CHAPITRE IV
Un protecteur. — Je deviens grande dame. — Les leçons de Paula. — Première sortie avec M... — Les Tribades. — Les Complaisants. — La chambre de la rue d’Astorg. — Mon second baptême. — La Charles. — La Comtesse et Prosper. — Trois mois à Mazas.
II me faut définitivement briser avec les purs souvenirs de mon enfance, sauter l’espace de quinze mois environ et arriver au nœud gordien de la trame de ma vie coupable. Mon père avait été le cocher, puis l’intendant du marquis de X... Après sa mort, son fils, que je ne désignerai ici que par la lettre M..., venait souvent à la maison. Mon père l’avait vu tout enfant et professait pour lui cet attachement aveuglé que les domestiques de l’ancien temps vouaient à leurs maîtres et à leurs enfants. Un désir du jeune marquis était pour mon pauvre père une chose à laquelle il ne songeait même pas à apporter de retard. Le marquis semblait avoir de très grands égards pour son ancien intendant et ses amabilités mettaient mon père dans le ravissement. Pour maman, elle était moins facile à charmer, elle n’avait en rien le caractère de la domesticité ; son cœur droit et franc
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détestait toutes positions qui emportent en elles le joug d’un maître et les platitudes obséquieuses qui s’y rattachent. M... était un grand bel homme de vingt-six ans ; à cet âge, et malgré ses excès, il était encore dans toute la splendeur de sa mâle beauté ; il venait fort assidûment chez nous vers le temps où je venais de faire l’acte solennel de ma communion. Il avait toujours été aimable avec moi, mais comme on l’est avec un grand enfant; il m’avait quelquefois fait présent de livres à gravures. Aussitôt que j’eus mis le pied dans la route de l’adolescence, ses visites furent plus fréquentes, plus longues, et ses attentions plus délicates; il cherchait évidemment à éveiller mon affection. Souvent il demandait à mes parents à m’emmener faire un tour dans son tilbury. Alors on allait au bois de Boulogne, et il me parlait comme il l’eût fait à une jeune fille ; il vantait la douceur de ma figure, la beauté expressive de mes yeux, la petitesse de ma bouche... il me pressait alors contre lui en me disant : « Si tu voulais, cher Arthur, tu serais plus heureux qu’un enfant de roi et tu n’aurais rien à envier de toutes les belles choses que tu aimes tant » ; puis, par d’autres paroles caressantes, il provoquait mes confidences, et moi je lui disais tout, mes rêves insensés et le chagrin que j’avais de ne pas être une femme, étant si peu fait pour devenir un homme. Un jour, il n’eut pas de cesse que je ne lui expliquasse ces paroles qui reve-
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naient si souvent dans mes confidences comme un regret douloureux : étant si peu fait pour devenir un homme... Quand il m’eut entendu, il me dit : « Mais c’est adorable, au contraire ; tu es si peu homme, que d’un rien on pourrait te transformer en une charmante femme. Ah ! ce sera délicieux ! » exclama-t-il... Alors, il me détailla ses intentions à mon égard ; il me dit tout, et les soins sans nombre dont il environnerait toutes mes heures et la somme qu’il me donnerait chaque mois pour mes futilités, tout, jusqu’au genre de plaisir que je devais lui donner... Et je ne fus pas effrayé ; ma nature passionnée, coupable et déjà souillée ne me fit pas rejeter ces propositions qui pouvaient devenir une mort morale, si les complaisances qu’elles devaient entraîner n’amenaient pas ma mort prématurée.
Quand M... se fut dévoilé à moi tout entier, il fut résolu qu’il allait dès ce jour-là me demander à mes parents pour soi-disant compléter mon éducation. C’était bien le mot.
J’avais la tête tournée de toutes les splendeurs qu’il avait énumérées; mon naturel vaniteux, ma nature passionnée, aspiraient déjà aussi à la connaissance de ces plaisirs énervants qu’il m’avait fait entrevoir ; puis, ce qu’il m’avait montré me semblait si singulier que, mon regret se fondant dans mon désir, j’avais hâte de m’approprier cet homme qui disait m’aimer comme un ami et comme un amant.
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Mes inclinations féminines tressaillaient d’émotions confuses, en songeant que j’allais me voir dans les bras de cet homme si beau, que tant de femmes enviaient. Certes, il y avait de quoi tourner la tête à un être aussi désorganisé que moi.
Au retour de cette promenade, la demande fut faite à mes bons parents. Ma mère pleura et, en la voyant ainsi, je me jetai dans ses bras tout en pleurs. Mon malheureux père, dont le fond de nature était une vanité qui a déteint sur moi, mon père, dis-je, donna toutes les belles raisons qu’elle lui inspira ; il était ravi de l’honneur que lui faisait le cher fils de son maître ; il démontra à ma mère l’avantage immense qui en relevait. M... joignit ses attestations à celles de mon père ; il dit de magnifiques mensonges, il peignit en traits saillants mes rares dispositions pour le dessin, il me montra dans l’avenir riche et décoré par un talent qui, en faisant ma fortune, assurerait mon bonheur. Ma mère souriait; l’espérance envahissait son pauvre cœur et en chassait les appréhensions maternelles. Je partis en criant à maman : « A demain ! chère mère »...
Quand nous fûmes seuls dans la voiture, M... me dit : « Je pense que tes beaux yeux ne vont plus verser de larmes; demain, en allant voir ta chère mère, tu lui porteras un cadeau à ton choix, aussi beau que tu le voudras. Ce soir, je te donnerai cinq cents francs et, chaque premier du mois, tu recevras
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de moi cette somme; seulement, demain, je te la donne en surplus pour t’acheter ton attirail de peinture, car il faudra apprendre un peu pour contenter ta jolie maman! — Oh! oui, j’apprendrai, dis-je, et je vous remercie de tout cœur. — Ne me remercie pas tant, reprit M... en m’embrassant, et dis-moi un peu plus que tu vas m’aimer comme je t’aime. » Je rougis sous son regard et, en baissant les yeux, je lui dis que je l’aimais déjà.
La voiture s’arrêta rue de Trévise ; le marquis m’aida à descendre, puis il me fit entrer dans une belle maison, qui était habitée par des femmes entretenues'. Nous montâmes un bel escalier recouvert d’un élégant tapis et, arrivés au premier, M... ne sonna pas ; il frappa deux coups avec la pomme de sa canne. Une fort gentille femme de chambre vint ouvrir. « Paula est-elle visible? » dit-il en tapotant les joues de la soubrette, qui avait l’air très satisfait de ce badinage. « Madame l’est toujours pour M. le marquis. — Alors je vais t’éviter la peine de m’annoncer, de nous annoncer », fit-il en me désignant. Nous entrâmes dans un salon désert, malgré les épais tapis qui recouvraient le parquet ; on entendit le bruit amorti des pas ; une voix fraîche et bien timbrée cria alors d’une pièce voisine : « Qui donc est là? — C’est moi, chère belle », fit M... en soulevant la lourde portière d’un cabinet de toilette ; il
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me poussa gentiment devant lui, et je me trouvai en présence d’une femme charmante.
« Comment, c’est toi! grand mauvais sujet », s’écria joyeusement la lorette en jetant loin d elle un manteau de velours qu’elle était en train d’essayer, « mais il y a près d’un an qu’on ne t’a vu 1 Et quel est ce joli garçon-là? » fit-elle en s’avançant vers moi. Puis, me tendant sa belle figure : « Ici, mon petit, on est exact au droit de péage, embrassez-moi, embrassons-nous. » Je lui donnai un franc baiser. Cette femme, qui fut bien vite mon amie et ma confidente, fut ma première affection amicale. C’est par elle que j’ai connu ce charme de l’amitié exquise et si intime que les filles galantes prodiguent seulement aux garçons qui ont des vues telles que celles des Complaisants de Paris. Dès ce jour-là, Paula m’avait gagné à elle par sa franche gaieté et son sans-façon.
« Ce jeune garçon, dit M... en s’asseyant entre moi et la jolie blonde, est un petit ami qui m’a gagné le cœur et dont je veux faire ma maîtresse, en le transformant, grâce à toi, en une coquette lorette. » A mon grand étonnement, la jolie femme ne témoigna aucune surprise ; elle me regarda en souriant et dit : « Ce sera très facile » ; puis, s’adressant au marquis avec un regard intraduisible : « Ça revient donc? » fit-elle.
Par les soins de Paula {fig. 17 ), dès le soir même
j’eus un log-ement dans une maison de la rue de Trévise, proche de celle où elle demeurait. Quand tout
Fig. IJ. — Paula.
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fut prêt, vêtu d’une toilette fournie par une marchande qui montait et démontait ces dames, j’allai en prendre possession. Gomme mon manque d habitude du costume devait me retenir un peu de temps dans la solitude de mon logis, Paula dit à la concierge que je relevais de maladie et que je sortirais très peu
pendant un mois. On me donna une bonne.
Paula m’avait donné ma première leçon; j’étais un peu gauche, un peu embarrassé, mais pas du tout ridicule, comme ma nouvelle amie et M... l’observèrent. On arrosa le nouveau temple que le marquis élevait à sa sensualité avec de nombreuses coupes de champagne. Il était onze heures quand Paula nous quitta ; elle ne dansait pas ce soir-là.
« Tu me pardonneras, dit le marquis ; tu ne veux plus me quitter, tu m’aimes un peu? » Chose incompréhensible, malgré le mal que cet homme m’avait causé, malgré la perte de tout mon être qu’il allait achever chaque jour, mon naturel tronqué, mon organisation à part me firent tout oublier. Moi qui, dans mes lectures, m’étais pris si souvent à envier le sort d’une femme, j’oubliais, en écoutant ce séducteur, que je n’étais que le jouet d’un passionné dont l’amitié ne durerait qu’autant que je saurais lui plaire. En le voyant si beau, si caressant, si semblable à un ami plein d’affection, je crus véritablement à ses paroles, je crus qu’il m’aimait; cela
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n’était-il pas plus facile à croire cent fois que tout cë qui m’était arrivé depuis quelques heures ? Je lui répondis donc que je l’aimerais ; il parut heureux. Alors il tira de son portefeuille un billet de banque de mille francs, puis le déposant sur mon lit : « Voilà mon cadeau de noce » ; puis il se leva, se ganta, m’embrassa encore et ajouta : « Je vais t’envoyer Paula ; suis bien ses instructions ; c’est une habile fille. »
[Paula l’aida à sa toilette et lui donna sa première leçon de maquillage, puis de maintien.]
« Mais, me dit mon joli maître en riant aux éclats, j’oublie le plus pressé ; tu ne sais pas encore comment tu te nommes.
— Ma foi non ; il n’a pas songé à me le dire.
— Eh bien, ma chère ! tu es M”® Pauline de Floranges, un nom ronflant et distingué. Il faut avouer que ce mauvais sujet de marquis a eu là une fameuse idée en te faisant adopter ce costume. Tu aurais voulu être femme; eh bien, tu Tes maintenant... »
Le lendemain, M... déjeûna chez moi. Il resta ensuite, me jouant sur le piano quelques romances, qu’il chanta avec goût et justesse. Sur les deux heures, sa voiture arriva; je savais qu’il devait m’emmener au bois. Cette première sortie fut fêtée par le don d’un cachemire de l’Inde, long, à fond orange ; j’en avais tant vu mettre par mes jolies voi-
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sines de la rue Rumford ! Une fois dans l’américaine, je me renversai sur les coussins le plus avantageusement que je pus; le marquis était ravi de mon aisance; il ne cessait de répéter : « Dans quelque temps, tu les enfonceras toutes ; tu les égales déjà ; tu étais fait pour être grande dame »...
Une fois au bois, le marquis me fit descendre au restaurant de Madrid en me disant, en souriant, de bien continuer mon rôle et de ne pas être ému à la vue des lionnes que j’allais afPronter. Il fallait de l’aplomb et, malgré ma confiance, confiance que je puisais dans ma toilette luxueuse, je me sentis pâlir sous mon blanc et mon cœur battait à se rompre. Il y avait là beaucoup de lorettes d’une élégance étourdissante; presque toutes étaient avec leurs amants, leurs amants payants. Ces messieurs, la plupart fils de famille titrés, étaient amis du marquis ; ils vinrent lui presser la main, lui offrir des cigares et surtout lorgner la femme qu’il leur présenta. Tous furent d’une amabilité parfaite avec moi; quant aux femmes, elles examinèrent pièce à pièce ma toilette. Le marquis me ramena, enchanté de mes succès...
Il était un acte de ma vie qui me rendait si heureux, qu’à lui seul il anéantissait tous mes regrets, tous mes chagrins, du moins momentanément. Mais j’assure qu’en ce temps, de même que dans mes dernières années, il m’a toujours été un grand motif
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de consolation. Cet acte fut la réalisation de mon rêve étrange, de paraître ce que je n’étais pas. Le goût d’être en femme, de passer aux jeux de tout le monde pour une femme élégante, lorsqu’il fut réalisé, me causa tant de plaisirs, donna tant d’adoucissements à mes regrets, que je souffre aujourd’hui de ne pouvoir encore porter ce costume; il m’a causé des satisfactions indicibles ; je dois à ce rôle les seules parcelles de bonheur que j’ai éprouvé durant cette carrière coupable. Ami du beau comme je l’ai toujours été, je déplore la mesquine constitution dont la nature m’a doué ; dans le costume d’homme j’ai toujours l’air d’un gamin, car je ne possède aucun des avantages qui constituent la beauté masculine. Avec des épaules larges et bien développées, un cou puissant, indices d’un corps bien formé, j’ai des bras grêles, des cuisses maigres et sans abondance de chair; je ne parle pas du reste..., j’ai assez détaillé le chagrin que j’en ressens. J’ai la jambe bien dessinée, le mollet bien placé, le pied petit, la taille ronde et fine, chose assez rare chez un homme. Le costume féminin dissimule donc toutes mes laideurs en laissant à jour les rares beautés que je puis avoir.
Les amateurs — et il y en a beaucoup qui lorgnent une jolie jambe — vous jettent un compliment au passage ; cet éloge vous arrive mêlé à l’odeur de leur cigare; mais qu’importe le genre d’encens quand il réjouit la vanité et donne de la joie au cœur. Pour
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moi, nature dissemblable à qui que ce fût, un mot galant, un compliment banal me ravissait, car il me donnait l’attestation que j’étais arrivé à tromper les yeux les plus fins. Moi qui eus tant désiré être fille, j’avais forcé la nature à refouler ses droits ; j’étais arrivé, à force de patience et de soins, à me faire semblable au plus beau modèle de la création, j’étais femme \ et l’on disait en parlant de moi : la belle, la gracieuse Pauline. Avec l’oubli de ma pauvre constitution, je goûtais alors des heures d’illusions charmantes. Mon souhait le plus vif aurait été de posséder une beauté puissante, un de ces gracieux visages comme j’en ai vus à quelques-uns de mes amis de débauche ; à l’aide de fards de toutes sortes, de l’art avec lequel mon coiffeur arrangeait mes cheveux roux, mais très abondants, à l’aide aussi de mes toilettes exquises, du soin avec lequel j’emprisonnais mes laides mains dans des gants glacés faits sur mesure, je pus parvenir, pendant près de douze ans, à faire de ma nulle et incomplète personne une beauté qui, si elle perdait au détail, en imposait et fascinait au premier aspect. Cette beauté était toute de convention, mais elle était aussi toute d’effet et, aux lumières d’un salon, comme aux éclats des lustres d’un concert, elle a toujours produit sensation...
A dire vrai, en plus du goût bizarre qui porte les femmes tribades à se travestir, j’ai remarqué aussi chez plusieurs une nécessité provenant d’un vice de
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formes ou d’une laideur difficile à masquer dans leur costume naturel. Mais presque toutes ne cèdent qu’à un désir né de leur envie d’être hommes ; pour ce qui est des laideurs physiques venant doubler cette envie, je l’ai constaté chez deux femmes avec lesquelles je me suis trouvé en rapport. A... qui faisait un si gentil cavalier, et B... de qui l’on disait : « elle est parfaite ! » ne devaient ce semblant de perfection qu’à l’incomplet de leur nature féminine. Toute femme, lorsqu’elle est en homme, pèche par deux
èVgr. /S. — La Comtesse. — Le maquillage.
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côtés, la proéminence des hanches et le contour rebondi de la gorge ; ces deux défauts sont la preuve de ses beautés. Or, B... était privée coinplètemeut de ces gracieux contours; le désespoir qu’elle en ressentit dès ses quinze ans fut égal à celui que je ressentis de ma petitesse ; elle adopta donc le costume masculin et y fut trouvée ravissante ; les hommes même s’y trompaient ; quant aux femmes, elles en raffolaient...
Il y avait trois ans et quelques mois que le marquis avait fait de moi la créature excentrique, dissipée et prodigue, que j’ai esquissée dans ces pages. J’avais atteint mes seize ans ; nous étions alors en i854 ; il était toujours aussi galant avec moi, mais il se montrait moins empressé ; il était quelquefois des semaines entières sans nie demander une nuit. Je m’en étonnais, mais j’étais bien aise du repos dans lequel il me laissait. Un jour qu’il devait venir me prendre pour aller aux courses de Satory, je l’attendis une heure en vain ; ne voulant pas manquer d’exhiber aux yeux de la gent lorettièrè ma nouvelle toilette, qui était irréprochable et d’un goût ravissant, je montai dans la calèche qui, dès huit heures du matin, attendait à ma porte ; mais ma joie vaniteuse était troublée par un sentiment d’inquiétude que je ne pouvais chasser de mon esprit. Quand je fus installé bien commodément pour voir les courses, les habitués, amis du marquis, vinrent me donner des poi-
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gnées de mains. Quelques lionnes m’avaient souhaité le bonjour ; la bouquetière vint comme à l’ordinaire
Fig. ig. — Los Tribades. — Pattes blanches.
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me présenter un superbe tas de roses mousseuses. « Tiens ! vous êtes seule, dit cette jeune fille, est-ce que le beau marquis est en retard, ou né viendra-til pas? Voici pour l’attendre des roses aussi fraîches que votre délicieuse toilette ; ah ! que vous êtes toujours bien mise! — Ma chère, dis-je à la fleuriste, je ne veux pas de bouquet, car j’ai oublié de prendre de l’argent. — Bien ! Qu’est-ce que ça fait, est-ce que je ne vous connais pas? » Elle partit, et j’entendis une voix d’homme s’écrier : « A la bonne heure ! Voilà qui s’appelle être une femme ; on disait que non seulement vous ne viendriez pas à Satory aujourd’hui, mais encore que vous étiez, comme Artémise, tout en pleurs de la perte de votre grand Mogol »... Je ne sais ce que j’éprouvai en entendant ce jeune étourdi qui, sans le savoir, m’apprenait la ruine totale de ma position...
[A son retour il trouve une lettre du marquis, qui lui annonce son départ pour l’Inde ; à son billet d’adieu, il joint cinq mille francs ; il a soldé tous ses fournisseurs et assuré son équipage pour un an.]
Après avoir lu ce billet, je ne pus m’empêcher de fondre en larmes ; l’argent me consolait peu; je perdais celui que je regardais comme mon soutien. Si je ne l’aimais pas du fond du cœur, je le voyais avec un sentiment affectueux; puis c’était une si grande habitude et, à mon âge, je l’avais crue éternelle; jamais la pensée qu’il m’abandonnerait un jour ne
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s’était présentée à mon esprit. Je lus et relus plusieurs fois cette lettre et, chaque fois, je me répétais : « Que vais-je devenir? » Le cas était assez embarrassant, on en conviendra. Retourner chez mes parents, il fallait leur apprendre le départ du marquis ; or, ils étaient en droit de s’étonner qu’un homme qui avait promis de me faire une position brillante me quittât aussi brusquement. Cela devait amener une foule de questions toutes plus difficiles les unes que les autres. Puis je dois avouer que, lancé dans le libertinage, je m’effrayais à la pensée de la vie simple qu’il me faudrait reprendre. Mais que devenir, que résoudre ?
Je me lançai dans les cafés-concerts. L’argent du marquis me constitua les éléments les plus puissants pour une artiste médiocre, c’est-à-dire le luxe qui en impose et qui flatte les yeux.
Néanmoins, comme j’avais une voix assez claire et d’un timbre caressant, je chantais avec assez de bonheur.
Parmi le public habituel des cafés chantants d’alors se remarquaient chaque soir, aux premières places, des femmes jeunes, presque toutes jolies et vêtues avec autant de recherche que de luxe. Ces femmes, presque toujours deux à deux, appartenaient à cette secte immense qui, gracieuses prêtresses, desservent l’autel de Sapho. Elles encensaient ce culte étrange, amour incompréhensible dont les hommes sont
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exclus. C’étaient les principales Tribades parisiennes.
Il faut être dans une situation de confidentielle amitié pour pouvoir les juger et les définir ; autrement
elles vous étonnent et vous surprennent par leurs allures hardies et leurs actes étranges. Si vous êtes initié à leurs mœurs, vous remarquerez alors que ces étrangetés, si elles sont artistes, ont toujours, en plus de l’excuse fournie par la profession, les tendances et les goûts natifs pour les bizarreries quelles affichent. Cette femme, si bien en homme, a généra-
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lement le caractère, les penchants masculins; elle est vive dans la causerie, violente dans la discussion, absolue dans ses volontés, tenace dans ses idées, arrêtée dans ses jugements, hardie dans ses plaisirs; elle joue au billard, elle tire le fleuret avec habileté, elle monte à cheval, elle a la voix fortement timbrée ; ses intonations en sont brusques, heurtées ; ses poses, ses mouvements n’ont pas cette langueur de la femme, mais ces allures qui naissent de la virilité ; en plus de ces particularités, vous la verrez malgré elle toujours empressée, galante près des autres femmes et, quand vous lui connaissez une amie, vous constatez que son amitié frise de très près l’amour.
Leurs visages, malgré la beauté qu’elles possèdent généralement, ont aussi dans les traits quelque chose d’insolite et d’inexplicable qui choque les regards ; l’expression en est à la fois douce et inquiète, caressante et sévère, mais vous retrouverez chez toutes les mêmes signes caractéristiques ; les yeux, grands ou petits, sont tous hardis jusqu’à l’audace, caressants jusqu’à l’idolâtrie ; la bouche a ces mouvements nerveux, ces plis que fait naître la passion amoureuse et les actes sensuels ; le sourire en est attachant et attractif ; parfois les lèvres s’entr’ouvrent comme au reçu d’un baiser.
L’autre partie distincte du public était composée d’hommes paraissant tous jeunes et de figures
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agréables ; quelques-uns étaient même doués d’une beauté qui eût parfaitement convenu à des femmes, même très exigeantes. Leurs manières, leurs poses étaient toutes à l’opposé de celles des créatures dont j’ai tracé plus haut les profils ressemblants. Cette étrangeté d’allures fixait l’attention forcément ; les personnages qui éveillaient ainsi la curiosité semblaient du reste faire tout leur possible pour être remarqués ; ils étaient par groupes isolés, mais tous ne faisaient qu’une famille pour ainsi dire. Si un observateur les eût considérés attentivement, il eût signalé avec surprise qu’il existait, entre eux et les jolies femmes décrites plus haut, des signes de ramifications semblables à ceux d’une association secrète. Ces liens paraissaient soudés par une amitié admira tive.
Ces garçons mignards, gantés, frisés, parfumés et fardés, étaient les plus élégants des Complaisants des boulevards et des grands quartiers. Le Complaisant, la Tapette, la Fille, car ce n’est que de cette manière qu’ils s’appellent entre eux — ces singularités vivantes — naissent généralement en tout semblables à des créatures féminines; ils sont d’une grande douceur étant enfants, ne recherchent que les amusements paisibles, jouent à la poupée, au ménage, font de petites chapelles à la tête de leur lit, au grand bonheur de leurs pauvres mères. Pourtant ces qualités, en devenant grands, feront place à