle; je ne l'ai jamais voulu, ni désiré, ni cherché. Mais il y a des chopes qu'il ne faut pas laisser établir, quelque

invraisemblables qu'elles soient. La France, à bout d'arguments, a dit qu'après tout, en 1866, tout le monde avait voulu l'inaction, M. Thiers compris, et que l'inaction avait tout perdu.

Il faut donner à ce fait un démenti absolu. Je l'ai déjà donné à la tribune en 1867, et je forçai M. Rouher de convenir que c'était là un mensonge. Jamais je n'ai conseillé l'inaction, tout au contraire.

Dans l'hiver de 1860, voyant la politique du Gou- .vernement qui était de laisser aux prises la Prusse et l'Autriche dans le fol espoir d'en profiter, je demandais à la Commission d'adresse pourquoi elle se taisait dans le projet d'adresse sur la question allemande. Ce silence avait été dicté afin de laisser évidemment le Gouvernement suivre son absurde politique. La Chambre fut si frappée de ce que je lui dis qu'elle renvoya la rédaction à la Commission, ce qui fit alors une sensation assez grande.

La Commission fit alors une phrase insignifiante. J'allais m'en plaindre lorsque M. Ollivier vint déclarer qu'il en était content, et le tiers parti, les soixante alors d'applaudir ! On me ferma la bouche une première fois.

Le mois de mai venu, la guerre étant évidente, je pris la parole aux applaudissements universels, et voici quel fut le fond de mon langage et presque la forme.

La Prusse va devenir une puissance formidable, si vous ne l'arrêtez. Or, rien n'est plus facile. La Prusse compte sur l'alliance de l'Italie qui dépend de vous, et sur votre inaction. Défendez à l'Italie de s'allier à la Prusse et elle ne vous désobéira pas. Dites à la Prusse que la France est garante de la Confédération germanique, que, dès lors, elle a le devoir et le droit d'en défendre la Constitution, et que le Gouvernement français sera avec la puissance attaquée contre la puissance attaquante.

Un seul mot suffisait donc, et tout le monde lésait dans l'univers.

Dites ce mot, répétai-je alors avec la dernière véhémence, et d'un seul coup vous sauverez à Ja fois l'équilibre de l'Europe et la paix du monde.

On m'applaudit le premier jour, au grand scandale des ministres et de la Cour. On me répondit par le discours d'Auxerre, et quand l'Italie consulta Paris sur le traité d'alliance avec la Prusse, on lui dit de signer. Ce fait est contenu dans une brochure de M***, collègue de M. La Marmora et M. '•'**, ministre témoin de ce qu'il a raconté.

Trois semaines après, je demandai la parole pour essayer d'arrêter les événements qui se précipitaient, et pour forcer le Gouvernement à sortir de cette inertie calculée, de laquelle il espérait tirer des résultats incalculables, et de laquelle il n'a tiré que la situa-

tion actuelle, c'est-à-dire ou un duel à mort avec l'Allemagne, ou notre résignation à sa formidable grandeur. Je voulus donc faire une dernière tentative et on me ferma la bouche de nouveau.

Un mois après, c'est-à-dire le lendemainde Sadowa, le mal était grand, mais une menace de la France, appuyée de la moindre démonstration, l'eût fort atténué. On nous avait renvoyés chez nous, la session était close.

Voilà les faits dans leur plus rigoureuse exactitude. .Jamais il n'y a eu d'exemple d'un Gouvernement p'us averli par une opposition mieux inspirée ; et il faut de la folie pour oser parler de tels faits comme l'a osé le journal La Frarwe.

Mais, permettez-moi de le dire, une opposition serait je ne sais pas quoi si elle laissait travestir ainsi son rôle. Que rommes-nous au milieu des sots, des aveugles, des entêtés incorrigibles qui sont derrière nous, ou en avant de nous? Nous sommes des gens de bon sens, sachant ce qu'ils disent, des hommes politiques enfin. C'est là notre force, la voilà, et nous abandonnons tous nos avantages en laissant les agents du pouv(«ir parler comme ils parlent.

Je ne demande rien pour moi, je vous l'ai dit, je vous le répète ; je suis habitué depuis quarante ans à voir mes services méconnus, niés, oubliés, et je ne cherche la récompense de mes efforts que dans

l'csUme de gens éclairés. Mais je songe à la cause et la cause est ici en cause, il faut la défoiidie.

Adieu, mon cher ami, je vous serre la main et j'cspcre que vous comprendrez le sentiment qui m'anime.

Tout à vous.

A. TU lE us.

Monsieur Tliiers à J.-J. WeLss,

23 octobre 1868.

Mon cher Weiss, Vous n'avez pas besoin de mes conseils, et vous me le prouvez tous les jours, car le Jowmal de Paris, sans être conseillé par personne, surtout pas par moi, est un modèle de tenue, de tact, de bon sens, ce qu'il doit à son honnêteté et à son esprit réunis. Je vous fais donc mon compliment très sincère de la direction imprimée au Journal de Paris et, cependant, la gravité des circonstances est telle que je veux risquer un conseil, bien que vous n'en ayez pas besoin. Je serai de retour à Paris le 29 octobre, et je désire vous voir dès mon arrivée; mais, dès aujourd'hui, je me ha-

sarde à vous dire mes sentiments sur un point important : TEspagne^

Vous seul, à ce sujet, avez été dans la mesure convenable. Persistez, je vous en conjure. Nous ne devons avouer, et nous ne devons avoir qu'un seul intérêt, celui de la France, intérêt qui comprend sa liberté et sa grandeur. En Espagne nous ne devons voir que cela. Une double et imminente question va s'y poser : celle de la monarchie et celle de la dynastie. Gardez-vous de vous engager là-dedans. Cette double question semblera posée pour toute l'Europe, car tous les partis vont se jeter dans ce guêpier avec fureur. Pour moi, si la tribune était ouverte, je ferais ce que j'ai déjà fait, et fait très sincèrement. Au milieu de ce chaos de ruines où nous sommes tombés, je ne demande qu'une chose à quelque gouvernement que ce soit qui nous tombe sur la tête : les libertés nécessaires. République ou monarchie, Bourbons, Orléans, Bonaparte, tout cela ne me regarde pas. Cela regarde la Providence, seule assez forte pour décider des questions pareilles. Mais à tous, Cavaignac II, Napoléon III, comte de Paris,

1 . Le 30 septembre précédent, à la suite des événements dont l'Espagne fut le théâtre dans cette année 1868, la Junte de Madrid avait déclaré Isabelle II et tous les Bourbons déchus du trône. La reine avait quitté le même jour Saint Sébastien pour se réfugier en Franco.

Henri V, mais à tous je demande les libertés nécessaires, de bonnes finances, et au dehors ]a politique bien entendue de la France. Il n'y a que cela d'honnête, de sage, de légal, de correct et d'avouable sur les toits. J'ajoute que pour la grande question des élections qui se prépare, et qui décidera de notre sort, l'union libérale ne pourra s'obtenir qu'à ce prix. Je n'ai pas de communications avec les princes d'Orléans; je l'aime mieux ainsi pour eux et pour moi. Je ne sais ce qu'ils font, ce qu'ils veulent. Je les crois sages et honnêtes en tout cela, mais peu concertés sur ce qu'il y aurait à faire en Espagne. Mais ce qu'il nous faut à nous, libéraux français, dans les élections, c'est l'union. Or, la question dynastique fera perdre la tète à bien des gens en France. VoiUà les légitimistes aux champs à en juger par leurs journaux. Le Journal de Paris a plus d'importance par sa signification que par le nombre de ses abonnés. S'il paraît s'engager dans la question dynastique, on en tirera des conclusions à perte de vue. Moins les gens sont véritablement fins, plus ils voient de finesse partout, et surtout de fausse finesse. Une manifestation, si peu hasardée qu'elle fût, serait un malheur pour les élections futures, devenues inévitables au printemps prochain. Tenez-vous donc à votre gaillard d'arrière, le gouvernail à la main, et restez fidèle au seul programme, non seulement pru-

dent, mais juste et vrai : les libertés nécessaires, n'importe la forme et la personne du gouvernement, et, quant aux personnes surtout, que Dieu s'en charge et s'en tire comme il voudra.

Pardon, mille amitiés fondées sur une bien grande estime.

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