‹ Notes et observations de médecine légaleChapitre 39 sur 48 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Le cabinet de lecture et les romans. ■-— Le théâtre de Montmartre. Le Monsieur de la rue de Rougemont. — Le pot de fard.

Tout proche de la maison de ma mère se trouvait un beau cabinet de lecture. Mon père, qui aimait passionnément à lire, y faisait de fréquents pèlerinages; je ne tardai pas à l’imiter ; mais les livres étant déjà pour moi des amis auxquels je m’attachais, comme Ton fait envers des affections trompeuses, je ne louais pas, j’achetais des romans à la maîtresse de ce magasin fort bien pourvu. Cette dame... m’aimait beaucoup ; moi, j’avais plaisir à aller chez elle parce qu’elle était très aimable pour moi et qu’elle me laissait fouiller partout et feuilleter les milliers de volumes qui garnissaient les rayons de son magasin...

dépassais parfois des demi-nuits à lire ces romans et la licence de leurs pages me faussait l’esprit, tout en souillant mon imagination et mou cœur.

Une concierge voisine, dont le fils jouait les jeunes premiers au théâtre Montmartre, donnait souvent des billets à ma mère... C’étaient de grandes parties

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de plaisir pour moi; quelquefois j’allais dans les coulisses plutôt que d’utiliser ma place dans la salle, bien que ce fût toujours une première. Alors je voyais de près les acteurs, ces heureux aux yeux du public, souvent si misérables ; je voyais les actrices toujours élégantes;

Une de celles que j’ai vu jouer le plus souvent et qui me fit le plus gentil accueil fut une nommée A... qui jouait les grandes coquettes. Son amabilité se traduisit la première fois qu’elle me vit par ces mots : « Le gentil petit garçon, on dirait une fille! « Puis elle me prit la main : « Quel âge avez-vous, cher petit? — J’ai onze ans, madame », lui répondis-je en baissant les yeux, car je me voyais entouré de tous les acteurs, et leurs regards et leurs sourires, que je croyais railleurs, m’intimidaient bien plus que ceux des actrices. « Onze ans! fit A... Dis donc. B..., ajouta-t-elle, en se'tournant vers une grosse femme à la figure bienveillante et qui tenait dans la troupe les rôles de duègne, sais-tu qu’il serait fort gentil sur les planches ?— Oui, dit M”® B..., on pourrait au besoin l’habiller en petite fille et il serait de ressources. » Elle me caressa la figure et me demanda : « Seriez-vous content de jouer la comédie, mon enfant? » J’allais répondre quand la voix du régisseur s’écria : « Au rideau, au rideau I »

J’allai encore souvent au théâtre de Montmartre, mais je n’y allai presque plus seul; un jeune homme.

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de six ans plus âgé que moi, m’accompagnait souvent. Ma mère me confiait à lui et j’étais heureux de sa compagnie, car Frédéric était plein de douceur pour moi.

A un an de là, — je me préparais à cette époque à faire ma première communion, — c’était dans les premiers jours de janvier, j’étais allé me promener sur le boulevard pour acheter des étrennes pour mon père et ma chère maman. C’était une habitude, à moi et mon frère, de faire des cadeaux à nos parents le premier de chaque année et les jours de leur fête qui se trouvaient être à la même date.

Deux ou trois mois avant ces solennités, pour moi sans pareilles, je mettais de côté une partie de l’argent que mes parents me donnaient et, la veille du jour bienheureux, ayant toujours près de vingt-cinq à trente francs, je m’en allais faire mes emplettes qui, déjà, à cette époque, étaient marquées au bon coin de l’élégance et de la distinction. Le 3i décembre de l’année i85i, j’avais acheté pour ma mère une châtelaine de cachemire orange, brodée de soie plate blanche et rehaussée d’argent fin ; rien n’était plus riche que cette écharpe de cou, qui était enfermée dans un carton moiré blanc à filets de papier doré.

Je revenais donc leste et joyeux, comme l’on est quand on vient de faire un acte qui doit rendre heureux ceux que l’on aime ; il faisait noire nuit, bien qu’il ne fût guère que sept heures du soir. Dans la

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rue de Rougemont, un monsieur très bien mis, les mains dans les poches de son pardessus, marchait très près de moi. Si je m’arrêtais à un magasin, il s’arrêtait aussi ; si je quittais un trottoir pour un

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autre, il le quittait de même. Bien que ce monsieur eût très bon air, je ne sais pourquoi il me causa un effroi tel que je sentais mes jambes faiblir, et que j’avais comme un tremblement par tout le corps. Puis, il me dit d’une voix rude et brusque : « Voilà un petit jeune homme auquel je donnerais avec plaisir de jolies étrennes, s’il voulait venir un instant avec moi », et comme, loin de lui répondre, je pressais davantage le pas, il ajouta : « On dirait, petit, que je te fais peur, je ne suis pourtant pas bien effrayant. — Vous ne me faites pas peur, monsieur, mais je ne vous connais pas, et je ne sais pourquoi vous me suivez pas à pas. — C’est que je veux que nous fassions connaissance et de la bonne façon », dit-il en baissant la voix et en me pressant le bras ; puis il me regardait et je sentais la peur grandir en moi. Nous .étions en ce moment au commencement de la rue de Provence ; le monsieur commençait à devenir inquiétant, surtout pour un jeune garçon de mon âge ; il se pressait contre moi de façon à arrêter ma marche et je ne sais ce qu’il allait advenir quand, au détour de la rue Lepelletier, je jetai un cri de joie en apercevant mon grand mentor Frédéric qui se dirigeait de mon côté. Me jeter vers lui, lui dire d’une voix entrecoupée : « Débarrasse-moi de cet homme qui me poursuit », lui prendre le bras et m’attacher après, comme le naufragé à la planche de salut, tout cela fut l’affaire d’une seconde, et pour-

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tant ce fut assez pour faire disparaître le beau monsieur.

Frédéric me questionna; je lui appris tout. Quand j’eus fini, il me dit : « Écoute-moi bien, mon petit Arthur, quand tu rencontreras des hommes qui te diront des choses dans le genre de celles que te disait celui-là, il faut de suite te plaindre à un sergent de ville ; si tu n’en vois pas, adresse-toi au premier passant venu. Ces hommes-là, vois-tu, ce sont de sales gars ! Me le promets-tu ? — Oui, Frédéric ! »

C’était un honnête jeune homme que ce grand Frédéric. Que ne l’ai-je toujours eu près de moi, que n’ai-je suivi ses bons conseils?...

Parmi les femmes que j’ai connues étant enfant, toutes ne s’illusionnaient pas sur mes qualités. Il en fut une surtout qui me devina et qui, à cette découverte, apporta toutes les délicatesses possibles pour me sauvegarder des fâcheux penchants qu’elle présageait en moi. En me disant que j’étais efféminé, elle disait bien vrai. Un jour, en voyant dans la montre d’un parfumeur du passage du Ham un charmant petit pot de fard de théâtre, en porcelaine, rehaussé de raies et de filets d’or, j’entrai et demandai : « Combien? ^ Six francs », dit la demoiselle de boutique. C’était juste ce que je possédais, sauf quelques sous en plus ; mais je n’osais demander un de ces pots que ma mère vendait également et, les idées de théâtre me trottant par la tête, j’achetai

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celui-là ; puis je m’en fardais le soir quand tout le monde dormait. Je me relevais pour accomplir cette belle besogne et, plaçant les deux bougies de ma cheminée de chaque côté de la glace de ma toilette, je me regardais avec un extrême plaisir.

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