L’INVERSION SEXUELLE
L’inversion sexuelle est une question très étudiée actuellement ; elle mérite d’arrêter les réflexions du médecin légiste. Que penser de ce trouble psychosexuel, consistant dans le penchant anormal, dans l’amour dévié, platonique ou non, d’un individu pour un individu du même sexe et dans l’indifférence, ou même la répulsion, pour un individu du sexe opposé? Cette anomalie de l’instinct génésique est d’une analyse délicate. Les deux sexes ont des penchants analogues, une perversion semblable ; la pédérastie chez l’homme et le tribadisme chez la femme ne sont que deux modalités de la même déviation.
Aussi on ne peut que suivre avec intérêt et profit l’enquête entreprise sur ce sujet par le laboratoire de médecine légale de Y Université lyonnaise'.
Autrefois on ne considérait que la dépravation ; l’expertise se bornait à bien déterminer les modifications anatomiques des actes contre nature.
L’inculpé présente-t-il des signes de pédérastie active ou passive? Telle est la question posée par le magistrat instructeur dans toutes les commissions
' Archives d’anthropologie criminelle, 1894, t. IX, p. loi.
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rogatoires qui m’ont été adressées. Je n’ai jamais reçu mission d’examiner l’état mental des pédérastes.
Cependant ces aberrations sexuelles sont fréquentes et « de tout temps — comme le dit M. Chevalier* — elles ont été une cause d’étonnement pour le psychologue et le moraliste, un sujet de méditation pour le clinicien, de perplexité pour le médecin légiste, d’embarras de conscience pour le juge ».
Il est vrai que la majeure partie de mes observations datent de vingt années.
C’est seulement en 1870 que Westphal décrit, avec observations à l’appui, cette inversion du sens génital. Le professeur de Berlin la rattache à un état psychopathique anormal et s’efforce de démontrer que l’être humain peut être entraîné par un penchant invincible vers un individu de même sexe, par une perversion des sensations sexuelles, en un mot qu’une femme peut être physiquement femme et psychiquement homme, comme un homme peut être physiquement homme et psychiquement femme. Ce symptôme, il le dénomme die conlràre sexualempfindung, sens sexuel contraire.
Cette question a depuis provoqué de nombreux travaux ; les deux premiers cas de sexualité contraire relatés par Westphal ont été suivis de beaucoup
' J. Chevalier, L’inversion sexuelle, 1898, p. n.
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d’autres; plusieurs autobiographies ont été publiées.
dépossédé, depuis 1874, unmanuscritde 35 o pages, illustré par l’auteur de portraits à la plume. C’est l’histoire d’un uraniste, Arthur W..., âgé de 34 ans à l’époque où je l’examinai, à la maison d’arrêt d’Angers.
C’est, en même temps que le récit de sa vie, une étude — assez superficielle d’ailleurs — de la prostitution masculine et féminine.
A titre documentaire, je publie une partie des Confidences d’Arthur W... ; je relate surtout celles qui permettent d’apprécier son état d’âme, de fixer l’origine et l’évolution de son inversion, de juger aussi sa perversité acquise; j’y joins également celles ayant trait aux habitudes et aux actes des Complaisants et des Tribades.
Je n’ignore pas que les récits des pédérastes sont sujets à caution et qu’il convient de ne pas leur accorder une valeur exagérée. Leur vanité constante, leurs vantardises, imposent une réserve nécessaire ; il faut faire la part de leurs mensonges ou de leurs réticences dans leurs autobiographies intéressées. Là encore, la plume àla main, ils posent ; ils essaient de forcer l’attention; ils cherchent des justifications à leurs propres yeux, et leurs commérages, leurs aveux futiles ou impudents, n’ont souvent pour but que leur disculpation.
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Arthur W... n’échappe pas à ce besoin de parade et de mise en scène. Après tout, c’est déjà un défaut de nature.
Les extraits de sa vie curieuse se rapportent à trois périodes : son éducation, — sa prostitution, son amour en maison centrale.
Il hérite de la grande vanité de son père et de l’émotivité extrême de sa mère.
Son enfance, son adolescence, sont instructives.
Il grandit sous la douce direction d’une mère affectueuse à l’excès et sentimentale ; il est enveloppé de la tendresse de femmes qui le cajolent, le gâtent, le flattent. Il les trouve belles et se plaît au milieu d’elles ; il les regarde avec envie ; il aime à palper leurs dentelles, à jouer avec leurs bijoux. Ce n’est pas qu’il se sente attiré sexuellement vers la femme, mais il est heureux de ses câlineries, de ses caresses. Nulle trace d’éducation vicieuse ; ses parents sourient de ses manières de petite fille, de sa coquetterie, de ses poses devant la glace, ou de ses travestissements ; ils se félicitent d’avoir un fils de goûts aussi paisibles. La puberté peut paraître. Il est déjà féminisé ; l’entourage, l’éducation ont étouffé tout penchant sexuel vers le sexe opposé, ou tout au moins influencé les manifestations génitales. Il voudrait être femme ; il s’ingénie à les imiter. Il n’a pas de virilité dans le caractère ; le premier embrassement d’un homme le trouble. Tout s’enchaîne ; il a
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pris des habitudes efféminées, il ne peut guère se comporter autrement qu’il ne fera ; il a les goûts de la femme, il en aura les passions et subira l’entraînement vers l’homme. A la première occasion il deviendra pédéraste.
La chute est proche. 11 est en point. Le fils de son maître, un jeune et séduisant marquis, se présente ; il s’abandonne. Est-ce le vice précoce? Pourquoi? Est-ce que son éducation ne lui a pas retourné en quelque sorte l’intelligence, ne l’a pas livré sans énergie et sans résistance? Sa place est marquée parmi les « individus du troisième sexe » dont parle Balzac.
Faut-il, pour expliquer plus complètement cet affaissement moral, faire intervenir, comme le dit M. Raffalovicti’, la différence de caste? L’homme du peuple est-il susceptible de se laisser plus facilement séduire par le fils de son maître ou de son patron que par un garçon de sa condition? Est-il flatté de le soumettre à son joug? ou cède-t-il aux passions de son jeune maître par une sorte d’obéissance passive, produit de la domesticité? Je ne saurais le dire. Toujours est-il qu’une fois, suivi de près par un homme qui cherchait à l’entraîner, Arthur W. a fui, ému et effrayé.
Il a conscience de son état. En vain essaiera-t-il
' Raffalovich, L’uranisme (Arch. d’anthr. crim., t. X, 1895, p. 112,1.
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de se ressaisir? Il ira vers la femme, mais son indifférence sexuelle sera plus forte que sa volonté ou son désir ; en face d’elle il restera impuissant. Après les déboires de la sexualité hétérosexuelle, il reprendra sa vie homosexuelle.
Assurément Arthur W..., pendant toute une période de son existence, est devenu un perverti et un vicieux. Son marquis l’a quitté. Il s’enrôle dans la prostitution pédéraste ; par nécessité il exerce un métier, il fait payer ses faveurs et exploite les passions d’autrui. Il a un souteneur. S’il a cédé par effémination à un séducteur passionné et expérimenté, il continue de se livrer par calcul aux pratiques sodomiques. C’est sa profession. Derrière l’homme vénal apparaîtra le criminel ; l’indélicatesse est dans les habitudes de tous les prostitués. Il devient voleur et, quand il est condamné, le 11 juillet 1861, il ne mérite que notre mépris et n’a même plus droit à notre pitié.
Nous le retrouvons dans les maisons centrales. A Fontevrault, il est pris d’un violent amour pour un garçon; il est curieux de suivre l’évolution de cette passion ardente, irrésistible, offrant successivement les phases colorées de la tendresse la plus vive ou celles plus attristées de la jalousie et de la rupture. On assiste à la lutte entre le cœur et la raison, à la persistance invincible de la passion. Arthur W... ressent évidemment toutes les émotions constitutives de l’amour.
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Il se plaît, dans ses confidences, à retracer la vie des Complaisants et des Tribades, de ces deux prostitutions qui évoluent côte à côte, en parfaite similitude de sentiments, dans un sympathique accord et se prêtant appui à l’occasion. Quand le marquis entraîne le jeune Arthur, c’est une tribade qui le reçoit, l’encourage, le console et lui donne les premières leçons de tenue et de maquillage. L’unisexualité se ressemble chez les femmes comme chez les hommes ; l’inversion est une.
C’est dans ce milieu qu’il a passé ses.années libres. Il publie quelques passages intéressants ; c’est le fond du tableau.
Arthur W... est, comme beaucoup d’homosexuels, doué de certaines, qualités artistiques. Il regarde, observe et dessine.
Je reproduis quelques-uns de ses dessins. Que sontils? Des portraits de femmes, d’hommes au milieu desquels il a vécu. 11 n’imagine rien ; aucune passion ne l’anime, aucune idée supérieure ne l’inspire. Cette remarque a déjà été faite par M. Em. Laurent'. « J’ai eu, dit-il, entre les mains, un grand nombre de dessins de criminels. Eh bien, jamais, au grand jamais, je n’ai pu y saisir une pensée élevée, y sentir palpiter un sentiment noble. Comment, d’ailleurs,
* Em. Laurent, Les Beaux-Arts dans les prisons (Arch. de l’anthr. crim. et des sc. pén., t. IV, 1889, p. 2O6).