‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 46 sur 56 · J. HETZEL · texte numérisé non relu

J. HETZEL

Le Comte Daru^ à J.-J. Weiss.

Valognes (Manche], 9 octobre 1878.

Je vous remercie, Monsieur, de votre lettre et des détails curieux qu'elle contient. Je les ai lus avec un si vif intérêt que je vous demande la permission de poursuivre la conversation commencée.

Vous peignez de main de maître deux hommes que vous connaissez à fond l'un et l'autre et qui

1. Comte Daru (Napoléon), né à Paris, le Iljuin 1807, mort à Paris le 20 février 1890; fils du célèbre homme d'État ; sénateur, ministre de Napoléon III, membre de l'Académie des Sciences morales et politiques; auteur de : Le Comte de Beiignot; Des chemins de fer; La politique du Gouvernement de la Défense nationale.

paraissent se disputer à cette heuie la succession du Maréchal. Entre les deux vous avez fait votre choix ; vous préférez l'un à l'autre. Quant à moi je ne veux d'aucundesdeux. Jeles ai vus de près dans des circonstances graves, et j'ai été à même de les juger. Ce ne sont pas des hommes que l'on puisse placer à la tête des afïairesdans un moment de crise. L'un a le plus grand défaut que puisse avoir un homme public, il est lâche; ce n'est qu'un rhéteur doué d'un charmant talent de parole, pas autie chose. L'autre n'est pas brave assurément, il va à Saint-Sébastien quand le sol tremble; il est emporté, ce qui n'est pas du tout la môme chose que d'être brave; mais on peut le croire moins dépourvu de cœur que son rival, c'est tout ce que l'on peut dire de mieux ^i sa laveur; politique habile, toujours maître de lui, même quand il ne parait plus l'être; combinant ses plans avec un singulier mélange d'astuce et de témérité; sachant se conduire; tandis que l'autre ne tiendra dans ses mains qu'un écheveau de petits fils qu'il ne saura même pas toujours raccommoder quand ils seront rompus ; tous deux grands orateurs, hommes de beaucoup d'esprit, mais sceptiques, incapables, faute de convictions et de caractère, de tenir tête aux passions de la multitude le jour où elles seront déchaînées. Il faut des hommes d'une autre taille pour jouer un tel rôle. Ce jour-là, l'esprit ne sert plus

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à rien. On ne sauve pas son pays quand on pense avant tout à se sauver soi-môme. Non, je ne me sentirai nullement rassuré si la France tombe dans de telles mains.

Maintenant, comment y échapper? Je constate à regret que le rôle du Maréchal est fini ; il ne compte plus, il n'a plus d'autorité sur les esprits; il le sent; il occupe une place que d'autres ambitionnent, en attendant que les événements aient désigné son successeur. Il pourrait encore, à mon avis, se relever, s'il le voulait, mais il ne le veut pas. Cette situation n'a que trop duré, elle ne peut pas se prolonger plus longtemps, il faut en sortir, et je doute que le pouvoir présidentiel puisse vivre tel qu'il est, sans être renouvelé, six mois. Los élections sénatoriales, le mouvement d'esprits qui se manifestera à cette occasion, ne seront pas sans influence sur le choix qui sera fait alors. Il importe donc de prendre position en face d'une éventualité, probable selon les uns, selon les autres inévitable.

Nos populations se sont républicanisées depuis trois ans, cela est sûr. Il suffit de regarder, de comparer l'état actuel des esprits avec ce qu'il était en 187G pour ne conserver aucun doute à cet égard. Elles se sont républicanisées, mais elles éprouvent des appréhensions qu'elles ne dissimulent pas sur l'avenir que le régime nouveau leur réserve.

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Le parti conservateur est donc dans la situation que voici. Il est à la veille de la nécessité de pourvoir à la vacance du pouvoir présidentiel, et en face de populations justenif^nt alarmées des enireprises qui peuvent se tenter au détriment de leurs intérêts matériels et moraux. Nous sonjmes les vaincus de 1877, en minorité dans les Chambres, écrasés, tout ce qu'on voudra; mais cela ne nous dispense pas d'avoir un plan de conduite, de chercher à savoir ce que nous pouvons faire, ce que nous devons dire au pays. Lui dirons-nous que le discours de Romans est une lubie, un tas de vaines paroles qui ne seront pas suivies d'efïet? Non, car on ne nous croirait pas; on connaît l'importance du personnage qui les a prononcées; d'ailleurs, nous ne pouvons pas faire les affaires de M. G... Ferons-nous espérer la prorogation des pouvoirs du Maréchal au delà de 1880? Non, car on ne nous croirait pas davantage, et, à vrai dire, on n'y tient pas. Allons-nous prôner M. D... et M. F..., la république conservatrice qu'ils personnifient et qui entre nous est une bêtise, vous le savez mieux que personne? On nous répondra que M. D. . est vieux, M. F... dépendant de M. Gambelta, que le ministère tout entier n'a pas cessé depuis un an, un seul jour, de subir le joug d'un maître qui n'est pas le maréchal de Mac-Mahon, et nos déclarations ne rassureront personne. Je cherche le terrain de la lutte, la

voie dans laquelle on peut essayer de pousser l'opinion, le drapeau à élever pour rallier le parti conservateur débandé; je ne le trouve pas, et à moins que les événements ne nous viennent en aide, nous serons obligés de nous taire, ce qui est un rôle assez piteux, faute d'avoir quelque chose de bon à dire. Je le crains bien. Se taire, c'est s'avouer à l'avance vaincu, surtout en face d'adversaires qui ne ménagent pas leurs paroles. M. S..., la semaine dernière, a fait cinq discours, reproduits partout, dans cinq grands banquets auxquels il a assisté. Il nous a fait un cours complet de république et nous a dit que tout allait pour le mieux, que la France était bien heureuse d'avoir M. D... pour ministre et M. S... pour sous-secrétaire d'État. Pourvu que ce bonheur dure ! Je n'en crois rien et au surplus je n'en sais rien.

Vous qui êtes un homme avisé. Monsieur, et qui vivez dans les régions politiques desquelles je suis depuis longtemps éloigné, que pensez-vous et qu'entendez-vous dire de la question qui me préoccupe et qui est celle-ci : Quelle doitêtre l'attitude, la conduiledu parti conservateur dans les élections qui se préparent? Quel doit être son langage? Que pouvonsnous vouloir et faire encore pour la défense des intérêts sociaux? J'ai adressé cette question à plusieurs de mes amis ; je ne suis pas content de leurs réponses. Les uns sont découragés, les autres entreprenants au

delà de ce qui est posssible aujourd'hui. La solution est difficile, et c'est pourquoi j'aime à consulter un homme aussi compétent que vous et dont la place est au Sénat si la majorité peut nous y appartenir encore quelque temps. Recevez à l'avance mes remerciements et l'assurance de mes sentiments d'affectueuse considération.

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