CHAPITRE III
La pension B. '■— Les grands élèves. — La masturbation. — Mon secret. — Ma première tentative amoureuse. — Je ne fus jamais heureux.
Ce fut avec un vif serrement de cœur que je quittai ma bonne mère pour entrer en pension, bien que cette pension fût à quelques minutes de notre maison et que je dûsse revenir chaque soir ; il me semblait que je quittais ma chère mère pour toujours ; j’étais si habitué à la voir, à l’entendre, qu’une séparation d’un long jour me semblait un siècle.
[ Il a sous les yeux les plus pernicieux exemples ; les grands élèves se livrent à des actes obscènes : exhibitions, attouchements, onanisme.
Mais ce fut un jeune garçon, voisin de sa maison rueTlamford, qui l’initia aux pratiques de la masturbation.]-^
Charles K... — tel se nommait mon camarade — me parlait alors de choses que je ne comprenais
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guère, mais qui me charmaient sans que je puisse m’en expliquer la cause. Je crois que cette cause prenait sa raison dans les flatteries qui en émanaient. C’était une nature sensuelle que ce Charles ; voyant que les mots étaient sans puissance sur moi, il usa des actions...
Je restai seul avec la pensée de mon abaissement mais alors je ne songeais pas au mal accompli, je ne songeais qu’à le commettre encore et le plus tôt possible. Charles, en me faisant connaître le plaisir des sens, avait anéanti toutes mes bonnes tendances. Le pas immense que j’avais franchi m’avait frayé ma route sans retour; j’étais perdu à jamais, perdu de conduite, perdu de nature; en m’amusant avec un plus grand que moi, j’avais puisé à la source de toutes les prédilections qui font l’homme qui se prostitue, non par occasion, non par une misère, qu’une importante somme d’argent chasse quelquefois pour toujours ; non, je devais, en débutant avec un jeune homme de quatre ans plus âgé que moi, être à jamais dans ce rôle de femme qui fait des Mignons une partie bien distincte et bien tranchée des autres hommes à passions analogues...
Quelle épouvantable bizarrerie qu’un jeune homme ressentant une jouissance infinie, violente, dans les bras d’un autre homme ! Jouissance des sens, jouissance du cœur qui se dilate et semble, en obéissant à ce plaisir contre nature, éprouver une volupté légi-
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time ; jouissance de la vue, de la vue surtout, dévorant son semblable avec une avidité de regards inexplicables, intraduisibles. Je vais, moi, essayer de traduire ces sensations voluptueuses qui ont tant de fois bouleversé tout mon être, et qui, chaque fois, ont laissé en moi le regret et le chagrin — chagrin qui éclatait si visiblement sur ma figure, quand la pensée qui s’y rattachait venait à traverser mon esprit. Ce changement dans mes traits, nul n’en a jamais su la cause ; c’était mon secret,— secret qui m’a rongé au dedans comme le cancer impitoyable ronge la chair du malheureux qu’il étreint. Ce secret qui intriguait si grandement mes amis, il me coûte à dire, c’est en hésitant que je le confie à ce papier dépositaire de mes plus chères pensées.
L’on m’a dit souvent que, moralement, je n’étais pas fait comme les autres hommes ; moi seul peux ajouter que, corporellement surtout, je diffère d’eux également, et que cette différence fut la douleur, le chancre rongeur de tous mes instants de joie, le poison qui corrompt ma vie depuis l’âge de raison virile. Cette douleur si puissante est la cause vraie du charme que je trouvais à voiler mon sexe sous les dehors de celui de la femme.
Le regret cuisant, le chagrin qui empoisonne ma vie, qui m’a causé tant de défaillances d’esprit et de corps et qui m’a inspiré des envies qu’aucun tourment ne saurait égaler, c’est de n’être pas conformé
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sexuellement comme tous les hommes; non que je diffère d’eux par la forme, mais par les proportions. Aucun jeune homme ne pourra comprendre cé qu’é-
Fig. i3. — Les Mignons de Paris. — L’amanl de cœur.
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prouve de pensées navrantes, de peines d’amourpropre, le jeune homme moins pourvu que ses pareils. Cette idée — je ne suis pas comme les autres — est le point de départ de toutes les fantaisies monstrueuses, de toutes les sensualités, de tous les moyens mis en œuvre pour satisfaire cette soif de curiosité douloureuse qui s’emparait de moi aux heures où le sang, en bouillonnant dans mes veines, y portait le désordre et les violences d’une imagination surexcitée ; douloureuse souffrance en effet, et pour moi sans égale, toujours suivie d’un retour sur moimême et d’une dépréciation qui faisait saigner mon amour-propre comme un coup de stylet fait saigner le cœur. Cette souffrance naissant de la comparaison, je l’ai ressentie dès l’âge de seize ans; jusque-là j’avais cru être conformé comme tous les jeunes garçons de cet âge, bien que j’aie, bien avant, été frappé des différences que j’avais eu occasion de remarquer dans les instants d’amusements d’écoliers. Mais ces changements, je les attribuais à l’âge de mes camarades, plus grands, plus forts que moi et plus vieux de quatre ou cinq ans; néanmoins j’en souffrais déjà; une voix secrète semblait me crier intérieurement ; « jamais tu ne seras ainsi », et je me prenais à rêver, puis je soupirais ; puis encore l’espérance en l’avenir chassait ces tristes pressentiments. J’avais alors près de douze ans.
Je revis quelquefois encore Charles K... En me
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tentant le premier, Charles avait de beaucoup aplani les difficultés que ma timidité aurait opposées aux désirs que ma vue fit naître dans l’esprit de M. le marquis de X,..
Comment, en effet, si je n’avais pas été initié aux débauches de la masturbation, me faire comprendre des intentions et un caprice que cet homme élégant ne me dépeignait que d’une façon presque insaisissable pour une intelligence vraiment naïve. Mais, je le répète, les leçons de Charles, en s’alliant à ma préoccupation chagrine relativement aux avantages secrets, m’avaient disposé à tout accepter pour satisfaire une passion sans cesse activée par l’envie. Mon abjection fut sans remède du jour où je le vis pour la première fois en érection ; je n’avais plus qu’une pensée, qu’un désir : savoir si tous les jeunes gens étaient aussi grandement fournis. Cela m’avait paru tellement prodigieux que je n’y pouvais croire comme à une régularité de notre nature.
J’ai entendu bien des fois agiter cette question de la passion de l’homme pour son semblable ; j’ai assisté à ce sujet à des discussions assez profondes, dissertations engagées par des hommes d’esprit, de jugegement. Tout en s’effrayant de cette passion, tout en la déplorant comme une source d’appauvrissement d’énergie virile, quelques-uns arrivaient à cette conclusion qu’elle est beaucoup plus dans nos penchants natifs qu’elle n’est la suite ou la solution for-
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cée d’une débauche précoce ou de la satiété des sens. En effet, quand nous sommes tout enfant quel désir premier nous agite ? Celui de savoir comment nous serons, une fois devenu homme ; de là la curiosité d’en côhtemplèr le détail, de là aussi cette facilité à accéder aux complaisances que demande un ami plus âgé. Ici j’ouvre une parenthèse : Beaucoup de petits garçons s’amusent entré eux ; ces désirs sensuels sont plus puissants qu’on ne croit dans un âgeàüasi tendre; rnais ils ne sont pour beaucoup que le réveil de la nature, que l’instinct de l’amoué, que la naissance de la virilité, Si les débuts sont semblables, les résultats n’en sont pas toujours les mêmes héureiièement. Tel enfant, tel jeune homme, qui s’est amusé avec un ami à l’âge de timidité qui arrête toute entreprise vis-à-vis de la femme, quelques années après oublié ces égarements, et il deviendra un homme ayant maîtresse, un véritable homme enfin.’ Là est la généralité ; ici se présente l’exception. Pour le jeune adolescent, céder aux sollicitations d’un plus grand, d’un plus âgé que lui, là est l’abîme. Mon exemple me servira ici encore à développer ma penséey pénséè que des détails d’enfance racontés avec sincérité par plusieurs Complaisants m’a fait regarder comme le nœud gordien de la passion aimée et exploitée par eux. En m’amusant avec un plus grand que moi, j’avais puisé à la source de cette volupté la complaisance passive. L’enfant
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qui deviendra un jour un Mignon tarifé a toujours au début de la vie, ou presque toujours, possédé les mêmes qualités : la douceur, la timidité. De ces deux qualités naît le véritable abaissement de ceux-ci devenus à Tâg-e de puberté. Rien de plus pernicieux pour un jeune homme que les suggestions rêveuses d’une nature timide ; son caractère devient moins entreprenant que celui des autres ; il se replie en luimême, il s’isole. Alors le vice a son complet développement et nous voyons surgir au milieu de la société masculine de notre beau Paris ces sortes d’êtres mignons et prétentieux, hardis et timides, audacieux par tempérament, pusillanimes par caractère, cupides par prodigalité, vaniteux par amour du luxe, sortes d’hermaphrodites, quoique faits comme tout le monde, et qui ne ressemblent à personne, ni pour les habitudes, ni pour le langage. Ces personnalités étranges, le bas peuple, dans son grossier langage les a baptisées du nom de Tantes ; les hommes bien élevés les appellent des Petits, des Filles; les filles de joie en rapport d’amitié avec eux et pour les séparer de leur sexe et de leur profession les nomment des Tapettes; moi, je les ai décorés des titres plus expressifs de Complaisants, de Mignons .
Eh admettant comme excuse, envers ceux qui se perdent par la passion de la masturbation ou de la pédérastie, les circonstances atténuantes d’un carac-
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tère malléable, déjà perdu en partie par les mauvaises inspirations d’une imagination avide d’in-
Fig. t/f. — Les Mignons. — La belle Angk
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connu, il faut admettre plus encore les circonstances ressortant du milieu dans lequel l’on vit, la façon dont tel ou tel jeune homme aura été élevé. Il est évident que celui qui a été formé dès son plus jeune âge par l’éducation d’un père brusque ne fera pas un jour un homme semblable à ceux dont je me fais le biographe intéressé. Quant à l’adolescent qui subit à chaque heure, chaque jour, les idées délicates, passionnées, sentimentales d’une mère tendre, quelquefois romanesque un peu, toujours trop indulgente ou trop faible, il est notoire que de tels débuts inculquent foncièrement des goûts de tranquillité, de solitude, des occupations féminines qui naissent des idées et des leçons de cette mère. Il faut bien que l’éducation maternelle, toute sublime que je la déclare, comporte en elle ce point vicieux. Car, à titre d’étude, ainsi que je l’ai déjà dit, j’ai souvent questionné ceux qui trafiquaient de leurs avantages physiques, et, parmi toutes ces natures efféminées et bizarres, j’ai constaté que beaucoup avaient été élevés par des mères trop tendres ; par des veuves surtout, qui, en les enveloppant- de leur affection brisée, de leur amour anéanti, avaient mêlé à leur sentiment de mère trop de ces délicatesses qui font l’amour aveugle. Ces sollicitudes de tous les instants, ces craintes vagues dont elles enveloppent leurs fils, cet effroi qu’elles ressentent pour lui à la pensée d’une liaison amoureuse, d’une maître.sse quand le temps en est
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venu, leur suggèrent ces mignardises adorables qui enchaînent leurs fils au foyer de leur enfance et, tout en étant déjà des hommes, les laissent des enfants et arrêtent en eux les premiers élans de la nature, les expansions de l’amour, tels que la loi des sens l’exige...
Là est donc le point de départ de tant d’existences scandaleuses. Cet amour qui s’évapore en amour de soi-même a, ainsi que le dit Rousseau, d’autant plus de dangers pour les âmes timides qu’il est tout dans l’imagination et que celui qui s’y adonne en fait autant de scènes amoureuses, qu’il colore à son gré, comme il se donne, à sa fantaisie, la possession de telle ou telle femme qu’il ose à peine regarder. C’est donc l’amour qui tue l’amour, puisque cet amour solitaire annule tous désirs propres à l’amour réel. Oui, cette timidité éloigne l’idée de possession des femmes ; en chérissant leurs mères comme ils feraient de sœurs, en les révérant comme des êtres à part, les hommes ainsi formés acquièrent une retenue pusillanime vis-à-vis des femmes, qui prend sa source dans l’amour excessif qu’ils leur portent. Ceci, est l’exposé de certaines remarques observées relativement à quelques natures d’élite. Tous les pédérastes n’ont pas, pour pallier leurs vices, des excuses aussi puissantes ; car alors la délicatesse de leurs sentiments excuserait grandement leurs fautes lascives. Ainsi divinisées, les femmes perdent
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à leurs yeux leur abordabilité ; en les aimant trop, ils n’aiment plus ; les désirs se changent en extases, la contemplation remplace les idées passionnées ; en regardant celles qui doivent leur donner la connaissance du bonheur, comme des êtres égaux aux anges, ils en arrivent à ne plus désirer ce bonheur ; leurs cœurs se replient sur les sentiments qui y frémissent et ils en étouffent les battements, comme l’oiseleur de sa lourde main comprime les battements de l’aile de l’oiseau qu’il tient captif. Si de semblables circonstances agissent sur des jeunes gens conformés richement, capables d’affronter dans des relations d’amour les exigences de la femme la plus passionnée, combien doivent-elles influencer et paralyser la hardiesse de l’adolescent qui, pour vaincre sa timidité, aurait besoin de tous ses avantages et qui, loin de là, se trouve en être privé presque complètement? Ce fut ce qui m’arriva. Je ne veux pas ici chercher des excuses à ma vie de corruption et de désordre, je ne veux point non plus faire une généralité d’une erreur de la nature, mais je tiens à établir que je ne sui§. ni plus mauvais, ni plus pervers que beaucoup qui se croient en droit de me jeter le mépris et l’insulte. Mes vices ont été prématurés, sans doute; mais ils n’ont été ni plus puissants, ni plus nombreux que ceux de bien dés hommes. Longtemps je me suis ignoré moi-même; longtemps, en voyant mes camarades de classe se flétrir par de dan-
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gereux plaisirs, je suis resté ignorant ou, pour mieux dire, indifférent. Je puis l’attester; placé dans d’autres situations, ma vie eût pu être meilleure, tout au moins moins coupable. Quand je vois tant d’hommes, plus heureusement doués que moi, se laisser entraîner par leurs passions, affirmer que, doué comme eux, je n’eusse pas fait de même, serait de la forfanterie. Je n’en ai pas un atome en écrivant ce livre ; je dis ce que je sens être, ce que j’ai ressenti, ce qui est vrai, ce qui m’est dicté par de longues et minutieuses observations.
Le récit de ma seule passion sensuelle pour une femme, que j’ai connue en i853, vient à l’appui de tout ce que j’ai dit concernant la timidité d’un homme. Lorsqu’un jeune homme, après une éducation telle que la mienne, se trouve lancé dans une tentative amoureuse, il ne faut qu’un incident souvent bien futile pour en arrêter tout d’un coup la réussite, surtout si celui auquel il se rattache se sait presque incapable de plaire par ce qui plaît aux femmes de plaisir. Celui qui possède en lui de quoi braver la raillerie d’une coquette surmonte les obstacles, mais l’autre s’incline devant eux. Lorsque, adolescent encore, mais déjà perdu, je voulus une fois rompre avec cette vie de luxure et de mensonges à laquelle je n’étais pas encore enchaîné par la paresse et une longue habitude, et que, pour y arriver, je reprenais, chaque fois que j’allais chez ma mère.
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mes habits d’homme, en cherchant parmi les femmes qui venaient chez elle celle qui voudrait contribuer à ma réhabilitation, mes sens, mes yeux furent captivés par une'nommée M™ G..., petite femme de quarante ans bien sonnés, mais vive, jolie, avec un très grand air de jeunesse, avec cela potelée et grassouillette. Me voilà y rêvant, restant des huit jours chez ma mère, afin de ne pas succomber à l’influence de mes amis en retournant chez moi ; me voilà, sûr de contrebalancer le passé par le présent, me mettant en frais de bouquets et de petits cadeaux, le tout très bien accueilli de la dame. Cette femme, coquette par nature, lascive, obscène, débauchée par désœuvrement, était la personnification du vice dans ce qu’il a de plus brutal et de plus repoussant. Chez ma mère, je ne l’avais jugée que sur la vue; elle n’y venait que faire quelques achats, mais elle les renouvelait souvent. Je lui plaisais comme un autre lui eût convenu. Elle m’invita à aller la voir ; je m’y rendis. Elle m’embrassait, elle avait des regards sans pareils ; enfin, un jour, elle me conduisit vers son lit tout défait, défaite elle-même dans toutes les parties de sa toilette. Mon cœur battait et je sentais en moi des symptômes qui, loin de me pousser à l’amour, le paralysaient tout à fait. Mes parties appauvries étaient incapables de tout fonctionnement, et plus je pensais à ce que je voulais faire, plus cette incapacité se doublait.La C... s’approcha de moi, me donna
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deux ou trois baisers, puis faisant tomber ia dentelle de sa chemise et me montrant deux seins fort
Fig. i5. — La Charles.
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beaux et fort blancs : « Je ne te fais donc pas envie, dit-elle, que tu regardes tout cela avec un air si surpris et si peu aimable? — Oh! si, lui répondis-je comme dans un rêve, je vous trouve bien belle. —
Eh bien ! alors pourquoi restes-tu là. est-ce que
tu n’en as pas!,.. » Cette plaisanterie, qui eût fait rire tout autre garçon et l’eût rendu entreprenant, me consterna et réveilla mon regret et mon chagrin ; je me laissai tomber sur un fauteuil et je fondis en larmes. Cette femme ne trouva pas un mot dans son cœur pour les arrêter ; elle m’avait deviné ; elle me méprisait. Je partis alors en cachant mon visage dans mes mains.
Voilà ma première tentative amoureuse. Rentré chez ma bonne mère, il me fallut trouver un mensonge pour justifier la trace de mes larmes. Je dis que j’avais appris la mort d’un camarade, et ma mère, si sensible et si affectueuse, me prodigua toutes les consolations de son noble cœur. Avec quel cbarme et quel soulagement je pleurai dans ses bras sur la mort imaginaire de cet ami inconnu. La cruelle plaisanterie de C... fut mon coup de grâce; cette défaite, qui m’en faisait présager tant d’autres, me rejeta plus avant que jamais dans les orgies bruyantes de mon rôle de femme, car le récit que je viens de retracer se rattache à l’époque où, étant encore appelé de mes connaissances Pauline de Floranges, de nouvelles liaisons m’avaient aussi sur-
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nommé la Comtesse. J’approche du terme qui doit me montrer au lecteur sous le premier de ces deux rôles. J’ai anticipé pour citer l’histoire de mon amour pour la femme de quarante ans. En sortant de chez M”® C..., je me mis, une fois seul, à me livrer à tout mon désespoir. Combien je détestais alors cette femme qui avait deviné le secret de toutes mes angoisses, la cause de toutes mes larmes. Ce n’est pas par cynisme que j’étale ici toutes ces immoralités; je suis nu parce que je dois être sincère. Où serait le fond de ces aveux, s’ils étaient fardés? ils manqueraient de physionomie en manquant de vérité ; si je retranchais ces particularités révoltantes pour l’homme sage et froid, comment expliquerais-je mes écarts et le rôle qu’ils m’ont poussé à jouer? Après ma cruelle déception, je me rejetai plus que jamais dans les rêves insensés de mon imagination romanesque ; je devins sceptique à un âge où toutes les croyances sont encore en nous dans leur plus viVe fraîcheur, me plaisant à nier ce que je ne pouvais goûter. Je fis de l’insensibilité, afin de me prémunir contre ma tendresse naturelle ; mon pauvre cœur, qui débordait d’affection, ne parut être accessible qu’aux vanités. Je rejetai ma vraie nature pour m’en fabriquer une de convention, que j’appliquai à mon individu comme le masque de blanc et de rouge que j’appliquais chaque jour à mon visage ; tout le monde
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me crut alors une nature déshéritée, un être froid et sans cœur...
Je me transformais peu à peu en devenant une machine à plaisirs salariés; en ne fréquentant que des gens qui vivaient pour le plaisir et par le plaisir, je parvins à m’étourdir, je m’enivrais aux bacchanales de cette existence de folies et, quand je me voyais fêté, caressé, adulé, je me trouvais alors heureux. La vanité, en se trouvant satisfaite, tenait alors la place du regret; pour goûter toujours ce bonheur vertigineux, il eût fallu que je ne fusse jamais seul avec mes pensées, jamais livré à la solitude.
Voilà en quoi diffère le riche du pauvre, c’est que quand le premier est blessé dans ses affections ou trop blasé par les plaisirs, il peut s’étourdir et s’en procurer de nouveaux, il peut même en inventer au moyen de son or. Tant que j’ai vécu au sein de l’opulence que m’ont faite quelques-uns de ces débauchés, je me suis trouvé presque joyeux ; l’homme ne sent la souffrance qu’au sein de la pauvreté. Voilà la seconde cause qui me poussa à rester ce que j’étais : tout travail me répugnait par sa solitaire tranquillité ; toute occupation utile ou sérieuse m’était pénible. C’est ainsi que j’abandonnai tout à fait l’étude du dessin que j’avais commencée de façon à faire naître des espérances sérieuses ; je n’éprouvais de plaisir que dans mes lectures, parce qu’elles flat-
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laient mes passions pour les choses étranges ; inutile d’ajouter que ce calmant à mon esprit faisait le même effet que l’huile jetée sur un brasier ; je me gangrenais de plus en plus; c’était une sorte de vertige qu’une telle vie.
Quand je me trouvais seul, je m’exerçais à chanter à pleine voix ; car une seule chose, un seul désir vivait en moi relativement à un état, chanter dans un café-concert. Il me semblait qu’alors je serais heureux. J’ai depuis connu le prestige de la scène, et ce furent de nouvelles fautes qui m’y donnèrent quelques succès ; en somme, depuis la première immoralité commise, ma vie n’a été qu’une longue alternative de folies, de peines, de douleurs et de regrets.
Et pourtant, pendant ma prévention à Mazas, j’ai écouté en souriant des hommes qui se croyaient bien profonds, parce qu’ils étaient savants et érudits; des avocats, des médecins se dirent à mi-voix entre eux : « Singulière existence, singulier garçon ; mais il était heureux, car avec de tels vices on n’a pas de remords » ; puis ils parlaient longtemps pour expliquer une chose qu’ils ne comprenaient pas.
Un fait est avéré pour moi de toutes ces luttes passées; je ne fus jamais heureux, même en fêtant les joies que je m’étais choisies. Toute prostitution étant un abaissement moral, une situation infamante.
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il faut, pour y vivre heureux, ne pas être à même dè faire les remarques que je viens d’écrire, et ces remarques, je les ai presque toujours faites dans ma pensée. Tout dévergondage des sens a besoin, pour rendre heureux, d’un complet oubli, d’une profonde ignorance de l’abjection où l’on vit, d’un mépris véritable de tout ce qui est noble, de tout ce qui est élevé. Ainsi formés, les hommes adonnés aux plaisirs que ces pages relatent sont sans remords, parce qu’ils sont sans réflexions morales, et leurs sens leur donnent des plaisirs, des jouissances qu’ils goûtent pleinement. Quant à moi, pouvais-je avoir cet oubli, ce repos? Je me trouvais maigre et chétif, d’une beauté plus qu’équivoque, et le regret venait toujours battre en brèche les quelques lueurs joyeuses que j’avais eues. Mon chagrin se traduisait en paroles acerbes et railleuses ; c’est alors que je niais l’amour, l’amitié, les plaisirs sensuels même. Ce sont ces irritations d’esprit qui me valurent de mes connaissances cette réputation d’être incapable de rien ressentir à l’amour; comme si l’on pouvait appeler amour, des fantaisies vendues et payées par des inconnus. Ces fantaisies, que je niais appartenir à l’amour, ont en elles un sentiment qui se puise pourtant au fond des cœurs, qui émane des deux plus douces joies de l’homme : l’amitié, l’affection sans bornes. Ces deux causes, il faut bien se l’avouer, sur-
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gissent souvent dans l’amitié intime de deux jeunes gens, rêvant déjà d’amour, sans oser personnifier
leurs rêves par la réalité.
Après avoir nié cette assimilation d’un sentiment noble à un penchant pervers, je devais, quelques
Fig. i6. — Une tribade.
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années plus tard, en reconnaître toute la tyrannique puissance et l’irréfutable réalité. Je devais en souffrir de tant de façons et à un tel degré, que je m’étonne d’y avoir survécu. Oui, une affection sans bornes, une amitié dévouée peut tout oublier, tout sacrifier au bonheur de l’ami qui en fait le sujet. Alors il n’existe plus de dignité de soi-même, de craintes émanant du ridicule et de la raillerie du monde ; on brave tout, parce que le cœur, le corps ne nous appartiennent plus ; on donne tout, parce que tout n’est plus à nous, mais à l’ami que l’on s’est choisi. Alors, si cet ami est sensuel, s’il a en lui des passions viles, on s’avilit pour être à sa hauteur et, en s’abaissant, on croit franchement s’élever ; dans ce cas, il n’est plus de considérations ; tout est étranger pour celui qui aime, hormis celui qui dispose de son cœur en esclavage. Oui, dans une situation semblable, l’amitié peut se doubler des désirs les plus immondes et l’ami peut contribuer au bonheur de son ami par des complaisances dont il ne rougit pas.
Du jour où, indifférent jusque-là, j’ai éprouvé un sentiment analogue à celui cité plus haut, j’ai tout immolé à ce sentiment ; de ce jour-Ià j’ai compris la puissance et la valeur du mot aimer ; de cet instant j’en ai souffert, mais aussi j’ai vécu.
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