L^INVERSION SEXUELLE
pourraient-ils exprimer ces émotions de l’âme qii’euxmêmes ne ressentent pas?...
« Alors que rendra le criminel dans ses dessins? Ce qu’il ressent et surtout ce qu’il voit. »
C’est le cas d’Arthur W... Il se peint en femme dans son boudoir, se maquillant le visage, ou sur la scène des cafés-concerts, recherchant les sourires et les applaudisssements. Puis il reproduit des Complaisants comme lui ; il se plaît à dessiner des Tribades, qui font avec eux si bon ménage, et, quand il est dans les maisons centrales, ce sont les mêmes types de Mignons qu’il prend plaisir à figurer.
J’oubliais les Garçons, les amants de cœur. Il les grandit et les flatte et, si l’on regarde avec attention, en certaines régions, ses dessins à la plume, on devine l’égarement de sa pensée au soin qu’il prend d’accuser, sous le vêtement, des organes qu’il regrette de ne pas posséder au même degré de développement. ,
Cette autobiographie met en scène un type complexe.
Quelles sont les causes du mal ?
Multiples, assurément, — sociales et individuelles. Chez Arthur W..., il faut noter les conditions de milieu, d’entourage et d’existence; son éducation n’a certes pas été sans influence sur la direction de sa sexualité, au fur et à mesure qu’il grandissait, notamment à la période de l’incertitude génitale ; — mais
l’inversion sexuelle
il importe aussi de ne pas omettre les causes subjectives, sa médiocre constitution sexuelle, ses échecs dans l’essai du coït normal et ses regrets constants d’une conformation qu’il trouve insuffisante.
Loin de moi la pensée de l’innocenter plus qu’il ne convient ; il n’a pas su résister à des exemples pernicieux ou à des penchants vicieux ; il n’en offre pas moins un état névropathique primitif, héréditaire, favorable assurément au développement de l’inversion sexuelle, qui n’est qu’un symptôme de dégénérescence.
J’hésite à mettre mon mot dans l’enquête ouverte par le laboratoire de médecine légale de VUniversité lyonnaise; l’expérience me fait défaut pour répondre au paragraphe premier du questionnaire. Il me semble cependant que le processus de l’inversion ne peut être bien déterminé que par l’étude anatomo-physiologique.
Il est certain que la sexualité résulte de la conformation anatomique des organes de la génération. L’embryon est d’abord mâle et femelle; puis, à un certain moment de son évolution, un sexe s’accuse davantage, s’oriente, prédomine et étouffe l’autre. Une altération de l’appareil reproducteur, un hermaphrodisme physique amènera évidemment un trouble dans la fonction et, comme conséquence, une modification de l’activité psychique, une déviation de l’instinct sexuel. Le physique, puis le moral sont influencés.
l’inversion sexuelle
Mais aux organes génitaux correspondent des centres nerveux, médullaires et corticaux ; ce sont là les deux facteurs de la sexualité, qui en assurent l’exercice régulier par leurs réactions réciproques. Peu importe à l’état normal la part prépondérante d’action de l’appareil générateur ; il est relié au système nerveux ; entre la glande sexuelle, testicule ou ovaire, et le centre cortical existe une harmonie nécessaire. On conçoit qu’elle soit parfois troublée par une discordance embryologique; dans ces cas, exceptionnels sans doute, la sexualité pourra être déterminée par le centre nerveux.
Renversement des facteurs. Supposons une altération du cerveau — altération que l’histologie ne précise pas, mais que la clinique révèle ! Ce vice de constitution anatomique ou ce trouble fonctionnel de l’encéphale, cet hermaphrodisme psychique aura pour résultat une déviation des sentiments et des idées, puis une modification de l’activité physique, une inversion de sens génital. Alors, comme le dit M. Gley *, « ce n’est plus ici l’organe qui détermine le sexe, c’est l’état du système nerveux central qui dirige la fonction. Ce n’est plus l’organe qui agit sur le cerveau, mais le cerveau sur l’organe. Or, par rapport à l’instinct sexuel, le cerveau de ces hommes est un cerveau de femme et celui des femmes un cerveau d’homme. »
Un cerveau de femme, ou plutôt un centre psycho-
* E. Gley, Les aberrations de l’instinct sexuel d’après des travaux récents (Revue philosophique, i884, t. XVII, p. 91).
l’inversion sexuelle
sexuel féminin, dirige un corps d’homme; psychiquement femelle et morphologiquement mâle, l’individu est tout préparé à subir l’obsession masculine, à s’abandonner à la pédérastie. Il en est de même pour le tribadisme ; un corps de femme est conduit par un cerveau d’homme, par un centre psychosexuel masculin et entraîné à des relations féminines.
C’est l’hermaphrodisme croisé de V. Krafft-Ebing*, où la partie physique et la partie psychique sont monosexuelles, mais chacune dans un sens opposé à l’autre.
Sans doute cette explication est trop anatomique et ne doit pas être acceptée à la lettre, sous peine d’erreur. C’est le processus du réflexe sexuel qu’il faut déterminer, c’est la loi physiologique qu’il convient de formuler.
M. Dallemagne après avoir mis en évidence l’importance de l’association des centres nerveux et de l’association des images, le rôle des unes dans le fonctionnement des autres, résume en ces termes sa théorie psycho-physiologique :•
« A l’état normal, l’acte sexuel associe des images et des sensations dont le réveil provoque les différentes phases du réflexe génital.
« Or, il arrive qu’à l’état morbide ces associations sont troublées ; les sensations génitales ne sont plus
’ R. Von Krafft-Ebing, Psychopathia seæualis, trad. par Émile Laurent et Sigismond Csapo, iSgB, p. 3oi.
* J. Dallemagne, Dégénérés el déséquilibrés, iSgS, p. 5ii.
liées à des images normales dont la femme et ses attributs sexuels forment les éléments essentiels ; il s’interpose dans le circuit du réflexe des associations différentes; l’influx, parti des centres médullaires, trouve sur son chemin ces résidus étrangers qu’il doit franchir. Il en provoque le réveil, le souvenir dans la conscience, et ce souvenir n’est autre que l’idée fixe désordonnée, l’obsession, quelle qu’en soit la forme ».
Telle qu’elle est formulée, cette explication de la vie sexuelle a une portée générale ; elle ramène aux mêmes lois l’acte physiologique et l’acte pathologique ; ce dernier ne représente que la déviation du premier, plus ou moins anormale et étrange, innée ou acquise, le plus souvent renforcée par l’hérédité. Le mécanisme de l’inversion est indiqué.
C’est la voie ouverte à une interprétation physiologique plus précise, quand nous connaîtrons mieux les relations des circonvolutions cérébrales et des organes de la génération.
Il me suffit de l’indiquer, voulant seulement apporter un document à l’enquête sur l’inversion sexuelle.
En ce qui concerne Arthur W..., il est plus facile de répondre à quelques points du deuxième paragraphe du questionnaire.
Comment se juge-t-il ?
Ni plus mauvais, ni plus pervers que d’autres. Il reconnaît et déplore sa dépravation ; mais il a con-
servé de bons et affectueux sentiments et paraît convaincu que, placé dans d’autres conditions, il eût pu mieux diriger sa vie.
Comment s’excuse-t-il ?
Tout en déclarant qu’il ne cherche pas d’excuses à ses désordres, il les attribue surtout au milieu où il a grandi, à l’éducation reçue, à l’excès des tendresses dont il a été entouré. Au nombre des causes prédisposantes il signale particulièrement la douceur et la timidité ; le jeune homme se replie en lui-même, arrête les premiers élans de sa nature et éloigne toute idée de possession des femmes.
Peut-être plaide-t-il les circonstances atténuantes ?
A quelle cause rapporte-t-il son anomalie ?
A son insuffisant développement des organes génitaux. C’est un de ses regrets constants de n’être pas conformé comme les autres hommes. Sa différence sexuelle l’attriste et l’intimide.
Pour le moment, le dernier mot n’est pas dit sur ces anomalies psycho-sexuelles ; plus d’un point reste obscur et les cas à élucider sont souvent complexes.
Mais, dans l’état actuel de la science, il n’y a plus à mettre en doute l’existence de sensations sexuelles féminines chez des hommes normalement conformés. On ne peut nier davantage que ces déviations de l’appétit génital soient compatibles avec la plus saine raison. Force est d’admettre parfois, à côté du vice, la maladie.
Le perverti sexuel n’est pas toujours un criminel ; c’est souvent un malheureux, un dégénéré héréditaire, un névrosé, subissant le joug d’une prédisposition morbide congénitale ou l’influence d’une éducation et de conditions sociales qui le féminisent et l’adaptent, dès son enfance, corps et âme, aux idées d’inversion sexuelle.
Le penchant homosexuel devient un phénomène morbide qu’il faut étudier ; il y a lieu de distinguer la perversion de la perversité ; pour chaque individu un diagnostic est à faire entre une anomalie maladive ou une habitude vicieuse acquise.
J’entends que le diagnostic ne sera pas dans tous les cas aisé à établir, qu’on ne sera pas toujours en présence d’une dépravation incontestable ou d’une aberration sexuelle manifeste, d’un criminel ou d’un fou. Comme en pathologie, il y aura des états plus indécis, intermédiaires entre le vice et la perversion, ou tenant de l’un et de l’autre une sorte d’immoralité morbide.
Ce sera le rôle du clinicien, de l’expert, de déterminer alors la part exacte de la dépravation voulue et de la prédisposition particulière de l’individu.
L’examen de l’état mental des inculpés et l’appréciation de leur responsabilité sont maintenant nécessaires. Dans la plupart des cas l’expertise psychique devra être ordonnée. Sans vouloir imposer aux magistrats l’intervention médicale, il est permis de leur signaler les altérations fréquentes de la volonté chez
les pervertis sexuels, les progrès de la criminologie positive et les services que l’expert instruit peut rendre à la vérité et à la justice. L’expertise ne peut plus se restreindre à l’examen de l’anus et des parties génitales; le pédéraste doit être étudié dans toutes les particularités de sa vie; comme le dit M. Reuss*, « les moindres détails de son développement, de son activité génésique, de son caractère, de son activité intellectuelle, de ses relations sociales doivent être pris en considération. Il faut remonter du sujet à son père et à sa mère, à ses parents consanguins ; en un mot il faut étudier les conditions d’hérédité et de milieu qui ont pu, avec d’autres facteurs encore, amener sa dégénérescence. Alors seulement on pourra déterminer le type de perversion génésique dont il est atteint et en reconnaître la cause, autant que le permet, du moins, l’état actuel de la science ».
' Reuss, Des aberrations du sens génésique chez l’homme, (Ann. d’hyg. et de méd. lég., 3«, série, t. XVI, 1886, p. 334).
CONFIDENCES ET AVEUX
d’un
PARISIEN
CONFIDENCES ET AYEUX
D’UN PARISIEN