PROLOGUE
Ce que c’était que la Comtesse
En la belle année de 1860, il existait à Paris une femme que tout Paris doré et galant connaissait. Beaucoup de cocodès se flattaient d’avoir eu les faveurs de cette créature, sans présager que plus tard cette vantardise serait pour eux un brevet de honte, un blason d’infamie. Beaucoup se targuaient d’obtenir les mêmes droits ; mais cette personne, quoique placée dans un milieu de facile accès, était d’un abord assez difficile ; pourtant ce n’était qu’une fille entretenue, mais ce n’était pas la fille et la maîtresse de tout le monde.
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Cette femme pouvait avoir, à l’époque dont je parle, de vingt-deux à vingt-trois ans. Elle se nommait la comtesse Laure ; certains curieux affirmaient qu’elle s’appelait aussi Laure Maxence, Pauline de Floranges, Nathalie Pelletier et Berthe Lamy ; mais ces gens-là ne faisaient qu’éveiller le rire chez les cocottes à qui ils contaient ces propos.
On ne l’appelait jamais que la Comtesse ; Laure n’était prononcé que par un très petit nombre et, alors ils y joignaient le prénom la, coutume usitée parmi les viveurs, lès femmes galantes et les gens de théâtre. La Comtesse était presque toujours seule, au bois, aux courses, au théâtre ou au bal. C’était une personne de moyenne taille, plutôt grande que petite ; sa figure plaisait. Au premier coup d’œil on pouvait la trouver jolie, mais il eût été impossible de la trouver belle. Elle était très agréable dans la causerie ; elle plaisait par ce je ne sais quoi qui charme et attire de prime-saut ; son aspect avait un attrait que ne possède pas toujours la véritable beauté.
La pécheresse avait le masque du visage d’un ovale assez bien modelé ; son teint était pâle ; ses yeux étaient grands, un peu battus, très expressifs, à la fois tendres et timides, doux comme ceux d’un enfant, hardis, lascifs et moqueurs comme ceux d’une courtisane. Pour les embellir, la Comtesse avait soin de les maquiller {Fig. g) à l’instar des aimées
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pig, g, La Comtesse se faisant la figure.
du Caire et des beautés de Constantinople.Le
nez était d’un modèle plus qu’ordinaire ; il avait
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même quelque chose d’assez commun et n’appartenait à aucun genre; par exemple, les narines en étaient roses, mignonnes et frémissantes, indice de finesse de sentiments et aussi de sensualisme. La bouche était petite, les lèvres charnues, gracieuses, bien colorées par la nature, les dents blanches soigneusement alignées, mais un peu larges ; en somme, toute la tête était expressive.
Ce qui plaisait surtout dans la Comtesse, c’était, en plus de son langage coloré et attachant, un certain air de mélancolie, une teinte de tristesse qui, malgré ses efforts, assombrissait parfois sa figure rieuse un instant avant. Cela arrivait prompt comme l’éclair en été, au milieu de ses plus folles heures, au lac Saint-Fargeau, quand elle écoutait les platitudes galantes des gandins qui lui formaient cour, à Madrid, au milieu d’une partie des plus animées, à la Maison d’or, au sein d’une orgie, en sablant le Clicquot et quand elle avait à peine fini de chanter une de ces obscénités si fort prisées dans les soupers des fils de familles et des viveurs parisiens.
Cette tête pensive éveillait la sympathie; le cou qui la supportait était rond, blanc et sans l’ombre d’un pli ou d’un ride. La Comtesse eût été heureuse sans une laideur violente que la nature s’était plu à lui infliger, et cela dans une des parties les plus apparentes de tout son être ; elle avait de laides mains. Ces mains étaient petites, toujours merveil-
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d’un
leusement gantées ; elles pouvaient produire illusion au loin, car leur propriétaire les soignait avec une véritable religion; mais elle avait beau faire, ni poudre, ni pâte ne pouvaient effiler ses doigts aux ongles plats et mal enchâssés. Aucun soin, aucun homme de l’art n’avait jamais pu faire disparaître les sillons qui se croisaient en tous sens dans l’intérieur de ses mains, que leur blancheur, pas plus que les bagues brillantes dont elles étaient parées, ne changeaient de forme. Les doigts étaient trop courts et les joints qui les soudaient trop apparents. Pourtant, chose rare, cette main si laide était gracieuse en ses moindres mouvements et cette grâce ne contribuait pas peu à en atténuer la laideur.
Comme consolation, et en dehors des règles de la nature qui veulent que les personnes affligées de vilaines mains aient aussi de vilains pieds, la Comtesse possédait le plus joli pied du monde...
En plus de la laideur de ses mains, la Comtesse avait encore un sujet de chagrin relativement à la beauté ; elle était d’une maigreur de corps excessive et ses bonnes amies avaient coutume de dire : « C’est maigre comme la Comtesse »...
Un artiste avait un jour dessiné à grands traits un portrait frappant de la Comtesse ; puis, obéissant à ces instants de brusquerie boudeuse qui l’agitaient si souvent et se basant sur les dires de tous ceux qui accusaient la Comtesse d’insensibilité, il avait
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écrit au bas de son dessin ce seul mot : Pas de cœur !...
Quand l’orig-inal regardait le portrait, il restait pendant de longs instants plongé dans une muette immobilité. Son visage déjà pensif s’attristait encore; des larmes brûlantes tombaient de ses yeux et on l’entendait répéter : « Non, il est dans le faux; lui comme tous les autres ; je ne manque pas de cœur ; hélas ! c’est peut-être parce que le mien est plus sensible que les autres que je le cache avec tant de soin. Du cœur, puis-je en avoir, puis-je en montrer dans le métier honteux, infâme, que j’exerce ? Misérable que je suis ! j’ai troqué toutes les noblesses de la nature pour les hontes les plus ignobles, je ne suis plus qu’une marchandise qui se donne au plus offrant, qu’un objet qué l’on paie selon l’éclat qu’il paraît avoir. Dois-je souillèr là pureté de mon pauvre cœur au contact de tant d’infamie ? »
Tout n’était donc pas joie pour cette malheureuse nature, qui, à de certaines heures, semblait si radieusement folle, si enjouée, si oublieuse de toute morale, de toute retenue. Ces instants de gaieté qui naissaient au milieu des cris de l’orgie, au travers des flammes bleuâtres du punch et des baisers bruyants, étaient pour la Comtesse comme tout le reste : comédie.
Vous connaissez maintenant l’héroïne de ce livre au physique, dans ses moindres particularités. Les
d’un parisien
quelques mots que nous avons rapportés de son monologue avec elle-même vous l’ont fait deviner au moral. Nous allons compléter cette étude en esquissant le caractère de cette figure à double face. La Laure avait les goûts littéraires; elle lisait beaucoup, dessinait passablement, chantait agréablement...
Sa physionomie, qui se prêtait merveilleusement au maquillage, comme toutes celles dont le masque est large, plein et accentué de traits grossiers, — car il ne faut pas croire que la beauté délicate fasse bien sur la scène; le fard, la lumière de la rampe, les feux des lustres exigent des types saillants — inspira à une de ses amies la pensée de la lancer dans les cafés chantants. Cette idée fut accueillie avec joie par celle que toute exhibition charmait. Ce fut en 1 854 que la Comtesse débuta sur la scène d’un pavillon d’été des Champs-Élysées...
Esclave du beau, du luxe et de la splendeur, la Comtesse, en mettant le pied sur l’estrade d’un caféconcert, se voyait bien plus excusable. Il lui fallait des toilettes tapageuses, un luxe nouveau, inouï, pour illusionner sur sa faible beauté. Dès lors, son ignoble,trafic lui semblait admissible en ce qu’il était presque indispensable ; les palliatifs ne manquent jamais à ceux qui veulent*de parti pris excuser à leurs yeux les débordements de leur vie coupable. Grâce à ce surcroît de gain, la Laure étala un luxe
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plus prodigieux encore, si cela était possible ; mais ce qui fut réel, ce furent les chalands amoureux, les protecteurs, qui affluèrent. On la vit alors plus gaie ; elle riait souvent, et cette gaieté, qui sied si bien à la jeunesse et à la parure, rembellissait. Les gandins du boulevard des Italiens la pouvaient lorgner chaque jour...
Dans les lieux publics qu’elle fréquentait, il arrivait souvent qu’un jeune viveur, au début, disait à un vieux beau : « Quelle est donc cette femme si pâle que vous venez de saluer ? — Ça ! ah ! très cher, c’est notre belle Comtesse. — Mais, qu’est-ce que la Comtesse? — La Comtesse, mon bon, c’est la plus singulière créature que je sache, la fille la plus étrange, la plus gracieuse que nous comptons parmi toutes nos marchandes de plaisir. Je suis au mieux avec elle. »
Souvent de telles hâbleries parvenaient jusqu’à la créature qui en était l’objet. Alors un observateur eût pu remarquer un singulier sourire effleurer les lèvres railleuses de la pécheresse, puis la tristesse l’envahir aussitôt ; mais ce n’était qu’un éclair. Les bonnes filles, ses amies, qui avaient, malgré leur légèreté, remarqué ces changements subits, disaient alors : « Bon ! voilà la Comtesse qui a son papillon noir ! »
Bonne malgré son air froid, sensible malgré sa réputation d’insensibilité, un peu romanesque peutêtre, généreuse jusqu’à la prodigalité, l’héroïne de
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ce récit trop véridique, hélas ! avait déjà compté bien des déceptions, bien des ingratitudes. Ces déceptions, en paralysant son énergie, la jetèrent dans le désordre le plus complet qui, un jour, amena une chute effrayante. C’est ce dénouement qui me donne l’idée d’écrire cette étude...
Fig. 10. — La Comtesse en toilette de concert.
Mais, avant d’arriver à l’esquisse de ces tristes tableaux, il me faut raconter la vie de l’être étrange
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que j'ai nommé jusqu’ici la Comtesse. Il me faut expliquer les incidents qui, d’un enfant timide, doux, studieux et aimant, d’un jeune homme enfin, ont fait cette monstruosité attrayante que tout le personnel du boulevard connaissait et qui n’est que le repentant auteur de ce livre.
Arthur W.
)’UN PARISIEN