‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 7 sur 56 · LES JÉSUITES ÉDUCATEURS · texte numérisé non relu

LES JÉSUITES ÉDUCATEURS

13 mars 1880.

11 ne faut pas dire : Qui nous délivrera des Grecs et Romains? Il faut dire : Qui nous délivrera des jésuites? j'entends des livres dont les jésuites sont Je prétexte. Êtes-vous comme moi? J'en suis assassiné. J'en reçois contre; j'en reçois pour; je n'en reçois jamais sur. Notre nouvelle école historique agit sur les types de l'histoire comme l'entomologiste agit sur l'imecte; elle les démonte en leurs diverses parties avec une froide et pénétrante impartialité; elle en explique la formation et la construction ; elle n'épanche sur eux ni colère ni amour. Mais, pour les jésuites, c'est différent. Aucune école ne leur applique les procédés de la méthode empirique. 11 y a déluge d'invectives et d'apologies.

Oa m'a adressé le nouveau livre de M. Paul Bert, la Morale des jésuites. Je l'ai ouvert au hasard. Je ne sais comment j'ai fait; je suis tombé du premier coup sur un aphorisme de prix :

« Le confesseur ne doit pas ajouter foi lout de suite aux paroles d'une femme qui se plaint de son époux, parce que les femmes sont d'habitude portées à mentir. )>

Le jésuite qui a écrit cette maxime a évidemment confessé beaucoup de femmes. Voilà son avis. Il est curieux, venant d'un homme compétent.

Il serait bien à souhaiter qu'un pur moraliste profitât de ce que les jésuites ont beaucoup écrit sur la confession, pour dégager de leurs énormes in-folio latins les résultats précis de leur expérience sur la moralité courante de la nature humaine et sur celle de leur temps. Je ne voudrais pas faire cette besogne moi-même : d'abord je n'ai pas le temps de lire des in-folio; ensuite j'ai horreur du latin moderne, et enfin rien ne m'ennuie comme les cas de conscience. Vous me demanderez si Arraeline, jeune fille, ayant reçu de l'argent de Lœlius, qui la pousse au péché, peut garder l'argent après qu'elle a refusé de com-

mettre la « faute honteuse » ; je vous répondrais que cela m'est égal, et que j'ai la conscience obtuse aussi bien à l'égard de ce Lœlius que de cette Armeline. Remarquez cependant que l'idée qu'a eue je ne sais quel jésuite de se poser cette singulière question prend tout de suite de l'intérêt pour l'historien des mœurs. Ce jésuite a donc vécu dans un pays où il peut arriver que Laelius, jeune homme riche, aille trouver Armeline, demoiselle bien née, lui adresse des cadeaux, les fasse accepter et sollicite pour conclusion quelque doux péché qu'on lui refuse en gardant l'argent? Au xix^ siècle, dans la bourgeoisie parisienne, l'hypothèse même d'une telle aventure ne serait pas possible. De pareilles mœurs, entre jeunes gens et jeunes filles, nous paraissent d'une crudité abominable et invraisemblable. Mais si le jésuite qui a trouvé dans sa pratique à se poser cette question, est par hasard un jésuite espagnol du xyii*^ siècle, nous voilà renseignés sur les coutumes et la vie de l'Espagne en ce temps-là. Lisez les histoires d'amour qu'il y a dans Cervantes: elles sont assez de ce ton.

On disputera toujours sur les jésuites.

La raison est que le jésuite est un type terriblement

divers. Escobar et Sanchez, les doctrinaires du probabilisme, étaient jésuites; mais Bourdaloue, qui prêchait la plus austère morale, l'était aussi. Ressuscitez par l'imagination un de ces jésuites allemands du XV 11^ siècle, formés à l'Université d'Insbriick, qui suivaient en Saxe l'armée de Tilly et de la Ligvie catholique pour en exalter le cruel fanatisme, vous aurez bien envie de le saccager comme il a saccagé Magdebourg. Ressuscitez par la pensée le P. Cosson l'ami et le correspondant de la gentille madame Favart, vous le prierez à déjeuner pour vous entretenir avec lui de pédagogie et de littérature, pour lui demander des nouvelles de sa classe du collège de xMetz, où il a eu l'ingénieuse idée de diviser les écoliers en Romains et en Carthaginois, et de doubler ainsi leur émulation; vous serez charmé de son instruction, de ses grâces d'esprit et de sa tolérance relative. M. Sarcey dira: « Comme il connaît ses auteurs, l'infâme! »

La pédagogie a été le mérite le moins contestable des jésuites. L'Université, créée en 1808, leur a emprunté etelle a retenu, à tort ou à raison, beaucoup de leurs traditions en y mêlant son esprit plus libre et plus

large. Elle pourrait les imiler encore eu plus d'un point.

Je suis frappé du patronage dont les jésuites couvrent leurs élèves au sortir du collège et pendant leurs premières années dans la vie. Je suis encore bien plus frappé de la profonde indifférence dont témoigne l'établissement universitaire à l'égari de ses nourrissons les plus distingués, une fois qu'ils ont reçu le grade de bachelier et pris la clef des champs dans le vaste monde.

Cette différence de conduite est un grand avantage pour le collège de la Compagnie de Jésus. Elle constitue une infériorité regrettable pour l'établissement de l'État, d'ailleurs si supérieur par le fond solide des études.

Et il ne s'agit pas ici d'une de ces différences irrémédiables qui naissent de la différence originaire et de nature entre un corps de professeurs congréganistes et un corps de professeurs laïques. On ne peut pas dire : Ce que l'Institut des jésuites a fait en ce genre, un établissement séculier n^a pas le moyen de le faire. 11 existe, en effet, un établissement tout laïque, qui, bien avant la loi de 48o0 et la fondation des nouveaux collèges de la Société en France, avait réussi à créer, entre ses anciens élèves et lui, des liens continus d'affection et de patronage. Tout le monde a nommé Sainte-Barbe.

A l'école Saillie-Geneviève, rue Lhomond, il existe une salle uniquement réservée aux anciens élèves de l'établissement. C'est à la fois un fumoir, un cabinet de lecture et un billard. La bibliothèque ne contient que des ouvrages d'agrément, voyages et romans, peu ou point de livres de piété; des journaux illustrés et de caractère tout mondain. Ce retira est placé de telle façon que les anciens élèves y puissent accéder commodément et sans aucun contact avec les écoliers en cours d'études. Ils vont et viennent selon leur bon plaisir et sans avoir, en aucune façon, besoin d'avertir les Pères. C'est là un petit centre qui crée et maintient entre des camarades d'enfance et de jeunesse des traditions de fraternité, d'appui et de support réciproques. Ne pourrait-on tout de suite faire quelque chose de semblable dans nos lycées de Paris et dans les lycées de quelques grandes villes?

Quand la Compagnie a formé quelque homme de mérite, elle guide et elle soutient ses débuts; elle le suit pendant toute sa carrière avec une sollicitude active; elle dispose pour lui dans les grandes conjonctures ou dans les crises de la vie — mariage, embar^ ras de position, ruine imméritée — des moyens d'influence et de crédit qui sont en son pouvoir.

Prenez l'élève le plus brillant de nos lycées de Paris : s'il n'a pas la vocation de l'École normale et s'il appartient à quelque famille honorable et laborieuse sans relations dans le monde, que va-t-il devenir? Qui se soucie de lui? Qui lui tiendra compte des huit ans de travail acharné qu'il a fournis sur les bancs du collège et de la culture supérieure qu'il s'est donnée? Il se présentera à quelque ministère et il sollicitera quelque fonction publique. Non seulement on ne lui demandera ni les notes de son proviseur et de ses professeurs, ni aucun certificat détaillé, constatant la régularité, l'achèvement et la valeur spéciale de ses études; mais s'il a le malheur d'alléguer qu'il a obtenu quelque prix au grand concours, le voilà rejeté et sans ressource?! On lui dira crûment (( Que voulez-vous que nous fassions de cela? » Il est sans carrière; il ne pourrait pas même obtenir une place de conseiller de préfecture, jusqu'à l'heure où, s'étant, faute d'une position fixe, lancé dans la politique, il deviendra peut-être, coup sur coup, député et ministre. Tout changerait bien, si, pour l'admission dans les carrières publiques, on demandait des renseignements au lycée d'origine du candidat, et si le lycée lui-même s'attachait à ne point perdre de vue ses bons élèves avant qu'ils n'aient franchi les premiers obstacles et qu'ils ne soient lancés en pleine voie.

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