VALEUR, MONNAIE, MÉTAUX PRÉCIEUX, NUMÉRAIRES
en plus vive, aveugle, pressante, et la valeur échangeable du bié dépasse toutes les prévisions. — Telle est l’influence que peut exercer sur le marché la rareté de ces choses dont la quantité ne peut augmenter à volonté, l’utilité restant la même.
« KiTcore une fois, par les mots offre et demande, il ne faut pas entendre seulement les quantités matérielles qui existent sur le marché. Dans la demande, il faut aussi prendre en considération l’extrémité et l’étendue de besoin, ainsi que les moyens d’échange dont le demandeur peut disposer; et dans l’offre la plus ou moins grande facilité que peuvent avoir les producteurs de modifier par la concurrence la condilion du marché, et d'exciter ainsi les espérances et les craintes des acheteurs et des détenteurs actuels de la denrée. »
L’état de l’Offre et celui de la Demande se composent de données morales difficiles à juger et de données arithmétiques qui elles-mêmes ne sont pas toujours soumises à l’observation. (3n ne peut savoir au juste l’état des affaires, le nombre des offrants et la quantité offerte, le nombre de ceux qui demandent et la quantité demandée, les besoins réciproques de vendre et d’acheter; car l’intérêt sait employer la ruse pour cacher les marchandises et les soustraire aux calculs des acheteurs. L’offre comprend souvent des marchandises qui sont ou ne sont pas encore confectionnées, dont la quantité future est encore incertaine, soit qu’elle dépende des saisons pour la fabrication ou le transport, soit qu’elle dépende d’autres circonstances éventuelles. Quand les marchandises sont présentes, les marchands, pour atténuer l’offre, supposent des demandes ou des ventes, ils feignent des livraisons qui imposent à l’acheteur et n’opèrent qu’un déplacement ; ils retirent parfois du marché une partie de ce qu’ils y avaient mis, et la gardent pour un moment plus opportun. — La quantité demandée est dissimulée avec plus de facilité quand elle n'est pas en nature sur le marché, comme cela arrive parfois de la quantité offerte.
Si on en impose sur les données arithmétiques, on le fait à
KOTES ET PETITS TRAITÉS
plus forte raison sur les données morales et réciproquemeiil . On n’avance que le moins possible et avec précaution ; les demandeurs attendent l’ offre, les offrants la demande. On ale projet d’acheter beaucoup,' on demande peu, et on demande en même temps à des personnes diverses et dans des lieux différents; mais le prix une fois établi, on double, on décuple les marchés au cours ou avec une légère augmentation. 11 en est de même de la vente. On offre dans des lieux différents à des personnes qui ne se voient pas ; on parait favoriser les acheteurs qui se décident les premiers, et on multiplie les affaires en vendant à tous sur le même pied. Des deux parts on ne parle que pour démonter son antagoniste ; on ne dit que ce qui convient à l’intérêt du moment.
Ces faits se passent sur tous les marchés, et sont facilement observés partout où se rencontre un grand concours d’acheteurs et de vendeurs soit de marchandises, soit de services, soit de papiers représentatifs de valeurs publiques et autres, comme dans les foires, les places où les ouvriers se réunissent, les bourses de commerce, etc.
L’état des revenus influe encore sur les rapports de l’offre et de la demande. Ceux qui offrent cherchent à apprécier les ressources des acheteurs ; ceux-ci raisonnent sur la situation des classes auxquelles ils destinent leurs marchandises.
La nature des produits est également pour beaucoup dans les déterminations qui les concernent. Les uns, dont les frais de transport sont nuis, vont sans obstacle d*un lieu à l’autre, de foire en foire; d’autres ne peuvent plus sortir d’un marché une fois qu’ils y ont été portés. Les uns se conservent longtemps, d’autres doivent être promptement vendus avant de perdre leur fraîcheur ou leurs qualités essentielles. Du côté de la demande il y a, par contre, des besoins avec lesquels on ne peut pas transiger, et d’autres, au contraire, dont la satisfaction peut être renvoyée à des jours, des mois et des années.
Il faut citer aussi l'iiiflucnce des circonstances accidentelles : la crainte de voir cesser un monopole, ou la certitude de sa
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durée; la crainte d’une mauvaise récolte, ou l’espoir d’une année abondante; la crainte ou l’espoir d’un événement public heureux ou malheureux, tel que la signature d’un traité de paix dans un temps agité, ou la déclaration de la guerre, qui vient jeter ce pays dans des hasards redoutés. Il faut encore citer les faux bruits, la circulation des nouvelles controuvées, les coalitions de certains groupes de vendeurs ou d’acheteurs, etc.
Dans cette lutte, ceux qui sont expérimentés, prudents, patients, dissimulés, froids, circonspects, bien avisés et prompts à exécuter, ceux qui possèdent un grand crédit ou des capitaux disponibles, ont de grands avantages sur ceux qui sont dans des conditions opposées, et il arrive parfois que ces avantages donnent la supériorité aux acheteurs sur les vendeurs, ou aux vendeurs sur les acheteurs.
Enfin l’ofl’re et la demande réagissent l'une sur l’autre. Lorsqu’elles sont, relativement l’une à l’autre, plus fortes ou plus faibles, il arrive que l’une est d’autant plus grande et plus forte que l’autre est plus petite ou plus faible. En d’autres termes, plus on offre, plus on affaiblit la demande; plus on demande, plus on affaiblit l’offre.
Ces dernières observations sont en parties empruntées à un écrivain peu connu, mais quelquefois heureux dans ses analyses et ses aperçus *. Conformément à celles de Rossi, qu’elles complètent, elles montrent combien la formule de l’offre et de la demande résume de phénomènes complexes et délicats, et elles expliquent la difficulté qu’elle a rencontrée dans sa vulgarisation.
Mais comment formuler d’une manière plus heureuse les phénomènes qu’elle exprime ? C’est. un problème qui a exercé la sagacité de Ricardo, lequel a indiqué, comme régulateur de la valeur échangeable des choses, la quantité du travail nécessaire pour les produire, ou, mieux encore, les fiais de la production.
‘ Feu Robert ; De la richesse! ou Essais de ploutomanie. Paris, 184t. .
Nous exposons dans le Ti'aité d' Economie politique les qualités et les defauts des deux formules qui se complètent l'une par l’autre ; d'où il résulte que l'ensemble des phénomènes ne • peut être entièrement exprimé que par la réunion des deux formules, c’est-à-dire que la valeur et le prix courant des choses dépendent en même temps, et dans une certaine mesure, de l'offre et de la demande et des frais de production.
Un économiste anglais, M. Dunning-Macleod, croit être en possession d’une formule supérieure en disant que « le prix varie en sens direct derf«t<'«.s’î7t'du service rendu, — et en sens inverse de la puissance de l’aclieteur sur le vendeur »
La première partie est synonyme de la formule incomplète de MM. Carey etBasliat(Uoy.le Traité). La seconde no dit pas autre chose et pas mieux, ce nous semble, que l’offre et la demande ; la demande, c’est l’action de l’acheteur ; l’offre, c’est celle du vendeur.
La formule de l’offre et la demande a été l’objet des attaques de quelques écrivains, les uns socialistes avoués, les autres socialistes sans le savoir, qui la présentent comme un principe inique, barbare, inventé par les économistes, et destiné à disparaître dans une société mieux constituée.
Mais quand on se rend compte de ce que ces écrivains ont voulu dire, on voit qu’ils n’ont pas même compris l’objet de leur critique. L’offre et la demande, conséquences forcées et nécessaires des besoins de l’homme, de la nécessité où il est d’échanger, en toute liberté, les fruits de son industrie, c’està-dire ses produits, son travail ou ses services, contre les produits, le travail ou les services d’un autre homme, — l’offre et la demande, conséquences du principe de propriété, sont des actes tellement inhérents à la nature humaine, qu'il est impossible de concevoir l’homme qui ne les ferait pas. Ces actes
* Dunning-Macleod, Eléments of polilical tconomy, Londres, Longmann , in-8*, 1858. — M. Henri Richelot a exposé les théories de cet économiste sous ce titre fantastique de Une révolution en économie politique, Paris, Capelle, in-8», 1805.
VAI.EUR, MONNAIE, MÉTAUX mÉCIEÜX, NOMÉRAinE. ^ {\Z
ne sonl pas plus Iniques que l’aller et le venir, et, si on les supprime, riiomme se rapproche singulièrement de la bête. C’est l’objecliou faite au principe de concurrence sous la forme l? plus naïve et la plus puérile, à laquelle, en vérité, on ne répond qu’en l’exposant. L’jècole fouriériste a prétendu que ses associations communales ou phalanstères ne seraient plus soumises à cette loi ; mais, en admettant que l’échange cessât d’exister entre individus par suite de celte combinaison sociale, il se retrouverait entre les associations, qui ne se suffiraient pas à elles-mêmes comme les colimaçons dans leurs coquilles, et qui seraient obligées de faire des transactions conformément à toutes les circonstances indiquées par la formule de l’offre et de la demande. 11 est vrai qiie les communistes ne reculent pas devant le rêve d’une association universelle de laquelle h notion du tien et du mien serait bannie ; mais que diroà des gens qui vous affirment qu’ils ont découvert l’échelle avec laquelle ils ne tarderont pas à pouvoir prendre la lune avec les dents ?
L’auteur d'un livre récent, qui a eu la prétention d'écrire de « Notiveaux principes', » a dit ceci : L’offre et la demande ne servent à rien, si ce n’est à couvrir l’ignorance des économistes (p. 20ü) ; car on ne peut en tirer aucune conséquence sérieuse, et on lie la jette en avant que pour ne pas rester court (p. H 7). Elle aura toujours pu tirer son homme d’affaires Je ne l’aperçois jamais sans me rappeler un professeur de chimie, fort habile du reste, qui, embarrassé parfois dans l'explication de certains phénomènes, prenait son air le plus concentré et le plus doctoral, et nous disait : « "Nous pensons qu’ici l’électricité joue un grand rôle (p. 214). *
Cette plaisanterie n’a pas le mérite de la justesse ; et ce qu’il y a de piquant, c’est que l’auteur, qui traite avec le même dédain la formule des frais de production de Ricardo et celle de l’utilité, en arrive à dire lui-même que la valeur — s’établit
' fÿouveaux principes d'économie politique, p.nr M. Es-ménard du .Mazcl ; Paris, Joubert, 1 vol. in-S“, 1849; — De la valeur, lettre à M. Garnier, par le même, broch. in-S”, 1855.
NOTES ET PETITS THAITÉS
par l'expérience, l’habilude et le caprice (p.M5); — formule qui implique au fond l’idée d’offre et de demande, et qui n’a d’autre mérite que d’être moins satisfaisante et moins intelligible que les autres.