‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 47 sur 56 · DARU · texte numérisé non relu

DARU

Madame la princesse de ..., à J.-J. Weiss.

Fontainebleau, 12 novembre 1879.

Monsieur,

Si votre graphologie lire tant de déductions des écritures, que doit-il penser des distractions d'adresses? Est-ce là encore l'indice de quelque gros défaut? J'aime plutôt à croire qu'il s'agit de qualités, puisque c'est vous qui, cette fois, êtes en cause! Votre enveloppe portait : « Rue .... Paris. » Néanmoins, ce très aimable billet m'est parvenu faubourg ... et c'est à une petite fugue de quelques jours dans la Grand'ville qu'est dû le retard de ma réponse.

Décidément, votre secrétaire est un homme fort perspicace. J'aime en effet le Beau sous toutes ses formes, dans l'ordre matériel et dans l'ordre moral.

La logique est pour moi un véritable besoin. Je la cherche... mais ne la trouve que dans les choses d'en Haut. Les poids et mesures de la société m'exaspèrent, et je m'étonne toujours que tant de gens intelligents sacrifient d'une façon aussi exagérée à cette grande prostituée qu'on appelle « le monde »!... Quant à la méfiance, elle est absolument en dehors de ma nature, mais les circonstances m'ont appris qu'elle doit faire partie du bagage de chacun ici-bas!

Reste maintenant le quatrième point de votre lettre, qui me semble le plus intéressant, vu vos précautions à l'aborder et la phrase : « Comment vous dire cela, » suivie de plusieurs points... Ceci pique infiniment ma curiosité, mais votre écriture (qui, elle, doit refléter tant de choses), est absolument illisible, et, sur ce dernier chapitre, je suis réduite au silence.

Vous me conterez cela un jour cet hiver, non plus chez les autres, mais chez moi, car j'oubliais de vous dire, Monsieur, qu'un autre besoin de ma vie est la fréquentation de ceux que la nature a si bien dotés d'intelligence et d'esprit, qu'ils savent en donner aux autres. Je suis pauvre et demande qu'on me fasse quelquefois l'aumône...

Au revoir donc, et veuillez agréer, en attendant, l'expression de mes sentiments très distingués. '

Alfred Assolant à J.-J. Weiss.

Mont-Dore i Puy-de-Dùme), 22 juillet 1879.

Donc, lu as quitté le Conseil d'État? Tout le monde t'en félicite dans les journaux. Les amateurs de belle polémique se réjouissent d'avance des beaux coups de plume que tu vas donner. Pour moi, je suppose que tu es ennuyé et même irrité aujourd'hui, et que tu prendras la revanche demain comme il suit :

1° Tu seras journaliste. 2° Les réactionnaires de toute espèce qui ne brillent que par le génie sentiront le besoin d'avoir un homme qui pense, qui parle, et qui écrive. 3° Ils te feront député ou sénateur quelque part.

4° La République est immuable, mais les ministres républicains ne le sont pas. Tu voudras être ministre à ton tour, et tu le seras dans une de ces combinaisons parlementaires de droite et de gauche où le diable lui-même ne voit goutte.

o'' Tu ne le seras pas longtemps, parce que tu as dans l'esprit ou dans le caractère un léger grain de fantaisie qui te fait donner la main droite aux Bonapartes, et la gauche à Blanqui.

6° Tu redeviendras simple député ou sénateur et

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tous les bons badauds s'écrieront comme aujourd'hui : Quel bonheur de changer un fichu ministre (car on est toujours un fichu minisire quand on est un ministre fichu) contre un journaliste de premier ordre !

Et tu descendras ainsi très doucement le fleuve de la vie jusqu'à ce que tu entres dans le tunnel où nous entrerons tous et au bout duquel on voit. . Ah! si je pouvais savoir ce que l'on voit!

Au revoir, ami.

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