‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 6 sur 56 · ADOLPHE CREMIEUX. — ADELIN A PATTI · texte numérisé non relu

ADOLPHE CREMIEUX. — ADELIN A PATTI

14 février 11

Savez-vous ce que c'est qu'Isaac-Moïse Crémieux, qui vient de mourir à Passy, à l'âge de quatre-vingtquatre ans, après avoir été deux fois membre d'un gouvernement souverain et dictatorial ? Savez-vous ce que c'est?

Un grand avocat ? Plus que cela. Un républicain illusire ? Plus que cela. Un destructeur de monarchie? Plus que cela. Un fondateur de république? Plus que cela.

Isaac-xMoïse Crémieux est une époque. 11 a cru luimême n'être qu'un révolutionnaire français ; il est une révolution de l'histoire. Il est l'avènement des juifs. Il a été, à la fois juif et gouvernement, à la

première place dans l'État, comme James, baron de Rothschild, à la première place dans la société française. Rothschild et Crémieux sont contemporains, celui-ci né en 179f), celui-là en 1792. Achille Fould, qui fut minisire dirigeant sous l'empire, est né huit ans après, en 1800. C'est vraiment Crémieux et Rothschild qui ont pris possession de la Terre promise. D'autres de leur race ont été admis en même temps qu'eux à la célébrité. On les acceptait comme poètes et comme artistes. Meyerbeer et Heine se sont épanouis à Paris, l'un en qualité de musicien, l'autre en qualité de poète, tandis que Crémieux y éclatait en qualité d'avocat. Ni l'un ni l'autre de ces grands juifs ne possédait aucune part de direction sociale; Rothschild et Crémieux sont les premiers qui se soient emparés de ce qu'on peut appeler, en langage de sociologue, « la fonction publique ». Ils ont été la première application complète et suprême des deux lois des 28 janvier et 20 juillet 1790, qui ont déclaré les juifs « citoyens actifs «.Leurs coreligionnaires, depuis, ont passé à flots pressés par la porte qu'ils ont ouverte : aujourd'hui ils sont partout, dans les Chambres, dans les préfectures, dans les cours judiciaires, dans les ministères.

Il est intéressant pour l'historien des mœurs d'ol> server dans les errements mêmes de M, Crémieux aux diverses époques de sa vie la force et la décadence du préjugé.

A ses débuts dans la vie, vers 1820, M. Crémieux craint évidemment que la qualité de juif ne lui soit nuisible. Il se dépouille de ses deux prénoms d'Isaac- Moïse : ce sont des armes trop parlantes ; il substitue à ces vocables sémitiques le vocable arya d'Adolphe, qui ne révèle pas l'origine juive.

, Dans les derniers vingt ans de sa vie, au contraire, le judaïsme devient son orgueil et sa vocation. Il fonde VAUiance israélite universelle, une machine qui deviendra un jour aussi puissante que l'ont été en leur temps la Société de Jésus et l'Ordre des Templiers ; il naturalise en masse et par décret dictatorial les juifs d'Algérie, qui ne lui demandaient rien de semblable, vu que, sans être Français, ils étaient fort bien traités par la France, se mariaient suivant leur loi, c'est-à-dire avec faculté de divorce et n'étaient pas obligés de fournir le service militaire ; enfin il use de toute son influence politique pour décider le gouvernement français à s'engager dans l'affaire sca-

breuse et embrouillée ric l'émancipation dos juifs roumains. Il y eut même un moment où il se présenta à la députation à Oran (c'était en 1872 ou 1873) et eut la prétention de se faire élire, non pas comme Français professant la religion juive, mais comme juif appartenant à la nationalité française. Ici il touchait manifestement h l'extrême. Adolphe redevenait trop Isaac-Moïse. Remis en selle d'un côté, il retombait de l'autre.

On peut disputer sur la vie politiquedeCrémieux; mais quel brave homme ! quel brave cœur ! Quelle ouverture constante, jusqu'à la lin de sa vie, pour tout ce qui était jeune et sans appui ! La race juive est dure comme elle est endurante. C'est ce qui apparaît bien dans la Bible. La bonté n'est pas une qualité générale juive. Mais, quand le juif est bon, rien de meilleur. Crémieux était le bon juif. Toujours prêt à obliger de sa bourse, de ses démarches et de son influence. .Jamais ne soupçonnant le mal. Une âme aussi innocente, à cet égard, que Garnier-Pagès, quoique avec un esprit plus pénétrant.

Il est sans doute paradoxal de dire qu'un homme qui a tout conquis successivement, réputation, pouvoir, fortune, a manqué sa vie. Et cependant Crémieux

a manqué la sienne. Il élail né pour être rabbi, le bon rabbi, prêchant Dieu, la vertu et la bienfaisance, tel qu'on le voit à la Comédie-Française, dans rAmi Fritz, sous les traits de Got, et, dans les cafés du boulevard, sous les traits d'Alexandre Weill. En 1847, nous étions une cinquantaine de jeunes gens qui avions fondé entre nous une société d'études, de charité et de politique. Les séances se tenaient dans un local de la rue des Maçons-Sorbonne. Les deux Hubbard, celui qui est aujourd'hui conseiller municipal et celui qui est secrétaire général de la présidence de la Chambre des députés, eurent l'idée d'aller demander à M. Crémieux de vouloir nous présider. M. Crémieux accepta tout de suite. Il vint nous faire des conférences de morale, des espèces de sermons laïques sur les vertus qui conviennent à. la jeunesse, sur le choix d'une profession, sur l'art de se conduire dans le monde. Cela n'était pas préparé, cela coulait de source. C'était la vraie éloquence. Sans choc et sans heurt, M. Crémieux nous faisait passer des plus vives sensations de l'esprit aux émotions les plus pathétiques. On riait et on pleurait. La voix était d'un timbre à la fois doux et saisissant.

J'ai entendu dans ma vie quatre grands prédicateurs : Adolphe Monod, Athanase Coquerel, le Père Ravignan et Adolphe Crémieux. Celui-ci n'était pas le moins touchant, et il était peut-être le plus pratique.

Crémieux mort, il ne reste plus qu'un survivant du gouvernement provisoire de 18i8 : c'est Louis Blanc. Je ne parlerai pas politique. Je dois relever pourtant le trait dominant de ces hommes de 1848, qui a été celui de Crémieux, leur fidélité constante à la mission qu'ils s'étaient donnée. Ni au pouvoir, ni dans la défaite, ils ne se sont démentis. Au pouvoir, ils ont été aussi libéraux qu'ils avaient promis de l'être dans l'opposition. Après le coup de Décembre, qui a brisé leur destinée, ils ont dit et pratiqué sans fanfaronnade le Victrix causa diis, sed vicia Catoni. Louis Blanc et Ledru-Rollin dans l'exil, Crémieux et Garnier-Pagês dans la retraite, ont donné des exemples de fidélité à soi-même dont l'équivalent ne se retrouve pas de notre temps ailleurs que chez eux. Ils étaient des idéalistes en politique ; ils servaient un idéal. Ils ne possédaient pas les qualités positives qu'il eût fallu pour le réaliser ; ils ont eu toute la vertu nécessaire pour ne le jamais renier.

C'est aujourd'hui samedi qu'Adelina Patti reparaît parmi nous dans la Traviata. Klle a été marquise et

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elle ne l'est plus. Elle a été diva et elle l'est toujours. Bah ! déesse vaut encore mieux que marquise. Quand Lélio, dans le plus délicieux des récils de madame Sand, s'arrache d'auprès de la marchesa Alizia, avec quel accent il s'écrie : « Vive la bohème, quand même ! » La diva a fait comme le camarade Lélio. Vive la poésie ! Vive le roman ! Les marquisats sont fades à qui a goûté des royautés de théâtre.

Madame Palti nous revient avec une voix qui a gardé toute la fraîcheur et toute Tinsolente faciUté de la jeunesse, qui a acquis toute la passion et toute l'expérience de l'âge mûr. C'est le moment de la perfection, moment rapide et fugitif dont il faut se dépêcher de jouir. Le public parisien est décidé à ne pas manquer cette jouissance. Toute la salle est retenue pour plusieurs représentations. Les billets se revendent à des prix fous. M. Merelli, Vimpresario des représentations italiennes à Madrid, Vienne et Pétersbourg, quia eu l'idée de nous rendre la Patti, se frotte les mains d'une aussi bonne affaire.

Je pense à M. Bagier, le dernier directeur du Théâtre-Italien. Est-il encore vivant? Est-ce à Paris qu'il vit ? Va-t-il assister à ce nouveau triomphe de la grande artiste qu'il a découverte et qui ne l'a pas sauvé de la ruine ?

Pauvre M. Bagier, aimable et galant homme entre tous ! Son théâtre était au centre des affaires et des

plaisirs, place Ventadour, à deux pas de la Bourse et du boulevard. La slalle ne coûtait que dix francs. Il avait inventé ou recruté, il offrait au public non pas seulement Patti, si exquise et si divine en sa première éclosion, mais encore Naudin, mademoiselle Krauss, Tamberlick, alors dans toute l'ampleur de son fameux ut. Eh bien! jamais, presque jamais, M. Bagier n'a fait salle comble. On n'était toujours que trop à l'aise dans son théâtre. Il lui a fallu liquider. M. Merelli revient, dix années après, avec la même Patti : il s'établit au square des Arts-et-Métiers, loin de tout ; il fixe le prix de la stalle à vingt- cinq francs. C'est une rage et il s'enrichit.

On a beau dire : la part du hasard est grande dans la vie. Il y a, parmi nous, ceux qui ont l'étoile, et il y a ceux qui ne l'ont pas.

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