DES DISCUSSIONS DÉCENTES RELATIVES A LA RENTE DU SOL
lâche ; mais, malgré des efforts quelquefois ingénieux ils ne sont pas arrivés à prouver, contre le bon sens et l’expérience de tous les jours, que toutes les terres sont également faciles à défricher, également fertiles, également bien situées, à la portée des amendements et des débouchés.
Bastial a cru avoir fait une heureuse et féconde découverte en trouvant que la rente n’existe pas, ou n’est autre chose que le salaire d’un travail ou l’intérêt d’un capital, pour deux motifs. D’un côté, il a cru enlever toute raison à certains économistes d’avancer que la propriété a le caractère de privilège et de monopole; del’aulre, il a cru désarmer les communistes, en leur disant : 11 n’est rien payé pour le sol, le prix du fermage ne contenant que ce qui revient légitimement au travail et au capital qui n’est que du travail antérieur.
Évidemment Bastiat n’a pas pris garde au sens des mots Privilège et Monopole *, et s’est donné le mérite de redresser un tort qui n’existait pas. — En ce qui touche les communistes l’illusion de Bastiat n’étail pas moindre : les communistes ne niant pas seulement la légitimité de la rente, mais aussi celle de l’intérét du capital et même celle du salaire*. Bastiat n’avait évidemment pas mûri ce sujet comme d’autres sur lesquels il a projeté une éclatante lumière.
‘ Voir un article de M. de Fontenay. Journal des Économistes, xxx, 1850, p. 200; et son volume du revenu fonder, in-18, Paris, 1851, Guilluuinin.
* Voir, sur ces mots, Traité d' Économie politique, 5* êd., chap. xn, § 0.
* Bastiat était préoccupé d’un argument de M. Considérant, chel de l’école Fouriériste, qui demandait l’inscription du droit au travail dans la Constitution de la France '1848), par cette raison que les propriétaires se sont emparés du sol à l’exclusion dos autres hommes. Bastiat croyait ôter toute légitimité à cette demande en disant que te service du sol foncier n'était pas payé. Mais en admettant que sa théorie fût bonne, M. Considérant pouvait toujours répondre que, payée ou non, la terre n'était pas moins occupée par les uns, qui voyaient apparemment un avantage à cette occupation, et qui devaient en conséquence reconnaître le droit au travail pour les autres.
L’argument sur lequel M. Carey a le plus insisté est celui tiré de la succession des cultures. Nous avons fait‘, avec Ricardo, la supposition que les terres avaient été mises en culture dans cet ordre : d’abord, celles de première qualité; ensuite, celles de qualité moindre ; après celles de qualité encore moindre, etc. M. Carey a soutenu l’inverse et a prétendu que, dans les pays anciens comme 'dans les pays modernes, la culture a commencé partout et toujours par les terrains les plus arides ; que les terrains un peu moins arides n’ont été attaqués qu’ensuite; et que les terres les plus fertiles n’ont été sollicitées qu’en dernier lieu par la culture. — C’est à l’aide d’un raisonnement plus subtil que fondé, ce nous semble, que M. Carey soutient sa proposition. 11 veut dire qu’au fur et à mesure que la science agricole avance, on peut appliquer à la culture des terres, réputées d’abord mauvaises ou moins bonnes, des procédés et des amendements à l’aide desquels elles deviennent excellentes et de première qualité. Ricardo ni personne n’a jamais dit le contraire ; mais il est évident qu’avant la découverte du procédé qui permet de les cultiver avec avantage, ces terres étaient de qualité inférieure.
M. Carey cite le fait des populations du moyen âge qui se sont principalement fixées sur les coteaux les plus élevés, et qu’elles ne sont descendues que plus tard dans les plaines, etc.; et il en tire un argument victorieux pour sa théorie. A cela nous répondons qu’à l’époque où la sécurité était plus facile à obtenir sur les coteaux et aux environs des châteaux que dans les plaines, les terrains élevés étaient de première qualité et plus fertiles que ceux des plaines, où la culture était impossible. De même, avant le drainage actuellement pratiqué sur une grande échelle en Angleterre, en Belgique, en France, etc., certaines terres, qui sont aujourd’hui très-fertiles, étaient relativement infécondes. Est-il permis de dire que les cultivateurs anglais ont commencé la culture parles terres arides?
* Traité d' Economie politique, éd., chap. xxii, g 2.