LE PÈRE DIDON
27 mars 1880.
Le P. Didon va pa'-tir pour Rome. On l'y appelle pour donner des explications à son supérieur. Il n'est pas bien sûr que le P. Didon ne soit pas devenu hérétique. Ce sera sans le savoir. La théologie catholique est si compliquée et si subtile, les congrégations romaines sont si vigilantes (surtout depuis le pape Grégoire XVI), que nul catholique, du moment qu'il parle et qu'il écrit, ne peut plus répondre de son orthodoxie.
Tous nos lecteurs connaissent, au moins de nom, le P. Didon. Il appartient à l'Ordre des dominicains, restauré par Lacordaire. C'est un type de frère prêcheur, conforme au premier esprit de l'institution.
Il aime la bataille et le tapage. Il prêcherait dans un bureau de journal comme dans une église, et il serait à sa place dans une université comme dans une cellule. Il a la tête assurée et le regard droit. Son talent, que les coteries et confréries catholiques ont beaucoup exalté, n'est pas de premier ordre. Il a le débit lourd. Il argum'ente à la grosse. Il s'est barbouillé d'un peu de physiologie et de sociologie qui ne sont pas de la meilleure qualité. Les grandes parties de l'orateur et du philosophe lui manquent. Mais il a de l'abondance; beaucoup de promptitude à s'ouvrir des vues ; une grande et saine ardeur à renouveler les démonstrations de la doctrine chrétienne. Pendant qu'il parle, les idées et les preuves jaillissent de son cerveau; de ces idées et de ces preuves qui sont plus accessibles à la foule que probantes pour l'élite. Trop de gloriole d'artiste, qui lui fait rechercher le retentissement de son nom dans la presse. Trop de goût pour le commerce des reporters.
Si le supérieur des dominicains mandait le P. Didon à Rome pour l'avertir paternellement que dans le touche-à-tout de la vie parisienne la limite est aisée à. franchir qui sépare la facilité des relations de la
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promiscuité morale, nous ne jurerions pas que l'avertissement n'est pas un peu mérité. Mais, d'après les bruits qui courent, c'est sur sa méthode d'enseigner les incrédules et sur sa doctrine même qu'il va être repris. Mille ctiuchoteuients courent contre lui dans les salons catholiques et dans les sacristies. On le trouve inquiétant et compromettant. Ou le juge profane et ne haïssant pas assez le profane vulgaire. On lui en veut d'avoir directement controversé sur le mariage indissoluble avec les auteurs dramatiques et avec le député de la gauche qui s'est fait le Pierre l'Ermite du divorce. On l'accuse de traiter avec une indulgence relative les pires audaces de la science et de raisonner sérieusement avec elle au lieu de la foudroyer. On s'indigne de l'entendre professer que la Révolution française, la république, la liberté, les revendications du socialisme n'ont rien de radicalement incompatible avec la doctrine chrétienne et les dogmes catholiques. Bref, c'est un apostat, quoiqu'il n'ait pas encore quitté sa cellule ; c'est un hérétique, quoiqu^il n'attaque aucun des dogmes de son Église et que môme il les défende tous.
Il[
Combien l'Église catholique et l'esprit catholique vont se rétrécissant! Combien, déjà au xvi^ siècle, en
NOTES ET IMPRESSIONS. àl
l'Yance, ce n'était plus l'Église du moyen âge, large et vaste, infiniment diverse, toujours se formant des aspects nouveaux, confondant et conciliant dans un môme embrassement généreux des natures d'esprit aussi contraires qu'un Bernard, un Thomas, un François d'Assise! Comme depuis le xviii^ siècle l'esprit catholique chez nous s'est encore affadi! Comme il s'est tourné à prendre la platitude pour l'orthodoxie! Dans les piailleries dévotes contre le, P. Didon, nous faisons une part à ce qui peut venir du choc de deux tempéraments opposés que les circonstances mettent fatalement en présence ; nous comprenons trop les reproches que s'adresse l'archevêque de Paris, lorsqu'il laisse prêcher le P. Didon dans les églises de son diocèse, sous sa juridiction et sa responsabilité. L'archevêque de Paris doit être bourrelé. Figurezvous, comme écrivain et comme controversistc religieux, tout ce qu'il y a de mesuré, d'exquis, de pur et de classique, vous aurez M. Guibert; on dirait par moments : un Fénelon plus châtié et de plus de prudence i'hrétienne. Kien n'est moins fait pour enlever les sympathies de xM. Guibert que ce moine à l'argumentation brutale et aux allures décidées, qui distribue des poignées de main à M. Emile de GirarJin et à M. Naquot en descendant de la chaire; qui ira peut-être un de ces jours aux Français, l'infortuné! voir Daniel Rachat ; qui prêche dans un genre
bâtard, avec un style va comme je te pousse, qui introduit tout dans ses sermons, même la part du diable! Mais tel est justement, dans la grande tradition catholique du moyen âge, l'office du moine. C'est justement pour ces missions, plus libres et plus hardies, que de grands saints qui étaient en leur genre des génies créateurs ont inventé le moine et, en particulier, le frère prêcheur. Voilà ce que devraient se rappeler les personnes pieuses qui n'ont pas pour excuse à leurs colères contre le P. Didon la finesse de nerfs et la délicatesse de goût de l'archevêque de Paris.
Les milices monacales sont des milices populaires. Le dominicain, du temps de Léon X, prêchait dans les cabarets. Le capucin, du temps de saint Louis, ne se piquait pas d'être soigné dans ses relations et dans son langage. L'Église leur laissait toute latitude sur la doctrine morale et politique ; elle leur passait même quelques écarts sur la doctrine religieuse, quand il n'y avait pas mauvaise intention et parti pris. Dans notre ancienne langue, on appelait les ordres monastiques des « religions » ; on disait la « religion » des franciscains et la « religion » des dominicains; on ne s'exprimait pas ainsi seulement
à cause Je l'élymologie du mot, qui dans son premier sens marque le tien d'une personne plus particulièrement liée par des vœux; on sentait qu'en effet chaque ordre monastique tendait à représenter quelque excès d'interprétation sur un point de la doctrine générale de l'Église ; qu'ainsi il formait une religion particulière dans la religion universelle, une petite Église dans la grande. Les papes et les gens de Rome n'étaient pas si grands éplucheurs d'hérésie qu'aujourd'hui; et ni la doctrine ni l'Église catholique ne s'en portaient pas plus mal 1 Je parlais tout à l'heure de Léon X! A-t-il mis assez de bonne volonté, dans les commencements de Luther, à ne le pas trouver hérétique, à répéter que c'était un beau génie et qu'il ne fallait pas envenimer par trop de pédanlisme théologique les querelles de moines!
Tout est bien changé aujourd'hui. Ou est d'un correct! Un malheureux capucin qui manque à parler Vaugelas devient tout de suite suspect.
L'Église catholique dit bien encore : In dubiis libellas; seulement elle ne connaît plus rien de douteux. Elle a des définitions sur tout; les hauts pouvoirs de l'Église prétendront bientôt régler jusqu'à
la manière de cracher des prêtres et des fidèles. Ce n'est plus de l'unité; c'est une stérile uniformité. Ce n'est plus de l'orthodoxie; c'est de l'alignement. Qui le dépasse de la longueur d'un pouce court risque d'être interdit a divinis ou excommunié.
Qu'est-ce que le supérieur des dominicains pourra dire au P. Didon, quand celui-ci se présentera devant lui, à Rome? Qu'il y a des formes de gouvernement qui sont orthodoxes et d'autres qui ne le sont pas? Ou bien qu'on ne peut pas être catholique et croire à la république? Voilà du fruit nouveau et qui eût bien étonné les curés démagogues de la Ligue. Nous ne prétendons pas donner de conseils à l'Église catholique; il nous semble cependant que l'Église agirait avec sagesse de ne pas être trop prompte à reprendre les personnes notables dont les talents distingués se développent cà l'abri de ses institutions, de ne pas leur imposer à tout propos l'obéissance pour Tunique satisfaction de les faire obéir. Souvenez-vous de Lamennais. Quel dogme avait-il essayé d'ébranler lorsqu'il subit les censures pontificales? Et combien n'exclura-t-on pas de serviteurs de Dieu s'ils ne peuvent plus prêcher la parole divine qu'avec des arguments dictés mot à mot par le supérieur I