CHAPITRE PREMIER
Mon père et ma mère. — La maison de la rue Saint-Honoré. .— Les couturières, — Le caféchantant des Champs-Elysées. — Nos goûts ne sont que des réminiscences. — Le baiser d’A Ifred. — Mes tendances pour le luxe. — Soirées au Café chantant. — Mon antipathie pour les pantalons. — Les contes de fée. — La rue de Rumford.
Mes parents étaient d’honnêtes gens, dans toute la sincérité de ce mot. Mon père, ancien cocher, devint intendant, grâce à sa réputation de probité intègre et à ses capacités... Mon père n’avait ni les façons ni le langage d’un laquais ; il avait été élevé chez son premier maître qui l’aimait beaucoup et lui fit donner de l’éducation. Mon père était de haute taille, de figure avantageuse et fort aimable ; son caractère était un peu prétentieux, le moi j tenait lieu de beaucoup de choses. Il était de la race de ces anciens domestiques, perdue aujourd’hui, et qui fai-
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saient en quelque sorte partie de la famille qu’ils servaient. Mon père chérissait ses maîtres ; pour lui l’état de valet n’était pas une profession avilissante. Il se serait exposé aux plus grands périls afin de leur éviter un chagrin. Bercé par les habitudes et le langage de la noblesse, il épousait leurs haines et chérissait leurs sympathies... Il résulta de cette vie de château et des tendances naturelles de mon pauvre père, qu’avec beaucoup de conduite, il fut toujours dépensier, généreux jusqu’à la prodigalité. Intendant et sachant parfaitement compter et administrer la fortune des autres, il ne sut jamais établir ses gains et ses pertes une fois qu’il se fut mis dans les affaires. Il agissait toujours en grand seigneur et comme s’il eût eu en sa possession les millions des nobles qu’il avait servis. Homme élégant, accessible à la louange, à la flatterie même, aimant le beau, s’habillant comme un petit maître, tel était celui qui n’eut jamais qu’un tort : trop de faiblesse de caractère jointe à trop de vanité. Ces deux défauts me sont échus presque en entier. Mon père avait été un des jolis hommes de son temps ; cette beauté de corps et de figure était encore très sensible quand j’eus l’âge d’observation. II disait avoir fait nombre de conquêtes, et je le crois aisément.
Pour ma mère, c’était un ange ; elle en avait la beauté calme, la pureté, les suaves caresses, les inépuisables dévouements. Son visage était le reflet de
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sa belle âme ; ses yeux étaient tout un foyer d’ardent amour maternel, car, trop chaste et trop paisible, elle ne connut jamais les orages que causent les amours de la terre. Ses enfants étaient toutes ses joies, toutes ses passions.
Mon Dieu ! il me semble encore entendre sa douce voix, qui résonnait à mes oreilles comme un chant de séraphin. Je me la rappelle encore, me prenant sur ses genoux, me joignant les mains et m’apprenant mes prières ; plus tard, elle m’apprit à chanter de belles mélodies.
Quand je fus plus grand, elle se trouvait heureuse d’avoir un enfant de goûts aussi paisibles. Son bonheur était complet quand je lui disais : « Mère nous allons passer la soirée à causer et à chanter, le veuxtu? — Cher Arthur, tu sais bien que c’est ma plus grande joie ; mais toi, cher enfant, il ne faut pas rester ainsi enfermé, il faut t’amuser, tu es trop raisonnable. Ah ! Dieu est bon de m’avoir donné un tel fils ! )) Et elle m’embrassait, la chère femme, comme lorsque j’étais petit... Pauvre mère !
Souvent, pendant qu’elle cousait, je lui faisais lecture de vieux romans qui étaient depuis longtemps enfermés dans une malle, au fond d’un cabinet. C’étaient les livres les plus dangereux que l’on puisse trouver; mais ma mère était trop ignorante, malgré son esprit naturel, pour comprendre le danger de telles lectures. Pour elle, tout livre sentimental était
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un beau livre et devait être bon ; elle croyait développer en moi les meilleurs sentiments, en y éveillant une sensibilité qui, plus tard, devait être une des causes de ma perdition...
Souvent les larmes qui voilaient mes yeux me forçaient d’arrêter ma lecture ; ma bonne mère pleurait aussi et nous séchions nos larmes dans de mutuels baisers. « Cher petit, disait-elle, tu as un bon cœur. »
Ces émotions sans cesse renaissantes me donnaient un goût vif pour la solitude. Cela se conçoit ; les enfants de mon âge étaient si différents de moi ; ils jouaient aux billes, aux barres ; ils étaient bruyants dans leur joie ; enfin ils avaient en eux ces élans qui annoncent la virilité précoce, ce qui fait les hommes en un mot. Moi, je les regardais étonné et froid, je ne trouvais aucun charme à poursuivre une toupie ou à bloquer des billes dans un trou.
Les choses allèrent ainsi jusqu’à mon entrée en pension. Mais, quand l’adolescence eut remplacé le jeune âge, lorsque je fus même un être immoral et dégradé, j’eus toujours le même bonheur à passer de longues soirées auprès de cette bonne mère, qui acceptait tous mes mensonges avec la croyance d’un cœur qui ne sait rien cacher...
Ma mère aimait léchant; elle chantait chaque jour avec moi. Ces heures ravissantes développèrent en moi un goût puissant pour les chanteuses et les
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concerts ; je dis les chanteuses, car ma nature vaniteuse était séduite par le brillant de leur parure.
La première période de ma vie fut donc un long poème musical. Je chante près de ma bonne mère, je chante au piano avec la jolie femme de M. P. Les riants souvenirs de ce passé ont souvent, pendant les tristes heures de ma captivité, bfercé mon esprit de songes doux et consolants, lueurs fugitives qui illuininent çà et là le ciel sombre de mes dix ans de nuit.
Lorsque mon père connut maman, elle était lingère de la marquise de Y...-5 le mariage la débarrassa de cette pénible situation... Les jeunes mariés vinrent se fixer dans un petit appartement de la rue Saint-Honoré. Maman s’établit couturière et mon père entra une seconde fois au service de M'"® la duchesse de Z... C’est dans cette maison que je vins au monde, le r 3 avril 1889...
Ma mère avait vite obtenu une' nombreuse clientèle ; elle était adroite, jolie, élégante et aimable ; il n’en fallait pas tant pour être la couturière des femmes à la mode. Quelques actrices du Vaudeville parlèrent d’elle, et un grand nombre de femmes de théâtre vinrent se faire habiller par elle. Toutes se montraient très aimables pour moi ; les femmes galantes aiment d’autant plus les enfants que presque toujours elles en sont privées. Toutes ces dames me faisaient de ces cadeaux qui rendent si vite les enfants
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confiants et familiers. C’étaient de jolies boîtes de bonbons, dont les peintures me flattaient autant que les sucreries, des livres richement reliés et remplis de belles images ; puis toutes me prenaient sur leurs genoux, et c’étaient des baisers, des éloges à n’en plus finir sur ma gentillesse et mes réparties, drôles et piquantes comme toutes celles dites par les enfants précoces.
Dans ces instants-là, je ne me sentais pas d’aise ; la vue de ces femmes parées comme des châsses, parfumées comme des sachets, me rendait joyeux au possible; je palpais leurs dentelles, je jouais avec leurs bijoux; elles me paraissaient toutes belles; leur air hardi et décidé me troublait bien un peu, car j’étais naturellement timide, mais leurs caresses dissipaient vite cette crainte passagère. Voilà ce dont je me souviens de mes premières impressions touchant le luxe dans les habillements...
La rue Saint-Honoré est peu loin des Champs- Élysées ; ma bonne mère aimait beaucoup cette belle promenade. Nous nous y rendions quelquefois le jour, mais il ne se passait pas de soirée d’été sans que maman, accompagnée soit de mon père, soit d’une de ses ouvrières, qui était à demeure à la maison, ne s’y rendît avec moi...
Ma mère s’amusait beaucoup à ces soirées chantantes ; pour moi je n’avais pas assez d’oreilles pour en ten dre, pas assez de mes deux yeux pour regarder...
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Ces soirées avaient un attrait puissant sur moi ; j’y pensais tout le jour et, chaque soir, je disais à maman : « Maman, irons-nous au café chantant ce soir? » Je devais un jour monter, moi aussi, sur ces planches qui avaient à mes yeux tant de charme. Lamartine l’a dit : « Tous nos goûts ne sont que des réminiscences... »
Mon frère avait pour ami un grand jeune homme nommé Alfred B... 11 était d’une figure aimable et d’un caractère en harmonie avec elle il était prévenant pour ma mère et rempli de petits soins pour
moi. Il me prenait dans ses grandes jambes, me faisait sauter sur ses genoux, m’apportait des livres d’images et me confectionnait de petites cocottes en papier qui m’amusaient beaucoup et que je collectionnais dans une boîte en les plaçant par grandeur. Un jour il vint; j’étais seul avec la bonne ; il s’assit et me prit dans ses bras, me caressa comme toujours, puis, méprenant la tête, il me donna un baiser sur mes lèvres avec tant d’ardeur que je le regardais avant de le lui rendre. Sa figure, si tranquille et si calme d’ordinaire, était toute changée ; ses yeux brillaient et ses lèvres avaient une animation singulière. Maman rentra et il redevint calme. Ce baiser me troubla et, quand j’y songe, même à cette heure, il me fait former d’étranges conjectures.
J’ai dit que ma mère travaillait pour le théâtre du Vaudeville. Il y avait par cette raison presque toujours chez nous des toilettes à refaire ou à changer. Un jour M">® D... envoya une robe de satin Jjleu de ciel lamée d’argent, pour guider ma mère sur la façon d’une autre robe du même genre. Quand maman eut pris les renseignements, cette belle robe bleue fut mise dans un salon où l’on exposait les toilettes terminées ; je jouai encore quelques instants, puis, quand je vis maman bien occupée, je me glissai dans le salon. La robe de satin me trottait par la tête depuis sa venue ; je la vois, je la touche, je la retire de dessus le mannequin et je la mets, tant
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bien que mal sur mon petit personnage. La robe était si longue que je ne trouvais plus mes pieds, mais le devant seul me gênait ; j’avais vu des princesses au théâtre et je n’avais eu garde d’oublier les queues de leur robe. J’attachai donc le devant avec des épingles et me voilà traînant cette robe qui entrave mes pieds d’enfant. Je prends l’éventail de maman qui se trouvait sur le guéridon et jé le fais jouer tant bien que mal, puis, ainsi fagoté, je me mire avec complaisance dans la grande glace qui me rendait ma plaisante image en entier.
J’en étais là de mon manège de coquetterie bien opposée à un garçon, quand des éclats de rires et des chuchotements me font tourner la tête. Maman et deux ouvrières riaient franchement de cette singulière fantaisie d’enfant. « Eh ! cher petit, dit ma mère, que fais-tu ainsi affublé?... — Maman, répondis-je, mais sans bouger de place, la confusion m’avait cloué au sol, maman je fais les chanteuses /... » Ma bonne et excellente mère trouva la réponse charmante et fut ravie de l’intention ; je crois l’avoir déjà dit, son plus vif désir eût été d’avoir une fille ; elle reprit en souriant et en venant à moi : « C’est très gentil, mais il faut quitter la robe de M“® D..., tu. pourrais la flétrir. » 11 n’en fut dit que cela. Elle raconta la scène tout au long à papa, qui en rit beaucoup et ajouta avec orgueil : « 11 est étonnant cet enfant-là ! 11 fait tout ce qu’il voit faire. »
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Si j’aimais déjà avec passion la robe et les ajustements féminins, en revanche je pleurais à la vue d’un petit pantalon. Il n’y avait que les broderies et les dentelles qui l’ornaient qui me le faisaient endosser, et maman de dire en riant ; « Quel drôle de petit garçon, je devrais l’habiller en demoiselle »...
Mes lectures favorites à cet âge, et que tout le monde regarde comme très innocentes, étaient les Contes de fées de Perrault, et c’est à ces fictions charmantes, mais dangereuses, que je dus mes premiers mouvements de vanité. Les descriptions merveilleuses de ces palais ruisselants d’or, de pierreries, ces robes de soie, de brillants et d’argent, tout cela miroitait à mes yeux, me faisait rêver et jetait en mon jeune cerveau l’envie des richesses et le le goût de l’extraordinaire...
La rue de Rumford fut le quartier que ma mère choisit en quittant la rue Saint-Honoré ; le médecin lui avait conseillé de ne plus exercer son métier de couturière... La rue de Rumford était, en i85o, dans toute sa splendeur ; elle avait de magnifiques trottoirs où prenaient pied de riches maisons à balcons découpés et dorés, voire même de beaux hôtels. La plus grande partie de ces élégantes maisons était louée à des femmes du demi-monde, mais femmes de ton et qui, pour la plupart, avaient équipages.
Maman avait ouvert dans la rue de Rumford un magasin de parfumerie et de tabletterie ; beaucoup
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de ses pratiques lui avaient promis de se fournir chez elle, les principales lui avaient tenu parole. Alors, toujours comme les moutons du bon Panurge, les filles entretenues, nos voisines, voyant journellement des calèches et des coupés à la porte de notre magasin, s’étaient empressées de grossir la clientèle. Ma mère là encore captiva, à peine connue ; c’était un de ses privilèges...
Arrivé à ces pages, si celui qui les lit en a parcouru le contenu avec un peu d’attention, il conviendra, à part lui, qu’avec les tendances innées de ma nature, le hasard avait beaucoup fait pour développer en moi cet amour du beau et du coquet qui, poussé jusqu’à l’enthousiasme, devait plus tard dégénérer en frénésie et causer en moi ces désordres et ces égarements dont ma vie est un exposé continuel. Il n’est pas au monde, j’en suis persuadé, un seul homme qui ait été dès son enfance environné comme moi d’autant de beautés féminines, pas un qui ait vu autant de jolis visages penchés sur son berceau, lui sourire et lui promettre caresses, joies et bonheur. Mon enfance s’écoula tout entière dans une atmosphère de grâce, de délicatesse et de figures telles, que les années, les malheurs, les déceptions accablantes de la vie et les heures lugubres de la captivité n’ont pu parvenir à en ternir le radieux mirage.
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