‹ Notes et petits traites contenant elements de statistique et opuscules divers faisant suite aux traites d'economie politique et de financesChapitre 25 sur 205 · BUT ET LIMITES DE I.’ÉCONOMIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

BUT ET LIMITES DE I.’ÉCONOMIE POLITIQUE

évité bien des confusions et des discussions. A l’heure qu’il est, la science serait, par ce seul fait, bien certainement plus avancée, plus acceptée, et plus généralement enseignée; c’està-dire que les préjugés publics et les complications sociales seraient beaucoup moindres. Nous ne disons rien de trop pour ceux qui ont été amenés à réfléchir sur ce sujet, bien plus grave qu'il ne peut paraître au premier abord.

Il nous semble qu’il y aurait un immense avantage à ce que les économistes adoptassent le mot qu’employait Hutcheson, père scientifique d’Adam Smith, et son prédécesseur dans la chaire de philosophie morale à l’Université de Glasgow. Dans le peu de pages qu’il consacrait , au milieu du dernier siècle, à la question de prix des choses et à quelques autres, Hutcheson appelait cet ordre de connaissances VÉconomique fp. 97), comme Achenvall disait, à la même époque, la Statistique, comme on disait déjà la Politique. Ce nom a l’avantage de se rapporter parfaitement à son adjectif mis en circulation par l’école physiocratique, Mirabeau le père, en tête, — de cadrer avec le mot économiste consacré, dans son sens général, par le Dictionnaire de l'Académie dans l’édition de 1 835, — de différer suffisamment d'économie, — d’être en un seul mot — et d’exclure les qualificatifs de politique, de sociale, de ptiblique, qui prêtent à tant de fausses et dangereuses interprétations. 11 a de plus l’avantage de venir du grec, d’être français de très-ancienne date (voir le P. S.), et d’avoir été adopté par un des fondateurs de l’école philosophique du bon sens, l’école écossaise, par le père scientifique d’Adam Smith.

Que si notre proposition ne devait pas avoir de succès, nous croyons, comme nous l’avons dit ailleurs *, qu’il serait important que les amis de la science, que ceux surtout dont le nom jouit de quelque autorité, s’imposassent le devoir de se servir de préférence du mot économie politique, le plus généralement adopté, depuis bientôt un siècle, en France, .en Angleterre, en

* Origine et filiation du mot Économie politique.

Italie; de n’employer les autres mots que comme des synonymes, avec beaucoup de circonspection et sans prétention de divergence; et de supprimer le plus souvent possible, comme le faisait Genovesi, comme on le fait en Italie *, et quelquefois en France, le mot politique, si propre à donner le change aux ignorants et aux gens de mauvaise foi. De cette façon, on éviterait les graves inconvénients qu’entraîne ce dangereux adjectif, et on n’aurait plus à lutter que contre les confusions qui peuvent résulter du mot économie.

§ III. De la nomenclature économique.

M. Rossi* fait à l’occasion de la nomenclature de l’économie politique les réflexions suivantes qui méritent d’être appréciées :

« L’économie politique a rencontré de graves difficultés : le passage des faits communs et grossièrement observés à l’état scientifique a été, pour l’économie politique, plus difficile que pour d’autres sciences. 11 y a des faits physiques, chimiques, astronomiques que le vulgaire aussi avait observés tant bien que mal, mais sans trop s’en occuper; il les voyait passer. Quand les savants se sont plus tard emparés de ces faits, ils n’ont pas rencontré de difficultés sérieuses pour les dénommer, comme ils ont cru convenable de le faire. Les économistes, au contraire, s’emparant de faits qui sont l’occupation directe et journalière de tout le monde, ont trouvé dans la langue commune un langage économique tout formé. Ils ont dû accepter ce langage en se chargeant uniquement de l'épurer, de le ramener à cette rigueur, à celte exactitude scientifique qu’il ne pouvai avoir dans la bouche du vulgaire. Là était l’œuvre difficile, le langage commun disait avant les économistes : Valeur, Travail, Capital, Salaire, Hevenu, etc., et ces expressions sont arrivées dans la science avec ces significations multiples, mal définies, mal circonscrites, de la lan-

' Voir, par exemple, les Principes de l'économie sociale, par M. Scialoja.

* Cours, III* leçon.

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gue commune, qui ne produisent guère d’embarras dans la vie ordinaire, parce qu’à chaque fait particulier chacun explique sa pensée, mais qui doivent en produire de très-grands dans le développement scientifique d’une théorie. »

Empruntés au langage vulgaire où ils n’ont qu’un sens indéterminé, souvent variable, ces mots et la plupart des aulres ont été quelquefois employés en économie politique comme ils le sont dans le monde avec des acceptions diverses. D’autre part, la nécessité de préciser leur a fait donner par certains auteurs un sens plus net, mais sans pouvoir bannir entièrement la diversité des acceptions, imposées tantôt par l’usage, tantôt par la diversité des points de vue où les écrivains se placent, quelquefois aussi par l’insuffisance de vocabulaire commun.

Rien de plus fâcheux que ces discussions, trop souvent renouvelées sur l’emploi des mots. Elles fatiguent inutilement les esprits qui pourraient faire de leurs facultés un meilleur usage; elles tendent même à discréditer la science aux yeux de ceux qui ne la suivent que de loin.

11 faut dire cependant que ces discussions ont été souvent nécessaires pour préciser le sens des mots et pour éclairer les notions fondamentales. Elles ont tenu à la nature des choses qu’il fallait élucider.

Elles seront de moins en moins nécessaires dans l’avenir, précisément parce qu’elles auront eu lieu dans le passé; et nous avons fait tous nos efforts pour contribuer à ce résultat par la publication de notre Traité d’ Économie politique, dans lesquels nous avons mis tous nos soins à indiquer le sens des termes, et à arrêter la nomenclature autant que cela pouvait nous être permis. Nous nous sommes ensuite attaché à nous servir rigoureusement des mêmes termes pour désigner les mêmes idées. C’est ainsi seulement que l’on parviendra désormais, en économie politique, à éviter des causes de confusion nombreuses, et des discussions stériles qui compromettent l’autorité de la science.

Il serait vraiment puéril de baser un reproche à la science

sur le travail de sa formation, et de motiver une critique quelconque contre les auteurs sérieux qui ont pris part ou peuvent encore prendre part à celte élaboration. Mais il faut avouer que divers économistes n’ont pas toujours eu la précaution de se rendre compte des travaux de leurs prédécesseurs, et que trop d’écrivains se sont posés en réformateurs de la science et de sa langue quand ils avaient encore besoin de lire et d’apprendre. .

§ IV. 8i réeonomie politiqHe est une iieienee. — Si e’eat une weienee ou un art; — et à quelle eatésorie de iicieneeo elle appartient. — économie politique pure et appliquée. — Théo» rie et politique.

On entend souvent dire que l’économie politique n’est pas une science.

C’est là un reproche sans portée. Qu’est-ce que la science dans le sens le plus général? C’est, disent les dictionnaires, la connaissance claire et certaine, fondée ou sur des principes évidents par eux-mêmes, ou sur des démonstrations. — Qu’estce qu’une science en particulier? C’est, disent encore les dictionnaires, un système de connaissances sur un objet utile. — Or l’économie politique ne porte-t-elle pas sur un objet utile? N’embrasse-t-elle pas un système de connaissances? N’énoncet-elle pas une série des principes évidents par eux-mèines? N’a-t-elle pas à son service des démonstrations à l’appui de propositions nombreuses et importantes? — Qui dit sérieusement le contraire a encore besoin d’aller à l’école.

Assurément l’économie politique n’est pas une science mathématique comme l'arithmétique ou la géométrie; mais c’est une science à la fois naturelle et morale. Elle est naturelle parce qu’elle observe et étudie l’homme dans ses instincts et dans la combinaison des travaux qu’il emploie pour satisfaire ses besoins individuels et sociaux; elle est d’ordre moral et / politique parce qu’elle embrasse le côté moral et intellectuel des aptitudes humaines, comme font à d’autres égards la morale proprement dite, la législation, l’histoire, etc., qu’on a

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appelées les sciences morales et politiques par opposition aux sciences mathématiques et physiques ou naturelles.

J. B. Say a dit : « Elle tient le milieu entre les sciences mathématiques et les sciences morales. Comme les premières, elle se fonde en partie sur des considérations de grandeurs, de rapports, et sur des calculs ; comme les secondes, elle dépend d’une connaissance profonde des facultés, des goûts et ‘ des travers de l’homme. Les vérités qu’elle présente sont le résultat combiné des observations que fournissent ces deux espèces d’études‘. »

Bes adversaires à divers titres (V. plus loin) des idées économiques, sans nier précisément que l’objet de l’économie politique puisse donner lieu à une science, nient que ce soit une science faite*, et se servent à ce sujet des assertions des économistes eux-mêmes, et entre autres de celles de Rossi et de M. Dunoyer.

k propos des termes indiquant les principales notions (comme Valeur, Travail, Capital, Salaire, Revenu, etc.), que la science a dû emprunter à la langue usuelle, Rossi s’exprime ainsi® :

« Ces mots, la science les a adoptés; mais il n’y a pas encore accord parfait sur le sens et la portée de ces expressions. C’est-à-dire, en d’autres termes, que la science, même dans ses principes fondamentaux, n’est pas encore définitivement arrêtée ; car le premier signe de toute science qui a atteint ce degré de perfection, c’est une nomenclature acceptée, reconnue, et désormais hors de toute contestation. »

M. Dunoyer, rendant compte à l’Académie des Sciences

•Note insérée dans l’édition des Principe* de Malthus, avant^ropo*; dans la CoUeclion des principaux économistes, t. VIII, p. 2.

* 11 est à remarquer que ceux qui disent que l’économie politiqpie n’est pas une science laite sont presque toujours des avocats des abus, des monopoles, de la prohibition douanière, des règlements, des organisations artificielles de la société auxquels la science a opposé des arguments victorieux; or, sur ce point, elle est entièrement faite.

® Cours, III* leçon.

morales et politiques de la première édition de nos Éléments, s’exprimait ainsi ' :

« Kn outre, ces difficultés, communesà toutes les productions de l’ordre de celles dont il s’agit en ce moment, sont plus grandes encore dans les ouvrages élémentaires'écrits sur des sciences non encore formées, ou non suffeaminent formées ; et, pour choisir un exemple dans les ouvrages élémentaires de la nature de celui à propos duquel je fais ces réflexions, dans des ouvrages élémentaires sur l’économie politique, encore bien que, des diverses sciences dont s’occupe cette académie, celle-ci soit peut-être la plus avancée. L’économie politique, qui a un certain nombre de principes assurés, qui repose sur une masse considérable de faits exacts et d’observations bien déduites, paraît loin encore néanmoins d’être une science arrêtée. On n’est complètement d’accord ni sur l’étendue du champ où doivent s’étendre ses recherches, ni sur l’objet fondamental qu’elles doivent se proposer. On ne convient ni de l’ensemble des travaux qu’elle embrasse, ni de celui des moyens auxquels se lie la puissance de ces travaux, ni du sens précis qu’il faut attacher à la plupart des mots dont est formé son vocabulaire ; et la science, riche de vérités de détail, laisse infiniment à désirer dans son ensemble, et, comme science, elle paraît loin encore d’être constituée. Il pourrait être donné de tout ceci bien des preuves. »

P. Rossi parlait, il y a vingt ans, dans les premières années de son enseignement. Depuis, la science a fait un. pas marqué ; dans toute l’Europe et en France, grâce à la publication des premières leçons de Rossi lui-même, grâce à l’enseignement mutuel qui s’est établi entre les économistes par le Journal des Économistes fondé en décembre 1841, par la Société d’Économie politique fondée l’an d’après; et à la suite de la lutte contre les protectionistes, des attaques des écoles socialistes, et d’une série de remarquables publications dans tous les pays.

* Voir le Joiirn. des Écon., n’ de janvier t.846, p. 19.

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Au surplus, je crois que les paroli's de Rossi dépassaient, en 'ce inoinenl-là, sa pensée. 11 n’ignorait pas que Sinilli, Turgot, J. B. Say, Malthus, Ricardo, James Mill, Storch, Sisinondi, etc., étaient, malgré leurs dissentiments, d’accord sur la plupart des principes fondamentaux, et avaient une langue commune, qui s’est perfectionnée depuis, qui se perfectionnera encore, mais qui était et est le signe d’une science, sinon parachevée (y a-t-il une pareille science?) au moins assez avancée pour ne plus être niée que par des esprits aveugles ou systématiquement négateurs.

Je dirai également, au sujet de l’opinion de M. Dunoyer, que ses dernières paroles dépassent sa pensée et sont neutralisées par ses premières assertions. Si divers économistes ont théoriquement différé sur l’objet fondamental de la science, pratiquement ils se sont rencontrés sur le même terrain. Quant à la lacune des travaux qu’elle embrasse, M. Dunoyer avait seulement en vue ceux des arts qui agissent sur les hommes : tout porte à croire que ses efforts, continués par ses disciples, compléteront la science en ce point et contribueront à faire disparaître le reproche un peu exagéré qu’il lui adresse d’être « encore loin d’être constituée. »

Même avant les utiles analyses de M. Dunoyer, la science était constituée, puisque, de l’avis de M. Dunoyer lui-même, elle avait un certain nombre de principes assurés, elle reposait sur une masse considérable de faits exacts et d’observations bien déduites ; elle était, entre les autres sciences morales et politiques, peut-être la plus avancée!

C’est bien la conclusion à laquelle nous sommes arrivé en composant les Éléments de l’Économie politique : en voulan nous appuyer sur les meilleurs auteurs, nous les avons trouvés plus d’accord qu’ils ne l’ont souvent cru eux-mêmes et que ne le pensent ceux qui les critiquent, sans les avoir suffisamment lus.

Telle sera l’opinion de tous ceux qui voudront étudier les maîtres de la science avant d’exposer leurs propres idées i Telle a été celle de M. H. Passy, en rendant coniple de notre

«0TK8 ET PETITS THAÎTÉS,

livre' à l’Académie des Sciences morales el politiques, etqu'il y a lieu de reproduire ici, bien qu’on puisse la trouver peut-' être trop flatteuse pour nous.

« C’est pour tout Traité d’économie politique uiî point iuiporfant que la mesure assignée au développement des matières qu’il renferme. Entre le danger de n’oiïrir au lecteur qu’une série d’axiomes ou d’aphorismes, manquant des explications qui en prouvent l’exactitude, et celui de trop détailler, au risque de rompre le fil des idées fondamentales, il y a un juste milieu difficile à rencontrer ; M. Joseph Garnier a réussi à rencontrer ce juste milieu. Son Traité est à la fois succinct, précis et complet. Grâce à la bonne ordonnance des matières, à l’art qu’il a su mettre à bien propoitionner les différentes parties du sujet, à la netteté et à la simplicité du langage, son livre, sans rien dire de trop, n’omet rien et renferme tous les moyens d’instrmdion désirables....

« L’économie politique est aujourd’hui une science faite, M. Joseph Garnier aura beaucoup contribué à ce résultat, après J. B. Say, par l’ordre, la méthode et les perfectionnements qu’il a introduits dans l’exposé des théories et dans les démonstrations, par la justesse des analyses, par la précision des termes et par le soin rigoureux qu’il a mis à s’en servir, toujours dans le même sens. C’est ainsi que l’on parviendra désormais, ainsi qu’il en est fait justement la remarque, à éviter des causes nombreuses de confusion, et des discussions stériles qui compromettent l’autorité de la science.... »

On a agité la question de savoir si l’économie politique est une science ou un art. La science a pour but d’observer et de décrire des phénomènes réels ; l’art se propose de dicter des préceptes et de prescrire des régies : ainsi, l’économiste, quand il observe les phénomènes économiques, les décrit, les interprète, il fait de la science; quand il en tire des règles'et des conseils pour l'homme et la société, il fait de l’art.

Donc, dans l’élat aciuel de son avancement, et dans les

* Rapport de la 4* édition, 1860.

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écrits des maîtres et dans noire Traité, l’économie politique est à la fois une science et un art. Klle a commencé par n’ètre qu’un art, une branche de l’art de gouverner, la plupart du temps, inspiré par de fausses théories ; mais les résultats et l’examen de ces erreurs ont conduit à des observations Justes de la nature des choses, et la science s’est formée peu à peu du rapprochement et du groupement des vérités acquises. L’art est aussi ancien que le monde. La science, ou connaissance raisonnée des vérités économiques, n’a guère que cent ans de date. C’est en confondant l’art avec la science que M. Blanqui‘ a fait remonter cette dernière au delà des travaux des philosophes du dix-huitième siècle, Jusqu’aux Grecs et aux Indiens.

Cette distinction, établie d’une manière remarquable par Coquelin, n’est pas la même que celle que Rossi a indiquée, et que M. Rau a observée dans son traité, entre l'économie politique pure et l’économie politique appliquée.

L’économie politique pure, c’est la science et l’art, professés dans les chaires, ou écrits dans les livres, abstraction faite du degré d’application dont leurs conseils sont susceptibles dans une localité, à une époque et pour une industrie données ; c’est l’exposition, sans préoccupation, des principes et des résultats de l’expérience. — L’économie politique appliquée, c’est la mesure dans laquelle le législateur et l’adminitrateur public ou privé ont puisé ou peuvent puiser dans les régies et les conseils, qui découlent des vérités de la science, selon les circonstances et la disposition des esprits. Il n’y a pas de principes différents en économie politique appliquée. Seulement, dans l’application des principes de la science, on est obligé de compter avec des difficultés et des résistances de diverse nature, et l’art du législateur, de l’administrateur, de l’homme d’état, consiste à faire le moins de sacrifice pos-

* Hist . de l'économie politique.

no

NOTES ET PETITS THAITÉS

sible aux inlérèts et aux préjugés opposants. Leur devoir est d’avoir toujours la science pure pour flambeau, do proclamer les vrais principes, et de ne pas mettre, comme cela est souvent arrivé, le drapeau de la science dans leur pocbe, et encore moins de le fouler aux pieds, sous le fallacieux prétexte qu’il n’y a pas de principes absolus. L’application peut ne pas être absolue ; mais un principe qui n’est pas absolu, n’est pas un principe.

Les deux distinctions que nous venons d’établir diffèrent encore de celle qu’on fait entre la théorie et la pratique, quand on l’objecte aux vérités économiques, en disant qu’elles sont une théorie (une vaine théorie, ajoute-t-on), tandis que les préjugés que ces vérités combattent seraient l’expression delà pratique. — Toute pratique est le résultat d’une règle bonne ou mauvaise, selon qu'elle est le résultat d’une observation exacte ou inexacte; de sorte que cette opposition de la théorie et de la politique est purement un abus de langage, un sophisme *,

En dernière analyse, cependant, économie politique pure, — science, — théorie, — expriment des idées corrélatives et différentes de celles exprimées pour économie politique appliquée, — art, — pratique.

Ces distinctions qui sont dans la nature des choses sont utiles dans l’enseignement et la discussion’; mais si elles sont

* ï Je connais comme un aulre l’orgueil et les dangers de la théorie ; hiais il y a aussi, à vouloir absolument s’en passer, la prétention excessivement orgueilleuse de n’être pas obligé de savoir ce qu’on dit quand on parle, et ce qu’on fait quand on agit. » (Roter-Collabd, Discours du 8 mai 182i.)

* M. Wolowski a exprimé (Journ. des économistes, numéro d’août 1857, p. 2011 un sentiment à quelques égards différent ; il craint que, s'emparant de cette distinction, les opposants aux doctrines économiques, tout en reconnaissant les principes, ne se présentent bardés d’arguments puisés dans la nationalité, le temps et l’espace. Notre savant ami parle avec l’autorité d’un athlète exercé, habitué à parer les coups des adversaires; mais son objection n’est pas d’ordre scientifique. La distinction est exacte eu fausse : si elle est exacte, il faut l’admettre; puis, lorsque les protectionnistes, par exemple, ont confessé les principes, il faut entrer avec eux sur le terrain de l’application et rétorquer, comme le fait si bien M. Wolowski

IIÜT ET MMITES DE l’ÉCOSOMIE POUTIQUE. Hl

possibles en de certaines questions, elles ne le sont guère, au moins d’une manière absolue, dans l’ensemble d’un traité. Quelques auteurs de traités généraux se sont appliqués à faire, d’une manière plus ou moins heureuse, le départ de la science et de l’art, celui de l’économie politique pure et de l’économie politique appliquée ; ils ont bien groupé dans la seconde partie une certaine quantité de questions d’application, de législation ou de réglementation ; mais ils ne nous ont pas paru pouvoir séparer entièrement dans la première, la science de l’art, la théorie de l’application et de l’expérience

§ V. Des causes qui ont principalement nui au progrès de la science, d la vulgarisation de ses principes, et à son autorité.—Adversaires plus ou moins systématiques de la science.

Diverses causes ont principalement nui au progrès de la science économique, et à la vulgarisation de ses principes et à son autorité.

Parmi ces causes il faut mettre :

1“ La jeunesse de la science (elle est née au milieu du dernier siècle) et ses incertitudes, dès le début; ^ défaut inévitable et dont elle va se corrigeant tous les jours;

2® Le nom d’économie politique ou sociale ou publique, cause, en partie, de l’incertitude de sa définition et des nombreux programmes qu’oD lui a faits;

5® Les difficultés de la nomenclature, et la nécessité où les économistes ont été de se servir des termes usuels et d’en faire varier le sens, au fur et à mesure de la précision des notions acquises ; — les inévitables discussions qui sont résultées de ce travail de la formation de la langue qui est au fond celui de la formation de la science elle-même ;

4® L’objet lui-même de la science portant sur des sujets que

lui-môme, les arguments tirés de la nationalité, du temps et de Tespace. La science pure guide la science appliquée, comme une théorie saine guide une intelligente pratique.

* Rau, 1™ éd., 18‘26-32; — Courcelle-Seneuil, 1858-9; — Cherbuliez, 1862.

tout le monde croit connaître; d’où sont résultés des milliers de volumes et de brociiures sur les principes et les applications, sur les questions générales et spéciales, qui ont plus souvent embrouillé qu’éclairé les notions;

5® Ajoutons qu’il y a peu de sciences où on n’ait annoncé plus de nouveaux principes, plus de nouveaux traités, plus de théories nouvelles, et où ces publications n’aient pas élé l’expression de prétentions plus inexpérimentées; — ça a été l’erreur de plus d’un économiste recommandable que celui de prendre de pareils titres, de croire avoir inventé ce qui était éclairci avant lui, de faire du neuf en changeant la nomenclature ou l’ordre des notions, d’écrire des traités sans avoir suffisamment professé, lu ou médité; — de fonder une économie politique chrétienne, américaine, française, nationale, démocratique, etc.;

6® Le défaut (assez habituel chez les savants comme chez tous les hommes) des écrivains économistes qui ont travesti les idées de leurs adversaires, grossi leurs erreurs, et cru faire en les combattant des théories soit disant nouvelles, tandis qu’au fond, ils étaient plus souvent d’accord avec eux qu’ils ne pensaient;

7° Les discussions sur les limites de la science quelquefois mal engagées par les amis de la science eux-mêmes, et toujours mal interprétées par ses adversaires;

8® Le charlatanisme ignorant de quelques prétendus amis de la science qui lui ont fait un programme fantastique, promettant en son nom des panacées sociales, et faisant naître des espérances qu'il n’est pas en son pouvoir de tenir;

9® L’action des nombreux adversaires, qu’il était dans sa nature d’avoir, et dont voici une énumération incomplète :

a. — Les Préjugés et l’Ignorance, à peu près universels sur les questions économiques; ■ — préjugés nationaux, politiques, religieux, administratifs, populaires, etc. ;

b. — Les Abus qui sc trouvent naturellement démasqués et combattus par la simple exposition de la science;

f. - Les Intérêts privés (de profession ou de localité), aux

BLT ET LIMITES DE l’ÉCONOHIE POLITIQUE. 115

prétentions desquels l’écononiie politique oppose la théorie des intérêts généraux;

d. — Parmi ces intérêts privés, les intérêts des producteurs qui sont ou se croient protégés, ou favorisés par la Prohibition, les droits élevés et les autres entraves commerciales dont l’économie politique réclame la réforme en vue de l’agrandissement des débouchés et du développement de l’industrie intérieure des peuples;

. e. — Les esprits empreints de théories Socialistes en général, idées dont l’économie politique montre les erreurs, les illusions et le danger;

f. — Les partisans de la Charité légale, sur une vaste échelle, dont l’économie politique démontre les effets démoralisateurs et le peu d’efficacité pour les classes nécessiteuses;

g. — Les hommes et les Partis politiques, dans les programmes desquels l’économie politique a plus d’une fois ;nontré, en ce qui la concerne, l'inintelligence des véritables intérêts sociaux, l’esprit de préjugé, et l’inanité des promesses;

h. — Ceux des hommes de Gouvernement ou des Administrateurs, qui agissent au rebours de ses conseils, et dont les actes sont contrariés par la simple exposition de la vérité;

i. — Les Études classiques exclusives qui ont le grave inconvénient d’inculquer à la jeunesse les erreurs et les préjugés des sociétés anciennes, et de laisser ignorer les véritables conditions de l’ordre social moderne; de vicier par cette lacune l’enseignement moral, philosophique, historique, etc., et de répandre des éléments de discorde, de stérile agitation dans le inonde.

j. — Les attaques des adeptes des autres sciences morales qui ont eu et ont encore quelque peine à reconnaître l’existence et l’autonomie de la science économique, indépendante de tout système religieux, philosophique, moral; — attaques répétées par les littérateurs, les publicistes, les romanciers, les universitaires, etc., reproduites sous toutes les formes et formulées notamment par le reproche de matérialisme qui sera examiné plus loin (g ix)*

iU

NOTES ET PETITS THA1TÉS

Je m’arrête sans avoir fini cette énumération. Tous ces obstacles seraient atténués par l’introduction des notions économiques dans l’enseignement général. L’effet d’une saine instruction est de désarmer l’erreur ou le préjugé qui se posent en théories légitimes, souvent avec d’autant plus d’inconvénients qu’ elles sont de la meilleure foi du monde.

§ VI. li’Éeonomie politique et la Statiatique*.

L’économie politique et la statistique sont, pour ainsi dire, sœurs jumelles; elles ont un grand air de famille, elles se prêtent un mutuel appui; mais elles ont chacune un champ distinct.

La statistique constate et recueille les faits sociau.v qui peuvent s’exprimer numériquement, avec un esprit de méthode et un degi'é de précision que l’histoire et la géographie n’ont jamais eus.

L’économie politique expose les lois naturelles de la production et de la répartition de la richesse, l’organisation de la société laborieuse.

11 n’y a pas lieu de les confondre. Mais elles procèdent souvent de concert et s’accompagnent dans leurs investigations.

L’économie politique consulte et invoque la statistique soit pour contrôler ses principes et ses doctrines, soit aussi pour les éclairer, soit encore pour arriver à les formuler. La statistique est donc d’un grand secours à l’économiste, comme au moraliste, comiqe à l’homme d’État ou à l’administrateur.

La statistique consulte et invoque l’économie politique comme elle invoque la morale, la philosophie, comme elle consulte l’histoire, soit pour se rendre un compte exact des résultats qu’elle obtient, soit pour les contrôler, soit môme pour guider ses recherches.

Les deux sœurs n’ont pas toujours vécu en bonne intell i-

* Voir plus haut dans les Éléments de statistique, chap. ii, § 2, le même sujet traité plus longuement et à d’autres points de vue.

BUT ET LIMITES DE l’ÉCONOMIE POLITIQUE. 'H5

gence; mais c’était par la faute de leurs adeptes qui ont été quelquefois exclusifs, prétentieux, injustes, et qui accusaient, les uns, l’économie politique qu'ils ne savaient pas assez, — les autres, la statistique dont ils méconnaissaient les services. En fait, les économistes ont un grand besoin de la statistique, et les statisticiens ne peuvent ignorer les notions générales de l’économie politique. Néanmoins l’économie politique et la statistique ont chacune un champ très-distinct, et elles ne peuvent être confondues.

§ VII. L’Économie politique et la Politique.

L’éconoime politique et la politique ont des rapports trésintiincs sans se ressembler et sans se confondre. .

La politique est à la fois une science et un art. Soit comme science, soit comme art, elle doit, sous peine de s’égarer grossièrement, faire appel aux lumières de la science économique, comme elle doit faire appel aux lumières de la morale, de la science du droit, de l’histoire, de la statistique, etc.

Comme science ou comme art, la politique a pour objet le gouvernement des États et des cités, en ce qui concerne certains intérêts généfaux. On a longtemps cru et on parait encore croire que le gouvernement des Étals doit embrasser tous les intérêts généraux; d'autres vont plus loin et disent tous les intérêts. Ceux qui pensent ainsi sont, qu’ils le sachent ou qu’ils l’ignorent, des esprits socialistes tournant le dos au progrès et se dirigeant vers le communrsme et l’asservissement.

Ceux des intérêts généraux qui constituent le domaine de la politique rationnelle sont ; 1“ la garantie de la Sécurité, de la Justice et de l’Ordre, fonction suprême et principale de l’autorité; 2“ quelques services publics que l’industrie privée ne sait ou ne peut rendre à de meilleures conditions. De celte fonction principale résulte la nécessité — d'une organisation des agents du gouvernement; d’une forme de gouvernement; d’une con-

slitution déterminant les attributions, les fonctions et l’organisation d’un pouvoir législatif, d’un pouvoir judiciaire, d’un pouvoir exécutif, avec — une administration générale, diverses administrations spéciales, une force publique, et le droit de prendre une part du revenu social pour payer les services et autres frais de gouvernement.

L’économie politique n’a dans scs attributions ni la forme du gouvernement, ni le mécanisme des rouages administratifs, ni 1e maniement des hommes et des choses utilisés pour la pro'duction de la sécurité, de la justice et des services publics. Seulement, elle agit indirectement, à la manière de la morale et des autres branches des connaissances humaines, pour donner aux législateurs et aux administrateurs des idées saines sur ce qui est bien ou mal, juste ou injuste. Elle a surtout voix au chapitre quand le législateur ou l’administration touchent à tout ce qui peut concerner la production, la répartition ou la consommation de la richesse, la propriété, le travail, l’échange, à ce qui peut concerner l’organisation laborieuse de la société que le gouvernement a mission de protéger et de surveiller pour punir les cas de nuisance, mais dont la direction est tout à fait en dehors de ses attributions rationnelles.

Dans les questions d’ordre économique, la science signale à la politique les abus, les privilèges, les entraves à faire disparaître; elle lui montre le danger des théories erronées qui l’ont inspirée dans le gouvernement des affaires intérieures et extérieures, et qui ont causé la plupart des guerres qui ont ensanglanté le monde ; elle l’aide à comprendre l’enseignement de l’histoire et la conduit à ne plus mal faire. Elle éclaire enfin les peuples sur ce qu’ils peuvent raisonnablement attendre des gouvernements, — ceux-ci, sur leurs devoirs envers les peuples, — les gouvernements et les peuples sur leurs rapports respectifs en ce qui touche la condition et le bien-être.

L’économie politique est donc la principale clef des questions sociales. On ne peut que mal gouverner sans elle, et tout homme d’État devrait être économiste. Mais cette assertion n’implique pas la proposition contraire. Il n’est pas néces-

BCT ET LIMITES DE l’ÉCONOMIE POLITIQUE. 117

saire que chaque économiste soit homme d’État; car par cela seul qu’on est économiste, on n’a pas toutes les conditions de riiomme public, on n’est pas apte à gouverner. Pour gouverner, il faut d’autres qualités encore : il faut notamment éire doué de ce savoir, de cette influence et de ce tact particuliers qui permettent d’apprécier quand et dans quelle mesure l’application d’un principe doit être faite. La théorie et la science sont de leur nature absolues et radicales ; l’application exige des tempéraments de plusieurs sortes, au nombre desquels il ne faut pas comprendre le procédé peu digne et dangereux qui consiste à renier les principes ou à mettre son drapeau dans sa poche.

(V. ce qui est dit plus haut, p. 110, sur la théorie et la pratique.)

§ VIII. E.‘Éeoiiomie politique et le SocialMnie.

Par suite de diverses confusions, les uns ont souvent reproché à l’économie politique de n’ôtre pas assez socialiste, et d’autres, au contraire, d’avoir engendré, ce qu’on appelle le socialisme '.

Mais les deux choses diffèrent entre elles par des caractères bien tranchés sur des points fondamentaux tels que la pro- , priété, la liberté, l’égalité, la fraternité, la religion, la famille, les attributions de l’Ktal, l’organisation sociale, le progrès et l’intérêt.

I. L’Économie politique considère le principe de 'propriété, comme fondamental, organique et inhérent à la nature humaine.

Le Socialisme tend à le faire disparaître, ou ne craint pas do lui porter de profondes atteintes.

IL L’Économie politique professe le plus grand respect pour la liberté de l’homme, qui est un autre aspect de la propriété. Elle proclame son droit de produire, et 4’cchanger li-

' Si l'une est la vipère, a dit un oraleur espagnol religieux écouté, M. Donoso-Cortès, l’autre est le vipereau.

lis

NOTES ET PETITS TR.UTÉS

breinent selon ses désirs et son intérêt, à la seule condition de ne pas nuire à autrui. Elle considère la libre concurrence comme principe organique, comme le régulateur du pri.v des travaux et des services.

La plupart des écoles socialistes flétrissent la liberté sous le nom d’individualisme. Elles cherchent à supprimer la libre concurrence comme principe subversif.

III. A côté de la liberté, l’économie politique proclame comme corollaire forcé la responsabilité, contre-poids de la liberté.

Le Socialisme supprimant la liberté, supprime également la responsabilité.

IV. L’Économie politique admet Véijalité devant la loi, sous le rapport des droits publics, de la justice, de la protection, des emplois, des charges publiques, et travaille à la suppression de tous les monopoles ou privilèges abusifs.

Le Socialisme aboutit au communisme, à l’égalité des conditions sociales.

V. L’Économie politique veut que les sentiments àe fraternité se développent librement, et ne demande que justice à la loi. Elle a observé les funestes effets d’une charité inintelligente. Elle admet, comme fait naturel, que le sentiment de la fraternilé et l’esprit de charité ne sont susceptibles que d’un développement restreint.

I.c Socialisme part de l’hypothèse inverse, tend à faire exiger la fraternité par la loi, et compte sur le développement do la charité comme remède efficace aux maux de la sociélé.

VI. L’Économie politiqueme s'occupe pas de religion, elle considère seulement le travail et le service des ministres et antres agents religieux, sous le rapport de leur rémunération.

La plupart des écoles socialistes amalgament une théorie religieuse avec leurs combinaisons sociétaires.

VIL L’Économie politique voit dans la famille une des manifestations naturelles de l’ordre social, sans s’occuper d’en modifier l’organisation.

Les systèmes socialistes, au contraire, tendent, les uns, sans

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DDT ET LIMITES DE l’ÉCOSOMIE POLITIQUE. H9

le vouloir, les autres sciemment, à relâcher les liens de la famille et à détruire la famille elle-même, telle qu’elle résulte des développements naturels de l’humanité.

VIII. L’Économie politique assigne à VEtat, comme fonc- • tion principale, la garantie de la sécurité intérieure et extérieure, la garantie de l’ordre et de la justice, et comme fonctions accessoires un petit nombre de services publics, dont l’industrie privée ne peut se charger.

Le Socialisme tend au contraire à mettre toutes les activités sociales sous la direction de l’État, à supprimer toute iniliijtive individuelle, à organiser la société sous une forme communiste et despotique.

IX. L’Économie politique considère \' intérêt individuel, qui se manifeste par la propriété et la libre concurrence, comme le moteur universel et principal de la société. Elle croit à la tendance harmonique et providentielle des intérêts individuels, même lorsqu’ils sont antagonistes. Elle ne compte que dans une faible mesure sur la force de l’intérêt social produit par l’esprit de dévouement et le sentiment de fraternité.

Le Socialisme part, au contraire de celte hypothèse, que l’esprit de fraternité et de dévouement peut et doit remplacer l’intérêt individuel qu’il flétrit du nom d’individualisine.

X. L’Economie politique s’attache à constater les lois naturelles de la formation et de la répartition de la richesse. Elle réclame ensuite la suppression des obstacles qui s’opposent à leur application, certaine que ces lois sont conformes à la justice, et que de leur libre action résulte V organisation naturelle des sociétés et tous les avantages qu’il leur est donné de pouvoir recueillir ; — certaine qu’elles sont favorables à toutes les classes dont les intérêts sont solidaires, et qu’il est impossible d’y substituer utilement et équitablement des combinaisons artificielles.

Le Socialisme ignorant ou niant l’existence de ces lois, ou bien encore attribuant les maux de la société à ces lois laissées à leur libre cours, pense qu’il appartient aux législateurs

de combattre la nature des choses, d’imposer une organisation artificielle de la société et du travail, et de favoriser les classes les plus pauvres, comme dans le passé le socialisme arislocratique travaillait à concentrer aux mains du plus petit nombre les avantages du rang et de la richesse. — Il ne prend pas garde que, si le socialisme démocratique semble plus généreux comme s’appliquant au plus grarid nombre, il n’est pas plus fondé en équité, et qu'au surplus il a pour effet de nuire physiquement et moralement à ceux-là même qu’il veut favoriser

XI. L’Économie politique croit donc au progrès par la réforme des abus, des injustices, des monopoles et des règlements erronés; elle l’attend de la découverte progressive et de la vulgarisation des principes de la science de l’organisation naturelle des sociétés.

Le Socialisme p*usse plus loin sa croyance ; il pense avoir à sa disposition des procédés sociétaires à l’aide desquels on peut procéder à une refonte sociale, — procédés que l’économie politique croit contraires à la nature de l’homme.

Au fond, l’Économie politique et le Socialisme croient tous deux au progrès ; ils désirent tous deux l’amélioration physique, intellectuelle et morale de l’espèce; mais ils diffèrent radicalement par les moyens auxquels ils ontconflance.

Ils diffèrent aussi par le langage. Le Socialisme s’adressant au cœur, procède par voie de sentiment, émet des propositions consolantes, propres à toucher les âmes sensibles et faciles à s’illusionner; il rend la société responsable. Il affirme positivement qu’il a par-devers lui des moyens efficaces de réorganisation et d’un effet immédiat contre la misère ou pour le bien-éire. — La Science économique, parlant à la Raison, faisant la part de la Société et de l’Individu, a naturellement un

* Voir dans le Journal des Economistes, août 1857, un rapport verbal sur le Nouveau traité d’Économie politique, de M. Villiauiné, dans lecjuel M. Passy caractérise lieureuseincrit le socialisme par la préoccupation exclusive du gmiverncment pour une classe de la société.

BDT ET LIMITES DE l’ÉCONOMIE POMTTQÜE.

langage plus froid et plus sévère ; elle constate une nature des choses qu’on ne peut méconnaître, elle combat les illusions, et montre souvent les dangers et la cause du mal, là où le socialisme vovait le remède.

■ D’après les distinctions qui précèdent, ou voit que deux choses ne peuvent avoir des caractères plus différents que l’économie politique et le socialisme : l’une suif la voie de la vérité, l’autre est sur le chemin de l’illusion. Ce n’est que par calcul ou par ignorance qu’on a pu les confondre.

Quelquefois, souvent même, on les trouve amalgamées dans des écrits dont les auteurs se disent, selon leur tempérament, économistes ou socialistes, et qui forment des compositions d’un caractère bâtard dont les nuances peuvent varier à l’infini.

Nous prenons ici le mot socialisme dans un sens neutre et scientifique de dénominateur commun des systèmes sociétaires proposés par un certain nombre de réformateurs excentriques de la société *.

§ IX> — 1.' économie politique^ la Philooopbie et la Morale. Beprocbe de Matérialiome.— Nature de la aeienee économique.

Jadis la philosophie était la science de la sagesse, en vieux français, de la sapience, c’est-à-dire du savoir, de la vérité, de la nature des choses; c’est-à-dire encore du vrai, du beau, de l’utile, du bien.

Depuis que les diverses parties de la science se sont développées, et que. la division du travail s’est introduite dans les connaissances humaines, la philosophie est devenue plus spécialement la science des premiers principes, des premières causes et des rapports généraux qui lient toutes les sciences, comme un tronc auquel se rattachent toutes les branches de l’arbre encyclopédique, entre lesquelles l’économie politique, science du travail et de l’industrie humaine, est une des plus importantes, sinon, la plus importante.

Dans un sens un peu plus restreint, le mot de philosophie ex-

> Voir plus loin une note spéciale sur le Socialisme.

prime l’ensemble des principes généraux d’une science, l’apprécialion des doctrines et des faits relatifs à cette science dans ce qu’ils ont de plus général et de plus synthétique. C’est ainsi qu’on dit de nos jours ; la philosophie de l’histoire et môme la philosophie chimique. C’est ainsi qu’on peut dire que l’économie politique est la philosophie de la statistique et de l’industrie humaine ; comme on peut dire, à un autre point de vue, quelle est la physiologie et l’anatomie de la société, puisqu’elle en analyse le mécanisme et les fonctions et quelle en déduit des observations générales qui lui sont propres.

Dans les collèges, les programmes officiels l’ont subdivisée: en psychologie ou étude générale des facultés de l’âme; — en logique ou étude spéciale des facultés intellectuelles; — en morale ou étude des devoirs de l’homme (envers lui-même, envers la société, envers la Providence), du bien et du mal, du juste et de l’injuste, du mérite et du démérite; — en théodicée ou étude de Dieu, dont le principal caractère est la justice; — en histoire de la philosophie ou histoire des idées des principaux philosophes. '

On voit par cette simple énumération combien l’économie politique, en analysant les besoins de l’homme et les moyens avec lesquels il les satisfait par le travail et l’échange, en étudiant l’organisation et les besoins de la sdciété laborieuse, en approfondissant la notion de l’utile parallèlement avec la notion du droit et du juste*, en faisant connaître plusieurs côtés négligés de la nature des choses ou entièrement ignorés, combien, disons-nous, l’économie politique fournit d’indispensables lumières à toutes les parties de la philosophie, et combien la morale philosophique ou religieuse trouve en elle de points d’appui.

* Voir sur les rapports de l’utile et du jusic, \c Juste et V utile, par M. Dametli, vol. in-8, 1859, et un article de M. de Fontenay, Journal des économistes, iiûWel 1802, suivi d'observations de M. Baudrillart, ib., octobre 1862. — Voir sur les rapports de l’économie politique à la morale l’ouvrage de M. Baudrillart, cité p. 128, et un rapport de M. Dunoyer à r.Vcadéinie des sciences morales et politiques dans le Journal des économistes de juil et 1858.

liDT ET LIMITES DE l’ÉCONOMIE POLITIQUE.

Quand on y songe, on s’explique difficilement comment il se fait que ce complément substantiel et indispensable de la philosophie, de l'histoire, du droit, ait été négligé et systématiquement repoussé. Cette lacune de l’enseignement public dans quelques pays, en France, notamment, est pour une grosse part dans les mécomptes, les fautes, les discordes et les malheurs du passé.

Nous allons revenir sur Inutilité de cet enseignement, arrêtons-nous avant sur le reproche de matérialisme (lisez immoralité!) un de ceux qui ont le plus souvent servi de prétexte aux attaques dirigées contre la science économique.

En soumettant la notion de l’IItile à l’élaboration scientifique, en l’étudiant sous toutes ses faces, l’économie politique arrive à éclairer et guider, à redresser même la notion du droit naturel et l’idée morale (tirée du dogme religieux, des manifestations intimes de la conscience ou de la raison); comme c’est l’effet naturel de toute science (c’est-à-dire do toute vérité démontrée) sur le sentiment traditionnel, instinctif ou raisonné. Son objet est à la fois matériel et moral ; et si elle est de l’ordre des sciences dites naturelles, puisqu’elle a pour objet certains aspects de l’homme physique, elle est bien réellement aussi science morale, — par son point de départ, l'homme intellectuel et moral, usant de sa volonté, libre, responsable; — par son but, la satisfaction des besoins tant intellectuels et moraux que physiques des individus et des sociétés, en accord avec la justice; — par ses moyens d’investigation, l’étude des lois qui régissent le monde moral en ce qui touche à l’activité humaine.

En vérité, il y a aberration à conclure qu’une science, par cela seul qu’elle cherche à se rendre compte comment les hommes travaillent d’une manière plus rationnelle ou plus productive, comment ils se répartissent le plus équitablement les fruits de leurs efforts et de leurs peines et les emploient plus raisonnablement, comment individus et sociétés peuvent mieux éviter la misère, et augmenter leur bien-être, — celte

science doit abaisser les esprits et les âmes, corrompre le sens moral, pousser les hommes à se déshabituer des jouissances intellectuelles et morales et à dégrader leur raison dans l’abus des jouissances physiques.

C’est ainsi que raisonnent encore, de nos jours, des hommes importants par leur savoir à d’autres égards !

A cet inintelligent reproche de matérialisme, l’économie politique a une réponse à chaque pas. Qu’on la suive en détail et qu’on juge.

Pour éviter ce reproche à la science, plusieurs économistes se sont attachés à faire ressortir Tes côtés élevés de cette étude, à lui inoculer le spiritualisme; mais d’autres, plus ou moins antiéconomistes, ont eu la prétention de fonder, sur celte donnée, une économie politique plus élevée, plus philosophique , plus morale , plus religieuse , plus démocratique, plus sympathique aux classes souffrantes, une économie politique spiritualiste, — chrétienne, — charitable, — socialiste, francise; d’autres, sans aller si loin, l’ont subordonnée à la philosophie, à la morale, à la religion et même à la nationalité : les uns par croyance sérieuse, les autres pour faire accepter la science par d’inlluents advereaires, les autres simplement pour abriter quelque théorie de leur invention.

Autant de prétentions, autant d’efforts inutiles qui ont compromis l’autorité de la science pour quelque succès éphémère. L’économie politique n’a rien à voir avec la religion et la nationalité, avec la forme du gouvernement*, elle a un tout autre champ que la morale, qui peut lui servir, mais quelle aide à son tour ; elle est une branche distincte de la philosophie considérée comme tronc de toutes les sciences ; elle est, dans un autre sens du mot, la philosophie, c’est-à-dire l’étude des lois générales de l’industrie humaine, comme elle en est, à d’autres points de vue, la physiologie, l’anatomie, l’économie sociale. Science, elle ne s’adresse ni au sentiment, ni à la sympathie pour aucune classe spécialement; mais elle signale

* Elle peut cependant contrôler les doctrines et les résultats de la politique au poitit de \-ue de l’utile et du juste.

BOT ET LIMITES DE l'ÉCONOUIE PüUTIQUE. 125

rutile et le juste pour chacun et pour tous; elle montre l’abus, et distingue ceux qui en profitent et ceux qui en souffrent. N’est-ce donc pas une mission assez ample, assez flatteuse? Cette mission est-elle donc sans grandeur et sans poésie ?

Elle n’a rien à voir avec les théories du spiritualisme et du matérialisme des écrivains philosophiques, qui en sont arrivés à ne plus guère se comprendre avec ces deux termes, tant a varié la signification de chacun d’eux. En partant de l’étymologie, on peut dire que l’économie politique est à la fois spiritualiste et matérialiste, parce qu’elle tient grand compte des forces intellectuelles et morales des hommes et des résultats moraux de leur activité, grand comple aussi de la matière à l’aide de laquelle celte activité se produit. Si on veut faire des deux termes, des synonymes des qualificatifs moral et immoral, l’économie politique est forcément spiritualiste, nous l’avons prouvé plus haut ; il n’y a pas à s’efforcer de faire entrer le spiritualisme en elle; et c’est une objection sans fondement que l’on fait quand on invoque contre elle le reproche de matérialisme, — mot vide de sens en philosophie, qualification inexacte et absurde dans le sens usuel d’immoralité*!

L’ignorance, les préjugés, les abus, le calcul des intérêts privés, l’esprit de système ont produit, nous l’avons vu, un bien grand nombre de préventions contre l’économie politique.

La prévention tirée du reproche de matérialisme ou d’immoralité, est une des plus répandues, bien qu’il y soit victorieusement répondu par l’ensemble des études économiques; arrêtons-nous encore sur ce point avec l'illustre M. Dunoycr, dont la science déplore la perte récente.

* Voir une inléressanle discussion entre M. Dametli, professeur d’économie politique à l’.Vcadémie de Genève, et M. H. Baudrillart, professeur suppléant d’économie politique au Collège do France, sur le spiritualisme en politique. Journal des économistes, mai, juillet, octobre — Voir du Spirilttalisme en économie politique, par M. Rondelet, in-8, 1859, et les écrits indiqués ci-dessus, p. 122, Note.

« On reproche aux études économiques, a dit M. Dunoyer*, de tourner beaucoup trop l'activité et les affections universelles vers la recherche des biens matériels, d’abaisser à la fois les cœurs et les intelligences. Il faudrait, ce me semble, pour qu’ elles eussent un si triste effet, qu’on en eût pris une idée bien peu exacte, et qu’on leur imprimât une direction bien mal avisée. Ne leur fût-il assigné d’autre objet que l’acquisition de la richesse, rien ne serait encore si aisé que de leur imprimer une direction élevée et morale. El, en effet, la fortune ne sert-elle donc qu’à la satisfaction de plaisirs grossiers? Prenons garde qu’elle peut être recherchée, et qu’elle doit l’être, comme un instrument de force, d’indépendance, de dignité, plus encore que comme une source de bien-être. Considérons aussi que les travaux qui la créent sont par euxmèmes un moyen très-actif de développement et de moralisation; que ces travaux, pour s’exécuter avec aisance et avec succès, exigent l’acquisition de toute sorte de talents et de qualités honorables; que leur puissance est aussi étroitement subordonnée au progrès des mœurs qu’à celui des idées, et que, voulût-on n’assigner à l’activité sociale d’autre objet que d’enrichir la société, il ne serait permis encore de négliger aucun des arts élevés que la société pratique; qu’elle a besoin, pour prospérer, d’imagination, de goût, de science, d’honneur, de moralité, tout aussi bien qu’elle a besoin des matériaux, des instruments, des forces aveugles qu elle emploie. »

« Et d’ailleurs, est-ce donc seulement pour s’enrichir qu’elle s'impose des labeurs si rudes? qu’elle acquiert avec effort tant de précieuses qualités, reconnues indispensables au progrès de son opulence? Et ne serait-il pas vrai de dire qu’elle ne travaille avec tant d’ardeur à accroître son opulence que pour se préparer à des acquisitions d’un ordre plus élevé? Il est digne de remarque que notre société, qu’on croit si exclusivement préoccupée de la recherche des biens terrestres, ne dépense peut-être pas, tout compté, moins de cent millions

' Discours d’ouverture de la séance publique annuelle de l’Académie des sciences morales et politiques (1846).

BUT ET LIMITES DE l’ÉCONOMIE POLITIQI'E. 127

tous les ans pour la salisfaclion de ses besoins religieux; qu’elle paye encore plus sans doute pour les services de toute espèce que réclame son intelligence, infiniment plus encore pour les soins innombrables donnés à son imagination, et qu’à vrai dire on pourrait assigner pour fin à l’activité sociale l’accroissement des ricbesses morales, intellectuelles, effectrv'es, tout aussi bien que celui des richesses purement matérielles. Si la science économique ne s’occupe directement ni de politique, ni de morale, ni d’esthétique, ni de technologie, ni d’aucun art particulier quelconque, elle enseigne comment tous les arts possibles entrent dans l’ordonnance générale de la société, quel rôle ils y jouent, quel appui mutuel ils s’y prêtent, quel lien fraternel les unit, à quel ensemble de causes se lie la puissance des uns et dos autres, et comment les classes nombreuses qui les exercent trouvent toutes indistinctement, quoique à des degrés divers, dans les services qu’elles rendent, les moyens de vivre, de s’eni'ichir, de s’honorer, de s’élever, de s’ennoblir, et peuvent se rendre communs, par du travail et des échanges, les biens de toute espèce, matériels, immatériels, que, dans sa fécondité inépuisable, ne cesse d’engendrer l’universelle activité. Nulle science, à vrai dire, ne fait mieux comprendre le mécanisme naturel de la société, n’en donne des idées plus simples-, plus lucides, plus commodes, et n’offre, en réalité, un attrait plus puissant. »

Le reproche de tourner trop exclusivement les esprits vers les biens matériels n'est donc pas exact, puisque l’économie politique se préoccupe au même degré des biens immatériels. Mais fût-il exact, qu’il ne devrait pas plus s’adresser à l’économie politique qu’à chacun des divers arts qu’elle considère, savoir : l’agriculture, l’industrie, le commerce, et tous- les arts qui on’t pour but d’accroître l’aisance générale; — pas plus à récoiiomie politique, qu’aux autres sciences ayant pour but et pour effet de développer l’intelligence de l’homme, premier instrument de production et d’aisance.

On peut dire de plus à son avantage que, si elle s’occupe des moyens généraux de produire la richesse et de la faire circu-

Digü'ze^ bv Coogk

1er plus facilement, elle s’occupe également des moyens de la répartir plus équitablement et de l’utiliser plus fructueusement, toujours en vue de l’amélioration des masses sous le triple rapport physique, intellectuel et moral de l’espèce humaine; on peut dire 'par conséquent que l’économie politique est une des branches de la science universelle de la justice. De quelque façon qu’on la considère, quand on la considère en connaissance de cause, on arrive à conclure avec M. Droz que l’économie politique est le meilleur auxiliaire de la morale

§ X. — milité de renseignement de l'économie politique.

Intérêt qu'offre cette étude.

L’économie politique, on l’a vu, est l’auxiliaire et souvent aussi l’éclaireur des autres sciences morales et politiques, du Droit, de la Morale elle-même, soit traditionnelle, soit philosophique et rationnelle; elle est spécialenaenl le flambeau de la Statistique et de l’Histoire, le conseil de la Politique et de l’Administration. Science générale ou Philosophie de l’Agriculture, de l’Industrie, du Commerce, et de toutes les branches de l’activité humaine, elle montre l’accord et la divergence des intérêts individuels et des intérêts sociaux, des intérêts des pauvres et des riches ; — Physiologie et Anatomie sociale, elle montre l’organisation rationnelle des sociétés, les conditions du bien-être et les causes de misère des familles et des groupes de population*. Elle signale les abus, les injustices, les monopoles, les vices de toute espèce qui obstruent le mécanisme social et font obstacle aux lois naturelles de la Providence. Elle combat la routine et les préjugés populaires de nation, de gouvernement, de caste, d’industrie, de profession. Elle analyse et dissipe les illusions, les fausses théories qui surgissent dans le mouvement des esprits. Elle travaille à faire disparaitre les mauvais sentiments qui divisent les classes de

* M. H. Baudrillart a tait une ample démonstration de cette vérité dans son ouvrage Des rapports de la morale et de l'Économie politique. 80; 1860. V, les écrits indiqués ci-dessous, p. 122 et 125, en note.

nUT ET LIMITES DE l’ÉCONOMIE POLIIIQÜE.

citoyens au sein d’un même pays, et qui divisent les pays au sein de l’humanité; elle tend à diminuer les défauts, les difficultés et la responsabilité des gouvernements, en même temps que les exigences et les travers des gouvernés; elle montre enfin, pour tout dire en un mot, la voie du progrès conforme à la nature des choses, — du progrès susceptible de réalisation.

L’économie politique évidemment n’est tout cela et ne peut faire tout cela, à un moment donné, que dans une certaine limite ; — mais le moyen d’augmenter ses services c’est de l’enseigner et de l’étudier. Par l’enseignement disparaîtront les causes qui se sont opposées à ses progrès, qui ont compromis son autorité. Par l’enseignement et l’étude, elle fera de nouvelles étapes sur le chemin de la vérité, elle fournira de nouvelles lumières aux autres sciences morales et celles-ci la fortifieront à leur tour. D’où résulteront plus de saines notions dans le monde, plus de conditions de stabilité, d’accord entre les classes, de paix entre les nations, de progrès sans révolution, de bien-être et de bonheur.

L’économie politique est plus ou moins enseignée dans les écoles et les universités des divers pays ; mais cette branche de l’instruction a partout de nombreuses lacunes. En France, tout est à faire! Fonlenelle disait *, que sous Louis XIV, « les mathématiques et la physique étaient généralement inconnues et passaient pour inutiles. » ‘De nos jours on en peut dire autant de l’économie politique.

Semble-t-il croyable que dans ce pays, chez un peuple qui a la prétention, à divers égards justifiée, de tenir une des têtes de la civilisation, — les hommes qui sont créateurs de 1a richesse dans une branche quelconque de l’activité sociale, consommateurs de cette même richesse à cent titres divers, coopérateurs dans une industrie quelconque, soit à titre d’entrepreneurs, soit à titre de travailleurs, soit à titre de possesseurs d’instruments de travail; — puissants avec de nombreux

* Préface à l'Histoire de l'académie des sciences, p. 4.

NOTES ET PETITS mAlTÉS.

intérêts à sauvegarder, les utopies à combat Ire ; pauvres avec la misère à éviter, l’aisance à acquérir ; — qui sont les uns prédicateurs de morale, les autres gardiens de l’ordre social, ou législateurs, ou juges dans les complications d’intérêts, ou conseils des parties adverses, ou gouvernants, administrateurs des intérêts publics, réformateurs des abus, redresseurs des préjugés populaires ; — semble-t-il possible que, d’après la manière dont les choses sont organisées, tous ces hommes négligent d’apprendre ce qu’on peut savoir, de par la science, sur les lois générales de la production, de la distribution et de l’emploi de la richesse, sur la propriété, sur les intérêts individuels et sociaux, nationaux ou internationaux, sur l’organisation naturelle des sociétés, les devoirs des gouvernements, etc., pour s’en tenir à l’inspiration qui leur viendra d’un préjugé, de la routine, de l’intérêt privé, d’une théorie d’administration surannée.

L’utilité de l’enseignement des connaissances économiques ressort avec une force d’axiome de toutes les considérations que nous venons de présenter. Toutes les classes de la société, riches et pauvres, jeunes et vieux, savants et ignorants, gouvernapts et gouvernés, y trouveraient une force intellectuelle et morale ; et il en résulterait pour la société à la fois plus de calme, plus d’activité, plus de moralité, plus de bien-être, plus de bonheur. En vérité, il est bien juste de dire que : « l’avenir appartient aux nations qui connaîtront le mieux et qui sauront le mieux appliquer les principes de la science économique ^ » C’est pourquoi on ne saurait trop répéter avec le souverain qui gouverne le pays où l’économie politique est le moins enseignée : « C’est le devoir des bons citoyen? de répandre les saines notions d’économie politique. »

Mais, dit-on, comment enseigner à la jeunesse, aux classes ouvrièreSj une science si abstraite? — Ce ne peut plus être là une objection aujourd’hüi. Par suite des nombreuses élabora-

* A. F. Chfii’buliez, Préciidela science économique, l. I, 48.

BDT ET LIMITES DE l’ÉCONOIIIE POLITIQCE. 151

lions dont les principales notions ont été l’objet, rien de plus facile que de faire une série de progranniies appropriés aux écoles de toute nature et diversifiés selon la population qui les fréquente. D’autre part, il est aussi facile et plus facile môme d'intéresser de jeunes auditeurs avec des questions qui touchent aux afl’aires et au bien-être de leurs familles, que de leur faire écouter toute autre leçon d’histoire, de géographie, de grammaire, de calcul ! il serait infiniment plus focile d’attirer l’attention des collégiens, avec l’exposé du mécanisme social, et des divers phénomènes économiques qui s’accomplissent sous leurs yeux et dont ils entendent discuter ab hoc et ab hac, dans leurs familles, qu’avec des thèmes, des versions, les cours de logique et de rhétorique minutieuses qu’on leur fait. Consultez-les, ils vous diront combien ils préfèrent les professeurs d'histoire qui font quelques digressions à ce sujet.

A fortiori, s’il s’agissait des hommes faits. Au surplus, nous répéterons ce que nous avons dit ailleurs : « L’économie politique ne manque d’attrait que pour des esprits sans portée; elle a pu répondre à l’habile orateur qui, à propos du libre échange, l’a traitée un jour en pleine tribune de « littérature « peu divertissante ‘ » — Je ne suis pas la littérature, je suis une science ; la vérité, l’honnêteté, la clarté de mes principes, voilà mon genre d’attrait. Venez à moi si vous voulez vous instruire et perdre vos préjugés; adressez-vous (non à Smith, Say, MacCulloch ou Dunoyer, etc.), mais à celles,des muses dont c’est la spécialité, si vous voulez avoir de l’agrément; — allez chez Bobèche ou chez Galimafré, si vous voulez vous di* vertir. »

Mais où prendre des professeurs ? — D’abord parmi les adeptes, rares il est vrai, de la science, mais encore assez nombreux pour occuper une chaire dans chaque faculté. — Que si, pour une raison ou une autre les économistes, en titre ou déjà pré-

• M. Tliiers, à l’Assemblée législative en 1851, en combattant le projet de réforme douanière proposé par M. Sainte-Beuve.

parés, ne conviennent point, qu’on prenne les premiers venus, (parmi les hommes à esprit cultivé bien entendu), qu’on prenne même des adversaires de la science (politiques, socialistes de toute école, littérateurs, publicistes, médecins, administrateurs, moralistes, négociants, etc.), et qu’on leur donne pour tout programme d’enseigner l’économie politique; nous avons la conviction, basée sur l’observation, qu’au bout de deux ou trois ans, par le seul effet de la force d'attraction de la vérité étudiée, leur esprit convergera vers le giron de la science orthodoxe, de celle qui arrive à la vérité par la méthode scientifique et à l’aide de l’étude des travaux des maîtres, de celle qui n’est eu dernière analyse qu’un développement de la sphère du bon sens apercevant le vrai et le bien.

Nous parlons sérieusement. — Mais si on trouve que nous plaisantons, nous n’insisterons point et nous signalerons une autre catégorie de professeurs moins sujets à caution et qui en peu de temps formeraient une précieuse armée de propagandistes. Nous voulons parler des professeurs de philosophie et d'histoire. Ils savent étudier, ils savent enseigner, et dès la seconde année ils enseigneront passablement.

Répondonsà une dernière objection. Comment se fait-il, nous dit-on, qu’un économiste, partisan né de l’en.seigiiement libre, demande la création de renseignement de l’économie politique par l’État? — D’abord, on peut être économiste, très-ami de la liberté d'enseignement, et très-opposé à toute espèce de monopole, et concevoir néanmoins, avec .\dam Smith, l’organisation par l’État ou la commune d’un certain enseignement supérieur que l’industrie privée ne pourrait point entreprendre, — et concevoir encore un certain enseignement élémentaire donné, public, plus ou moins obligatoire et comme œuvre de charité ou de sécurité sociale. Kn second lieu, il y a à répondre à l’objection, que tant que l’État et la comimme croiront, à tort ou à raison, devoir posséder des établissements d’instruction et y faire enseigner tout, excepté l'économie politique, la logique et le bon sens permettent de leur

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faire humblement observer que s’ils ont une exception à faire, cette exception ne tombe pas sur la plus utile des études.

Ici j’entends encore une autre objection, .l’y réponds sans la formuler. Les cours d’économie politique auraient joui, s'ils avaient existé , ils jouiront, s’ils doivent exister, de la même liberté que les cours d’histoire et de philosophie. Même avec des Loriquet ou des prohibitionnistcs au conseil de l’instruction publique {que les dieux nous en préservent cependant), on pourrait encore dire d’excellentes choses dans un cours d’économie politique ou sociale ou mieux de science économique; car, malgré le nom de , la science, il n’y est point traité de mécanismes constitutionnels, d’organisation des pouvoirs publics, du jeu des partis, etc ; — en un mot de Politique ; et c’est pour cela qu’il y aurait tout avantage de revenir à la dénomination à la fois neutre, simple et exacte d’ÉcoKOwiQUE que nous avons proposée.

§ XI. Sur diverses définitions de la science.

( Addition au § 1. )

Dans le g 1 (p. 84) sont mentionnées et discutées les définitions de Montchrétien, de Rousseau, de Voltaire, de Montesquieu, des Physiocrates, d’Adam Smith, de J. B. Say, de l’auteur ; de Sisrnondi, Storch, Rossi, God. Cavaigiiac, Ott, J. S. Mill, • Turgot, Michel ChevaUer, Droz, Coqueliii, Whately, Bastiat, Fonteyraud, de Fontenay.

En voici quelques autres sur lesquelles nous avons eu occasion de reporter notre attention, depuis que ce qui se précédé est imprimé.

L’abbé Genovesi, une des illustrations philosophiques du dix-huitiéme siècle cl un des premiers promoteurs des idées économiques en Italie, disait : « Celte partie de la politique qui embrasse les régies pour rendre la Nation populeuse, riche, sage, policée, peut s’appeler économie civile. » — Il disait aussi Éconoinic publique. Economie, science économique

^OTES ET PETITS TBAITÉS.

p. 98), et comprenait ensemble., la science économique, la législation, raclministralion. Le départ de ces notions n’était pas fait dans son esprit, ni dans aucun autre à cette époque.

Dans le Dictionnaire des finances de l’Encyclopédie méthodique (1787), « l’Économie politique » est définie : « La prudence et le ménagement que l’on met dans la dépense de son bien ou de celui des autres.» — C’est là l’économie domestique et tout au plus l’économie publique.

James Mill (le père), une des autorités de la science, un des émules de Ricardo, Say et Malthus, disait dans l’introduction de ses Éléments d’économie politique (1808), traduits en 1825 par Parisot ;

« L’économie politique comprend quatre recherches principales : 1“ quelles sont les lois qui règlent la production des richesses ; — 2“ les lois selon lesquelles les richesses produites par le travail de la société sont distribuées ; — 5" les lois selon lesquelles les richesses sont échangées les unes contre les autres;'— 4“ les lois qui règlent la consommation, » — C’est, à un moindre degré de condensation, la formule de J. B, Say.

Destutl de Tracy, autre illustration philosophique du commencement de ce siècle, disait dans l’avertissement de son Traité d'économie politique (1815);

t L’objet d’un traité spécial d'Économie politique est d’exa- • miner quelle est la meilleure manière d’employer toutes n®s facultés physiques et intellectuelles à la satisfaction de nos divers besoins. » — Employer nos facultés à la satisfaction de nos besoins, c’est produire et échanger, puis répartir et consommer la richesse. Destutt de Tracy disait autrement et moins clairement la même chose que J. B. Say.

M. H. Dunning^Macleod, qui a la prétention de faire de grandes innovations dans la science (Eléments of political.economy, 1858), à commencer par la définition, dit que « l’écono-

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mie politique a pour objet de découvrir les lois qui régissent les relations d’échange ou les valeurs des quantités ou des objets; » ou, en moins de mots, que l’économie politique est proprement la science des lois qui régissent les valeurs. — C’est 1a définition de Mac Culloch et de Whately, et aussi celte de Condillac avant eux (V. p. 87, 91). L’économie politique est eela, mais elle est autre chose encoi e.

Nous avons rappelé (p. 88) l’opinion de M. Jean Reynaud croyant que l’économie politique doit varier avec la forme des gouvernements; il faut ajouter que celte erreur était la conséquence naturelle de la définition qu'il donnait dans son rapport au ministre (1818) ; « La véritable économie politique, disait-il, n’étant autre, en définitive, que la science de la politique et de l’administration... «—Autre erreur; car la véritable économie politique n’est ni la politique ni l’administration ; mais celles-ci, pour être bonnes, doivent s’inspirer de l’économie politique... la véritable! Jean Reynaud. esprit supérieur cependant, ne-savait pas l’économie politique, dont il voulut supprimer l’enseignement. Dix ans auparavant, un des plus grands écrivains de ce temps-ci, disait à l’illustre Rossi, qui nous l’a rapporté : « Il nous faut maintenant une économie politique nouvelle ; personne n’a plus qualité que vous pour remplir cette utile tâche. » A quoi Rossi répondit ironiquement ; « Vous tombez bien mal ; je ne sais, moi, que la vieille. * Ces deux épisodes justifient bien notre assertion (p. 129), que l’économie politique est généralement inconnue et passe pour inutile, absolument comme les mathématiques du temps de Louis XIV, selon ce que rapporte Fontenelle.

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