‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 5 sur 56 · UN MINISTRE DE L INSTRUCTION PUBLIQUE TAQUINÉ PAR LA CHAMBRE · texte numérisé non relu

UN MINISTRE DE L INSTRUCTION PUBLIQUE TAQUINÉ PAR LA CHAMBRE

31 janvier 1880.

Quelle misère que d'être minisire, même et surtout quand on est capable de suffire à sa lâche ! Pierre et Jean n'ont pas la politique dans leur domaine ; ils n'y ont cjue la morale. Aussi n'est-ce pas de la politique que nous faisons ici quand nous nous lamentons et que nous nous écrions : « Quelle misère que d'être ministre ! » C'est de la pure morale.

Ce qui nous fait penser à cela, c'est le martyre de M. Ferry, aux prises avec ses amis des gauches. Il serait vraiment trop facile de gouverner si Ton n'avait affaire qu'à ses ennemis.

Étes-vous clérical ? Ne l'êtes-vous point? C'est tout comme, pour ce que nous avons à vous dire. Clérical, mettez -vous, par supposition, dans la peau d'un homme de la gauche ; et, anticlérical, restez-y : pour peu que vous soyez de sang-froid, vous serez obligé de reconnaître que M. Ferry n'exécute pas trop mal le plan que s'est proposé la majorité actuelle de restreindre de plus en plus la part du clergé dans l'instruction et l'éducation de la jeunesse. M. Ferry a beaucoup de suite dans son dessein, beaucoup d'énergie et de prudence dans ses procédés. Personne à sa place, ayant la même chose à faire, ne ferait mieux que lui, et bien peu feraient aussi bien.

Il semble que ceux qui pensent comme lui dans les deux Chambres pourraient avoir en lui pleine confiance ! Eh bien, on ne le soutient qu'avec tiédeur. Non seulement on ne le soutient pas, mais encore on embarrasse son œuvre de mille difficultés de détail. Au moment oii il accomplit la partie la plus difficile de la besogne, une foule de faiseurs de projets s'élèvent des bancs de la gauche qui le harcèlent de leurs clameurs : « Et ceci ? Et cela ? Pourquoi faites-vous cela? Et pourquoi ne faites-vous pas ceci ? » Personne

ne songe qu'on ne fait pas tout en même temps et qu'il faut quelque ordre et quelque succession dans un travail législatif et politique.

Le 20 janvier, nous étions à la séance de la Chambre des députés. M. Ferry n'apportait à la gauche que de bonnes paroles et des promesses dont tous ses actes, depuis un an, sont le gage sérieux. On le traitait comme un accusé. Ce n'était pas un ministre en face d'un parti qu'il a loyalement et habilement servi ; c'était un suspect, traqué de réclamations et d'exigences.

M. Camille Sée lui criait : « Où sont vos collèges de filles? » M. Lockroy lui disait avec dédain : « Avez-vous seulement aliéné deux cents millions de biens nationaux au profit des lycées de l'État? » M. Talandier gémissait : « A Batignolles, les jeunes personnes apprennent la gymnastique ; faut-il donc que ce soit à Batignolles qu'on relègue cette nouveauté si féconde, la gymnastique des demoiselles? »

Avec résignation, M. Ferry répondait à tous ces acharnés. Il y en a un qui lui a demandé, ou à peu près, pourquoi il ne s'était pas encore préoccupé de fonder des écoles de natation à l'usage des deux sexes dans les pays déshérités de rivières. C'est à devenir enragé. Même pour ce dernier, M. Ferry n'a pas eu une parole amère.

Nous ne nierons pas que la gymnastique ne soit un bel exercice. Si nous avions le choix, nous aimerions mieux la danse. On ne met la danse dans aucun programme. Elle inspire des scrupules de Prud'homme. La danse est pourtant l'une des neuf muses. Elle donne au corps la souplesse, la grâce, le maintien et la contenance.

Va pour la gymnastique, puisque c'est aujourd'hui la mode! Nous avons seulement une objection que nos honorables voudront bien nous pardonner. La gymnastique est un exercice bien violent, et les femmes sont douées d'une structure à elles, bien particulière et bien délicate. Sur la gymnastique des femmes, nous aimerions donc beaucoup mieux avoir l'avis de M. Broca et d'un congrès de physiologistes et d'anthropologues, de M. Germain Sée et de la Faculté de médecine, que celui de M. Camille Sée et des trois gauches, fusionnées ou non fusionnées.

Et les internats de jeunes fdles, fondés et entretenus par l'Ëlat ! Il fallait voir la mine de M. Ferry

quand on lui offrait ce cadeau. Son front ressemblait à celui de Jupiter assembleur de nuées.

Il songeait.

Nous nous douions bien à quoi il songeait.

Ce n'était pas du tout aux internats de jeunes personnes.

Il songeait que l'article 7 sera volé par le Sénat et que les collèges de congréganistes seront fermés avant la Pentecôte, Il est bien naturel, n'est-ce pas, qu'il ait cette espérance? Le jour où les congrégations devront mettre la cl(;f sur la porte, quinze mille jeunes gens se trouveront du soir au matin sans asile scolaire. Les uns suivront ou essaieront de suivre les jésuites, les eudistes, les dominicains, dans leurs collèges de l'étranger ; les autres se réfugieront dans ces bouis-bouis ecclésiastiques dont les évêques couvrent le sol français avec plus de zèle que de discernement. Mais quatre ou cinq mille au moins, dès la première année, dix mille dès la seconde ou la troisième, reviendront à nos lycées. Du moins, c'est le résultat que M. Ferry s'est proposé d'obtenir par l'article 7.

Voilà donc dix mille jeunes gens au plus, cinq mille au moins, pour lesquels il faut improviser dans l'espace de trois ans de nouveaux collèges, de nouvelles classes, de nouveaux maîtres. C'est beaucoup d'argent que le ministère aura à dépenser ; c'est

beaucoup de surcroît de travail pour ses chefs de service et pour lui.

Aussi M. Ferry est légitimement préoccupé.

« Comment vais-je faire ? se dit-il au dedans de lui. Je ne serai jamais prêt. Je n'aurai jamais, pour toute cette nouvelle population scolaire, un nombre suffisant de professeurs de grammaire, de professeurs de lettres, de professeurs spéciaux, t

Ces moments de perplexité sont certes bien durs.

C'est en ces moments-là que, pour le tranquilliser, ses bons amis de la gauche viennent le trouver. Ils lui exposent qu'avant douze mois ils veulent avoir au moins cinquante internats de demoiselles, avec des bâtiments appropriés ad hoc, avec des professeurs de littérature, de géographie, d'histoire, de physique, de chimie et de gymnastique. Sinon, M. Ferry sera classé: il passera réactionnaire. Les députés de la gauche se figurent évidemment qu'un professeur de chimie, ça se sème au printemps et ça se récolte à l'automne. Ils se trompent. La chimie est plus longue à apprendre. Ils seront contraints de recourir aux grands moyens, de faire la presse des chimistes. Nous leur conseillons d edicter une loi de

conscription civile et de décréter : Tout Français sera tenu d'enseigner la chimie et la trigonométrie aux demoiselles, quand il en sera requis.

Reculent-ils devant cette extrémité ?

Oh! alors, qu'ils laissent tranquille le ministre de leur choix ! Il n'en veut pas aux demoiselles ; il leur apprendra la gymnastique et la mécanique dès qu'il en aura le loisir. Laissez-lui au moins le temps de compléter son système d'écoles pour les garçons. Il faut du grec pour les demoiselles, c'est entendu. Il en faut d'abord pour leurs frères. Les sœurs en auront, s'il en reste.

YI

Il est vrai qu'ici se dresse M. Lockroy avec son île de Monte-Cristo. Il vient à la rescousse de M. Camille Sée et de M. Talandier, Il ne comprend pas, lui, les embarras que fait le ministre. De l'argent? Que parle-t-on d'argent ? M. Lockroy a deux cents millions dans sa poche, ni plus ni moins, et il les offre au ministère pour bâlir des collèges et éduquer des professeurs de gymnastique. En veux-tu? En voilà ! Ce n'est pas rien du tout, deux cents millions, et ce n'est pas rien du tout non plus que M. Lockroy.

iO NOTES ET IMPRESSIONS.

C'est l'un des écrivains du jour qui ont le plus d'esprit et de finesse. Mais que M. Lockroy prenne garde! La folie du million a déjà fait bien des victimes dans les lettres et le journalisme ; et ça se gagne.

M. Lockroy prend ses deux cents millions dans le domaine de l'État. On peut vendre, selon lui, hic et nunc, deux cents millions, de biens du domaine, qui ne servent à rien. En est-il bien sur ? Si les trains de marée jetaient en trois jours à la Halle pour deux cents millions de poisson, cela ferait baisser terriblement le prix de la truite saumonée et des marennes. C'est apparemment la môme chose quand il s'agit d'immeubles. On ne trouverait peut-être pas soixante millions de ce qui en vaut deux cents.

D'ailleurs M. Magnin, qui sait compter, ne voit pas où se trouvent ces deux cents millions d'édifices à vendre.

Les malins ne bronchent pas pour si peu. Ils ont un plan ; ils l'ont dit à la Chambre et dans les journaux. On peut désaffecter les édifices consacrés au culte et les édifices diocésains, traduisez les cathédrales. Oui, sans doute, on le peut. Le Sénat, la Chambre des députés et le Président réunis peuvent tout ce qu'ils veulent en ce genre. Mais si l'on désaffectait Notre-Dame de Paris pour y établir une école normale de gymnastique à l'usage des demoiselles,

cela produirait peut-être mauvais effet sur les populations départementales, dont le Président de la République est obligé, dans une certaine mesure, de ménager la manie dévote. D'autre part, il y aurait à craindre que, si l'on mettait Notre-Dame de Paris en vente, on ne trouvât pas d'acheteur. M. Jaluzot luimême n'en saurait que faire. Comme concurrence aux grands magasins du Louvre, ce serait très vaste, mais trop cher et mal situé. Il y a évidemment trop de sculptures, de colonnes et d'arcs-boutants.

M. Ferry a eu l'entêtement de refuser les deux cents millions domaniaux et diocésains. On les lui donne tout de même ; on va faire une enquête pour les lui donner.

Un ministre qui ne veut pas de deux cents millions I Une Chambre qui le force à les prendre I Nous marchons vers la fm du monde.

Voulez-vous notre avis final? Trois bons lycées classiques dans les quartiers de Paris qui n'en possèdent pas encore ; une école primaire supérieure dans tous les chefs-lieux de département où il n'y en pas; une École pratique des langues orientales à

Marseille, vaudraient mieux que toutes ces belles discussions où la fantaisie individuelle vient à chaque instant troubler l'œuvre du meilleur ministre de l'Instruction publique, croyons-nous, qu'il soit possible de trouver à gauche.

Page 1