A. THIERS
J.-J. Weiss à madame X.
Vous allez me faire la mine, vous qui trouvez que je n'ai plus que des souvenirs. Mais, quand je pense que cette lettre -"a vous trouver à B., sous chaque mot que je veux écrire les souvenirs se lèvent. Vous rappelez-vous le bal de M. D. ; que je suis allé vous voir une demi-heure avant que vous ne partiez, que vous m'avez reçu dans votre chambre, que je me suis assis sur le fauteuil en face de la fenêtre, que vous aviez déjà mis vos bracelets et que vous portiez celte robe d'été fond blanc, la plus jolie de toutes vos robes, la seule qui ait toujours duré? Je vous ai quittée, mais c'était pour vous retrouver le soir. Heureux temps où les plus grands voyages étaient de huit lieues, et où les plus longues séparations duraient l'espace d'un après-midi! Je me rappelle que
c'est à ce bal que mesdames F. et C, qui ne me connaissaient point encore, ont regretté de ne ra'avoir point donné le quadrille que je leur demandai ; leurs filles sont maintenant bonnes à marier; cela ne fait pas rire. Ai -je assez maugréé jusqu'au matin contre le beau P! Ktiez-vous assez coquette, la plus pire des pires, et cependant si belle, si remplie de grâce, si bonne, m'aimant si bien ! Si ce n'est un certain bal des Bains, — vous devinerez bien lequel, quoiqu'il y ait déjà bien longtemps, — je n'ai jamais ressenti d'une façon si cruelle à la fois et si douce le vide que laisse au cœur un bal qui finit. Je vous vois encore descendant l'escalier au galop, enveloppée dans votre burnous, quand la première blancheur de l'aube, perçant à travers les fenêtres de cette grande salle, vous a fait fuir. Ça me tordait de ne pouvoir au moins partir par la même voiture que vous, et j'avais la fièvre, une fièvre délicieuse, en rentrant dans la chambre solitaire de mon hôtel. Que tout cela a passé vite. Parmi les biens dont je suis privé, parmi ceux dont j'ai toujours été privé, je n'ai qu'une consolation, c'est de n'avoir point passé une minute pendant quatre ans à m'occuper d'autre chose que de vous aimer. J'ai été bien heureux par vous, quoique d'un bonheur bien incomplet, et, comme tout se paie, par vous aussi maintenant j'ai peur d'être toujours bien malheu-
reux. Je suis si seul et si triste! Je m'arrête. Je ne veux pas mêler aux images des jours heureux mon humeur noire que je vois venir. Le soir arrive. Mais quand vous étiez près de moi. il faisait matin toule la journée.
J .-.T. Weiss à madame ***
Avril 1870.
Voici, madame, la carte que je vous ai promise pour les Gobelins. Je n'ai pu me la procurer qu'hier. J'ai recommandé qu'on place bien la duchesse Colonna. Je m'étais interdit jusqu'à présent toute recommandation en matière de placement d'œuvres exposées. J'avais même refusé d'intervenir pour la belle- sœur de P. de R. Mais la duchesse Colonna, en s'adressant rue '•'**, a pris le bon moyen, et je tâcherai qu'elle soit contente.
Je suis toujours secrétaire général des Beaux-Arts. Je doute que ce soit pour longtemps. Car je commence à être terriblement agacé de tout ce qui se passe. J'ai peur d'être obligé de vendre, le mois prochain, mon bel habit brodé d'or à un écuyer du cirque. Ça aura été le songe d'une nuit et journée d'hiver... l'éclat du verre et sa fragilité. Quel admi-
rable gâchis I Je ne décolère pas contre notre ami Prévost-Paradol. C'est lui qui a tout fait, grâce à la puissance d'action du Jouimal des Débats. Relisez, par curiosité, son article du i2 avril. Il trouve tout charmant alors dans les plébiscites. Il n'a vu le piège à loup que douze jours plus tard, quand il y était pris. Mais je vous fais un sermon politique et je vous en demande pardon. C'est mon bel habit qui me tourmente. Paradol devrait être condamné à me payer ma note chez Dusautoy.
Recevez, Madame, l'expression de mes sentiments bien dévoués.
J.-J. VVEISS.
Jules Vallès à J.-J. Weiss.
Paris, l^juia 1870.
Monsieur et ancien confrère,
J'ai un service à vous demander, non pour moi qui garderai jusqu'à la barricade ou l'hôpital mon attitude d'insoumis — affaire de tempérament ! Je prends la liberté de vous recommander un garçon courageux qui lutte depuis longtemps seul et fier.
A-t-il du talent? Je le crois. En aura-t-il? Certainement. En tout cas, les tableaux qu'il a envoyés cette
année ont une valeur et méritent d'être achetés. Ils sont durement, mais solidement peints. L'auteur a vécu des mois entiers les yeux sur le mufïle des félins et des fauves, le front contre les cages du Jardin des Plantes. C'est un consciencieux.
Il vous a adressé à vous ' ou au ministre une lettre banale qui vous avertit du désir qu'il a de vendre à l'État un de ses tableaux : // est pauvre.
Je me suis dit que peut-être vous vous souviendriez de mon nom, et croiriez au bien que je pourrais dire d'un homme. J'ai pensé que les anciens voisins de combat restaient camarades, par quelque coin, en devenant adversaires par certaines places; et j'ose espérer que vous insisterez en faveur de l'artiste auprès du minisire, s'il en est temps encore, même s'il est déjà un peu tard; mon Dieu, oui! Il ne me reste plus qu'à vous dire comment mon homme s'appelle. Il signe A. L., et il a à l'exposition des lions, et un tigre dévorant une femme.
Vous trouverez peut-être ma démarche sans façon ; mais, vous le savez, je suis un irrégulicr, et je me figure que vous êtes resté un indépendant.
On me fait savoir que vous ouvrez vous-même vos lettres. Donc celle-ci vous parviendra. Vous me feriez
1. Weiss était, depuis le mois de janvier de cette année, secrétaire général au Ministère des Beaux-Arts.
grand plaisir en m'avertissant du résullat de mon audacieuse recommandai ion.
Je vous tends la main par-dessus la barricade, el vous remercie d'avance, tout en regrettant que l'État se mêle de ça.
Votre ancien confrère,
JULES VALLES 23, rue de Tournon, près le Luxembourg.
J.-J. Weiss à jnoîisieur X.
n juin 1871.
Madame C. m'a transmis le désir que vous aviez de posséder une courte note de moi sur la situation présente et l'état des partis. Voici en quelques mots mon opinion, que je crois absolument conforme à la réalité des choses.
La République a été tuée, moins encore par l'insurrection de la Commune et par la connivence tacite de la gauche modérée avec la Commune, que par l'incapacité inaclive de Jules Favre, de Trochu et de leurs collègues de Paris pendant le siège, par l'incapacité fébrile et agitée de Gambetta en province, par les épouvantables dilapidations et pilleries qui ont signalé, à Paris et en province, le Gouvernement de la Défense Nationale.
La logique de la situation, créée par le désastre de Sedan, sous l'Empire, par les^ catastrophes de Metz et du Mans, sous la République, semblait ramener à Henri V.
Il y a eu parmi les esprits éclairés, philosophiques et réfléchis, durant ces derniers huit mois, un retour sérieux en faveur de la doctrine de l'hérédité royale. Mais ce mouvement d'idées n'est point descendu audessous du niveau des esprits philosophiques. La haute, la moyenne et la petite bourgeoisie ont gardé toutes leurs préventions et tous leurs préjugés contre le dogme de la légitimité; et ces préjugés sont absolus autant qu'invincibles. Le manifeste du comte de Chambord nia fait qu'accroître et sanctionner cette répugnance unanime. Au moment où la France succombe, le comte de Chambord ne parle que de l'Église à sauver. Ce beau zèle pour l'Église, dans les circonstances présentes, a paru ta tout le monde, même aux gens qui ont de la religion, plus digne d'un lévite que d'un roi de France. En définitive, Henri V n'a pas recruté, par suite des événements actuels, plus de deux ou trois mille partisans en sus de ceux qu'il possédait au l"^"" septembre 1870.
Les princes d'Orléans n'ont su ni séparer absolument leur cause de celle de Henri V, ni s'unir nettement à lui. Il en résulte qu'ils n'ont point apporté de renforts au parti légitimiste, et qu'ils se sont affaiblis
eux-mêmes de toute la connivence qu'on suppose qu'ils ont avec ce parti. Avec de l'audace, les princes d'Orléans, débarquant en Normandie au mois d'octobre dernier et appelant à eux les hommes de bonne volonté, seraient devenus les chefs du mouvement de résistance contre les Prussiens. Avec de l'audace, le duc d'Aumale, paraissant à Bordeaux le jour de la réunion de l'Assemblée, ou à Versailles le jour de la translation de l'Assemblée dans cette ville, eût été proclamé d'emblée lieutenant -général de France, et il eût anéanti sans peine le fragile principal de M. Thiers. Ils ont perdu toutes les occasions. Aujourd'hui, on connaît les négociations, peu dignes de leur nom et de leur rang, qu'ils ont entreprises tour à tour avec Chanzy, Gambetta, Rane, M. Thiers.
Ds sont dans une situation fausse, équivoque et humiliée.
Ils ont découragé leur parti qui est en pleine dissolution.
Quant à la présidence de M. Thiers, qui serait une forme de gouvernement bâtarde et incertaine entre la République et la monarchie, elle ne satisfait personne. M. Thiers qui ne domine ni son tempérament, ni ses nerfs, s'est aliéné l'Assemblée actuelle par ses impatiences et ses insolences. Il a mécontenté les républicains par le rappel des princes et ses projets de loi réactionnaires sur la presse, sur le
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droit de réunion, sur les coalitions. 11 a mécontenté la droite et le centre par son obstination à maintenir aux affaires les tristes héros du Quatre- Septembre. On se fie à son bon sens pour la conduite de nos aiïaires intérieures, mais pour cet objet seulement quoique môme là-dessus on ait à lui reprocher la prodigieuse désinvolture de ses choix diplomatiques. Les esprits pratiques le jugent trop routinier pour le moment présent; il ne saura opérer ni dans l'organisation de l'armée, ni dans l'enseignement, ni dans !a législation des cultes, ni dans notre système financier les grandes reformes qu'exige l'élat actuel de lEurope et de la France. Les esprits libéraux se défient de ses allures despotiques et craignent, avec raison, qu'il ne nous donne le gouvernement le plus personnel qu'ait jamais eu la France.
On a jugé et défini M. Thiers : Cromwell moins les bottes.
La définition serait juste, s'il avait le génie et le patriotisme de Cromw^ell. 11 se contente malheureusement de n'en pas avoir les bottes. Bref, à moins que les élections partielles ne lui apportent un renfort considérable, il y a peu de chances que son pouvoir soit, comme il le souhaite, prorogé de deux ans.
Reste la dynastie impériale. Même au lendemain du désastre de Sedan, elle eût pu prévenir la journée du Quatrc-Septembre, elle eût pu se défendre et se
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maintenir avec un gouverneur de Paris, plus dévoué et plus fidèle que le général Trochu, avec des ministres plus habiles, plus décidés, plus patriotes que les ministres du 9 août. On a laissé la Révolution s'accomplir; et, quelques jours après le Quatre-Septcmbre, grâce aux désastres de Reischoffen et de Sedan, qu'il était hélas, trop aisé d'exploiter par les ennemis de l'Empire, la dynastie impériale semblait irrévocablement perdue. C'est pour cela que j'ai dit plus haut qu'au commencement d'octobre dernier, grâce à ce discrédit et à cette éclipse de la dynastie impériale, les chances de la dynastie d'Orléans étaient énormes. Mais depuis la capitulation de Metz, la catastrophe de Paris, celle du Mans, le désastreux gouvernement de Trochu, de Fabre d'une part, de la délégation de Tours et de Bordeaux de l'autre, ont tellement abattu, remué et exaspéré la France qu'on ne songe presque plus aux fautes de l'Empire au moment de la déclaration de guerre. Les esprits réfléchis proclament hautement que ces fautes, si l'on veut être équitable et raisonner selon la vérité légale des faits, au mois de juillet 1870, incombent aux ministres constitutionnels de l'Empire et aux généraux nommés par eux, et non à l'empereur luimême. L'empereur, en effet, gouvernail en véritable souverain constitutionnel, depuis le 2 janvier, par l'entremise de ministres agréables à la Chambre, et
non point personnellement par l'entremise de ministres clioisis par lui; depuis le 9 août, il avait cessé de commander lui-même l'armée, et il ne saurait être rendu responsable des fausses manœuvres accomplies par Bazaine après Gravelotte, par Mac- Mahon dans la marche sur Sedan. La bourgeoisie commerciale et industrielle de province se rappelle la prospérité matérielle dont elle a joui sous 1 Empire. Elle ne ferait aucune opposition au rétablissement de l'Empire, bien qu'elle ne soit pas disposée à agir pour le rétablir. Mais ce qui est une grande force en faveur de l'Empire, c'est l'état d'esprit des paysans. Ils sont aussi dévoués que jamais à la dynastie impériale. Je le sais par ou'i-dire des provinces du Nord et de l'Est ; je l'ai pu constater par moimême dans les provinces du Centre. Cette bonne disposition des paysans est si ferme et si générale qu'elle constitue une très grande force. Le parti impérialiste aurait pu en profiter aux élections générales s'il avait eu l'esprit et le courage de présenter partout ses candidats, en dépit du décret sans force légale de Gambetta contre les anciens serviteurs de l'Empire. 11 aurait pu en profiter encore au mois de février dernier, en protestant par un manifeste en bonne et due forme, contre le décret de déchéance que l'Assemblée nationale n'a pu rendre que par un excès de pouvoirs, de violations de la procédure,
prescrites par son propre règlement, et en répandant cette protestation à profusion dans les campagnes. Il aurait pu en profiter encore, aux éloctions partielles qui vont se faire le 2 juillet, s'il s'était organisé en vue de la lutte électorale. Nul doute qu'en s'organisant à temps en vue des élcclions, le parti impérialiste, appuyé sur les convictions persistante» des paysans, tournerait à son profit le désarroi du parti orléaniste, les dispositions incertaines de la petite bourgeoisie, les répugnances insurmontables qu'excite la légitimité; et la République n'eût pu faire triompher le 2 juillet prochain une soixantaine de candidats; ce qui eût été, dans l'état présent des choses, une manifestation considérable de l'opinion publique. Malheureusement pour ce parti, il n'est pas constitué. Il ne fonctionne pas, il n'a pas fondé en France, depuis trois mois, un seul journal sérieux ayant du crédit sur l'opinion. Il n'a pas de comités d'action. Il n'a pas de caisse électorale commune, il s'abandonne à des chefs vieillis, sans ressorts et sans confiance. Il n'a pas de programme, ou, s'il en a un, c'est un programme datant de 18o2, tout à fait contraire aux salutaires réformes opérées par l'empereur dans les trois dernières années de son règne, contraire au seul programme par conséquent qui puisse rallier les esprits libéraux et les générations nouvelles. Toutes ces causes font que le parti impérialiste va
laisser passer, impuissant et inactif, l'occasion peutêtre unique, en tous cas difficile à retrouver d'ici quelque temps, que lui offraient les élections partielles.
Je termine en observant que le dévouement des paysans n'est pas seulement le dévouement à la dynastie impériale. C'est surtout un dévouement profond et presque superstitieux à la personne même de Napoléon 111. Les chances de restauration de la dynastie impériale restent très sérieuses durant l'interrègne républicain, aussi longtemps que Napoléon III vivra ou n'aura pas abdiqué. Ces chances seraient déjà moins fortes avec l'impératrice et le prince impérial. D'après tout ce que je vois et tout ce que j'entends, je les crois très faibles avec le prince Napoléon.
J.-J. WEISS
J.-J. Weiss, au prince G. S., son ami et camarade.
Juillet 1871.
Mon bon el cher ami, Je viens de recevoir ta lettre; je n'avais pas eu de les nouvelles depuis notre petit voyage à P'onlaice-
bleau. C'était pendant les derniers jours de la Com-
CHOIX DE LETTRES. dïW
mune ^ Quel voyage! quel retour! Je crois que nous nous en souviendrons longtemps l'un et l'autre. Ta lettre est bien intéressante; je l'ai lue el relue. Seulement tu te trompes sur un point : Après le mouvement concentrique sur Sedan, opéré sous les ordres de Mac-Mahon, dans l'après-midi du 31 août, et la matinée du 1" septembre, l'armée française était perdue, à peu près sans ressources; sauf, peut-être, et c'est un grand m peut-être», la retraite en Belgique. Un fait peu connu, mais d'une importance capitale pour l'histoire de cette fin de régne, c'est que l'empereur, depuis le départ du camp de Chùlons, conformément aux ordres envoyés par le ministère, agissant sous la pression exercée par la gauche du Corps législatif, n'était plus rien dans son armée, n'ordonnait rien, ne s'opposait à rien. En un mot, dans cette crise suprême de dix jours, il est innocent de tout, hors de ceci : s'être préparé, pendant vingt ans de règne absolu, de tels chefs d'armée, de tels hommes d'État, un tel Corps législatif.
Parmi les hommes du gouvernement de la Défense nationale, un seul a eu le courage d'émettre l'avis, dès le commencement du blocus, qu'il fallait traiter, pour la simple raison qu'on n'était pas en état de se défendre. C'était Picard. Il connaissait bien sp? col-
1. J.-J. Weiss avait passé les derniers dix jours de la Commune à Fontainebleau avec son ami le prince S...
lègues, leur impuissance et leur stérilité d'esprit, quand il leur disait dès le milieu du mois de septembre : « Vous ne ferez qu'un siège d'opéra-comique. « Seul aussi, au milieu de l'afFolement général, il a su prendre les mesures nécessaires, le 31 octobre, pour résister à l'insurrection. Dans ce gouvernement de la Défense nationale, Picard était le seul esprit politique.
Quant aux élections prochaines, sur lesquelles tu demandes mon avis?... que te dirai-je? Plus ça change, plus c'est la même chose. Ce mot connu, cher ami, est le jugement le plus profond qu'on ait porté sur l'histoire de France depuis soixante ans. Nous piétinons sur place dans les révolutions stériles.
Ce qu'il nous faudrait ce sont des hommes
capables Ce qu'il faudrait constituer aujourd'hui,
c'est le gouvernement de la capacité. Mais, que veuxtu? A Paris, un homme d'affaires, un négociant, un manufacturier, un agent de change ne se dérange pas pour la politique. Los hommes notables et honorables n'ont aucun souci de la politique. Il y a, non seulement dans la masse électorale, mais encore dans les sommités du commerce et de l'industrie, incapacité radicale à se conduire. Les ouvriers de l'Internationale seuls savent s'organiser et se donner un but; seuls ils se disent que la politique est en définitive
leur salaire, et qu'elle est par conséquent leur affaire capitale
A quelques exceptions près, ce qui, jusqu'à présent, a toujours dominé en France, c'est le sentiment monarchique. La race latine aime avoir un souverain ou plutôt un maître... Elle a soif d'ordre et d'autorité. Elle sera prête à crier au premier Macbeth venu : « Tu seras Roi ».
Mais, qui aujourd'hui sera ce Roi?... Le prince Napoléon ne produira rien. C'est un impétueux sans fermeté, un violent sans consistance.
Il a de l'esprit et du coup dœil; il n'a pas de prévoyance. Et puis, quelle conduite privée, immorale et scandaleuse !
Quant aux princes d'Orléans, ils sont une famille de brillants sous-lieutenants, dont le chef, le comte de Paris, est un savant docteur en économie politique, ni plus ni moins que Stuart Mil]... Ils ne sont point la tête d'un grand parti national. Les nobles qualités des princes d'Orléans ne sauraient être estimées trop haut; mais je crains que, la France abattue, alors qu'elle cherchera avec désespoir une main qui la secoure et la relève, ils ne sachent donner à la France, ni un Gustave Wasa, ni un Conradin, ni même un Charles-Edouard. Ils seraient admirables en tant que simples particuliers, et j'admirerais en effet, sans réserve, tant d'abnégation, tant de patrio-
tisme et d'honnêteté, si je croyais que l'honnêteté et le patriotisme d'un petit-fils de Henri IV et de Saint- Louis sont tout ce qu'ils doivent être, quand ils sont tout simplement de même degré et de même qualité que le patriotisme et l'honnêteté de M. Martin ou de M. Durand.
Tu me parles avec enthousiasme et grand respect du maréchal de Mac-Mahon. Tu as raison. Aujourd'hui il a une légende. Il n'y a pas, vois-tu, cà lutter contre les légendes ! Le caractère chevaleresque de Mac-Mahon lui a fait une légende, laquelle, il faut l'avouer, est notre dernier orgueil. Mac-Mahon a les proportions d'un personnage épique. Il n'apparaît à notre imagination que dans la fumée des batailles, défiant canons et boulets avec une épée rompue et, quoique les deux mots jurent ensemble, invincible dans la défaite. Si ce n'est pas un grand homme, c'est un héros! La France l'aime, et se consolera en lui, comme la Grèce se consolait en Philopémen.
Quant au présent, voici oîi nous en sommes : la Commune a épouvanté le monde de ses forfaits. Elle a succombé dans le sang, parmi les incendies et les ruines. Le parti républicain se voit accablé ; mais souviens-toi de ce que je te dis : il se servira de M. Thiers pour éliminer les prétendants d'abord, jusqu'au moment oîi il éliminera M. Thiers luimême... Une question reste pour moi obscure. Le
procès des chefs et des journalistes de la Commune apportera-t-il quelque lumière? Le point est de savoir quels sont ceux vraiment qui ont conçu le plan de brûler Paris et qui ont procédé à l'exécution de ce plan
J.-J. WEISS
J.-J. Weiss à M***.
Paris, 2 décembre 1871.
Vous me demandez ce que je pense de iVJ. Thiers. M. Thiers est fort habile ou, si vous voulez prendre le langage de ses ennemis, fort roué; mais toute son habileté n'empêche pas qu'il ne soit aussi très ouvert, avec un grand abandon de langage. Il est capable de secret, il ne l'est pas de dissimulation profonde. Pour peu qu'il sente qu'on l'écoute parler avec plaisir, il est tout de suite dominé lui-même par le plaisir d'être écoulé, et il se livre.
Combien de fois, dans son salon de la place Saint- Georges, durant les dernières années de l'Empire, ne l'a-t-on pas entendu rappeler avec une rancune sourde les fautes de Louis-Philippe qui ne l'avait pas gardé peur premier ministre !
De quel ton protecteur il s'exprimait sur le compte des princes d'Orléans, braves et dignes jeunes gens dont le père, dans son obstination à vouloir gouverner et régner, avait ruiné l'avenir pour toujours, a je le crains bien », disait-il de sa petite voix aiguë et bonasse « pour toujours, pour toujours ! » Que de peine il a prise aux élections générales de 1863, les premières où le parti orléaniste fut en mesure d'intervenir, pour subordonner ce parti aux républicains, alors sans crédit, sous prétexte que les républicains seuls étaient en état de poursuivre contre l'Empire une guerre inexpiable! Et, d'autre part, avec quel soin il répétait que l'orléanisme n'aurait plus de raison d'être si l'empereur se convertissait à ce régime constitutionnel ! Ainsi, au Corps législatif de l'Empire, sa principale préoccupation était d'effacer pour ainsi dire l'orléanisme de la carte des partis. A Bordeaux, sa première idée, lorsqu'il a eu le pouvoir en main et qu'il a pu constituer un ministère, a été d'en exclure les orléanistes. Le ministère du 8 février en sa première forme contenait des républicains déclarés, MM. Favre et Simon, des républicains de nuance plus adoucie, M. Dufaure et M. Picard, deux ci-devant impérialistes, M. Pouyer-Quertier et M. Lambrecht, un légitimiste, M. deLarcy ; mais l'orléanisme n'y était représenté ni peu ni prou .
L'orléanisme, on l'exilait brillamment à Londres
avec W. le duc de Broglie. IN'était-ce pas la preuve concluante que M. Thiers nourrissait des desseins pour lesquels l'orléanisme était considéré par lui comme le principal péril ! Comment un tel fait n'a-t-il pas ouvert les yeux aux princes d'Orléans ! Comment ne les a-t-il pas rendus insensibles, dès ce moment-là, eux et leurs amis, à toutes les belles paroles de M. Thiers?
Ce qui explique que M. Thiers ait pu insensiblement cheminer jusqu'au point où il est et où il n'a plus qu'à démasquer ses batteries, c'est que l'ambition que nous lui protons ici a dû paraître longtemps, de la part d'un homme qui n'est pas général d'armée, invraisemblable, à force d'être folle. L'opinion qu'il n'y a qu'un militaire illustré par de grandes victoires, ou un prince de race royale, qui soit en situation d'usurper ou de se faire décerner le souverain pouvoir, est pour la plupart des Français un article de foi, et elle a écarté toutes les défiances de la personne de M. Thiers. Le personnel politique de notre pays est trop peu instruit et trop peu réfléchi pour s'élre aperçu à temps que cette opinion n'est qu'un préjugé. « En France, tout arrive », disait Saint-Simon sous Louis XIV. Le mot de Saint-Simon dans la monarchie la mieux assise, la plus régulière et la plus compassée de l'Europe, ne pouvait être que la boutade d'un esprit chagrin, ou l'éclair d'une ima-
gination inspirée. Depuis la révolution du 10 août \ 792, le mot est devenu vrai, d'une vérité absolue et mathématique. La France, depuis ce moment-là, est tombée dans un état politique et moral assez semblable à celui de Rome ancienne à l'époque des Césars. « Tout arrive, tout peut arriver », même le principal ou le protectorat d'un simple civil. Est-ce que Robespierre, pendant dix- huit mois, n'a pas été aussi absolu dans noire pays que l'avait été Crorawell en Angleterre? Et n'est-ce pas la parole sans l'épée qui lui avait livré la dictature? Quant à l'ère des Empereurs, elle commence par César, conquérant des Gaules, mais elle continue par Néron, jurisconsulte et faiseur de vers, que l'occasion et la nécessité portent sur le trône sans qu'il ait jamais revêtu l'habit militaire, ou par Adrien, avocat, orateur, poète en langues grecque et latine, se mêlant de médecine, de tactique et d'architecture, exactement comme M. Thiers, mais ni général, ni conquérant, ni vainqueur de quoi que ce soit.
Je ne sais si M. Thiers a jamais songé aux exemples tirés de l'histoire romaine. Mais il a médité de bonne heure sur la desanée de Robespierre, et de bonne heure appris comment on arrive à la dictature par l'appui actif des factions et la docilité des Assemblées. Tout ce qui s'est passé dans notre pays depuis 1848 n'a pu que le soutenir et l'encourager dans le dessein
d'être à la fin de sa carrière une sorte de Napoléon en habit bourgeois. Le prince Louis, au 2 décembre 1851 , n'avait point gagné de batailles ; on peut donc devenir maître de la France sans avoir pour soi l'illustration militaire. Il est vrai que le prince Louis portait le plus grand nom de notre siècle. Mais Gambetta est venu ensuite, qui n'était fils ni neveu d'aucun souverain, simple avocat et simple orateur populaire; la France s'est pliée sous lui; l'armée lui a obéi; les généraux ont été à sespieJs; Bourbaki, le lendemain de Yillersexel, lui écrivait qu'il admirait son génie, étende telstermesqu'onn'osepluslrouver courtisan La Feuillade faisant ses génuflexions devant la statue de Louis XIV. L'exemple de Gambetta a dû enlever à M. Thiers jusqu'au dernier doute, s'il en possédait encore, sur la possibilité d'établir son principat en France, de réduire sous sa loi l'armée et les maréchaux, d'être enfin à son tour César-Augusle. C'est le plan qu il a poursuivi depuis le 8 février, et il a rencontré la complicité efl'eclive de tout le monde, celle des princes d'Orléans, celle des républicains modérés, celle des maires démocrates de Paris. Je voudrais admirer son habileté; je ne puis admirer que l'aveuglement universel.
J.-J. WEISS
Sa Majesté VEmpei^eur Napoléon III * à Weiss. Camden Place, Chislehurst, 8 avril 1872.
Mon cher monsieur Weiss, Le malheur a ses consolations, vous me le prouvez tous les jours en repoussant avec tant de talent les calomnies dont j'ai été l'objet. Je ne saurais vous dire combien je suis touché de voir un homme qui ne me doit rien, me témoigner tant de sympathie. Aussi ai-je voulu vous remercier personnellement du courage avec lequel vous défendez une cause vaincue, et vous prie de croire à mes sentiments d'estime et de sympathie.