ET LES MESURES QUI S’Y RATTACHENT
Historique. — Lettre de l’Empereur du .^i janvier 1860. — Mesures qui l’ont suivie. — Analyse du traité de commerce entre la France et l’Angleterre. — Conséquences de ce traité. — Les promoteurs de ce traité. — Paroles de Robert Peel.
§ I. Bi«tori<|ue.
Le tarif de. 1791, dressé sous l’influence des idées économistes, était très-libéral. Les droits furent successivement augmentés, dans un esprit de représailles et d'hostililé contre l’Angleterre, sous la Convention, le Directoire et l’Empire, par l’influence des intérêts agricoles et manufacturiers mal uispi-
NOTES ET PETITj TEAITÉS.
rés et coalisés sous les gouvernements de la Restauration et de Juillet (1815*1848). La seconde République (1848-1851) fut tout à fait inintelligente à cet égard et ne songea à aucune réforme. Les publicistes économistes n’ont cessé de lutter pour arrêter les progrès de ce système fatal à l'industrie et auv finances publiques et pour éclairer l’opinion des hommes d’iîlat et des masses. En 1846, après les succès de ta réforme en Angleterre, ils formèrent à Paris et dans les principales villes de France* une association militante dont la propagande fut arrêtée par l'agitation politique survenue après les évènements de février 1848, mais qui n’a pas été sans porter quelques fruits-.
En 1851, une proposition de réforme douanière, due à l’initiative d’un jeune député libre échangiste (feu Sainte- Beuve), et d’ailleurs peu opportune à cette époque d’anxiété politique, fut rejetée par l’Assemblée législative après un discours de M. Thiers, organe des protectionnistes, et une déclaration formelle du gouvernement contre la proposition, par l’organe de M. Fould, ministre des finances.
Cependant, deux ans après, en 1853, l’Empereur suspendait l'échelle mobile des droits sur les céréales, faisait une réduction radicale des droits prohibitifs sur les bestiaux (55 fr. à 5,30 pour la race bovine), et une réduction notable, quoique insuffisante, des droits sur les fers, les tôles, les aciers et les houilles. Le régime des laines et de quelques autres articles moins importants fut aussi amélioré ; mais un projet de loi pour la levée des prohibitions, présenté au Corps législatif, en 1856, ayant été repoussé par cette assemblée, il fut
* Bordeaux, Marseilte, Lyon, le tlavre. Il se forma également des asso- I dations à Bruxelles et à Berlin, qui durent céder le pas à l’agitation ! politique. Celle de Bruxelles, (pii availCh.de Brouckère à sa tiMe, convo- 1 qua le Congrès des économisles de 1847, pour discuter la question de
la réforme douanière.
* V., pour la composition et les travaux de cetio as.soeiation, l'article MBEHTf, oEs KCI1ANCF.S (.Vssociatioii pour la), dans le Dictionnaire de l’économie poliliqMe, par M. G. deMolinari, une des plus brillantes plumes de l’associalion et plus tard principal promoteur de la réforme en Belgique.
UBERTK DU CnjUIEnCE. — RÉFORMES DOPANIÈRES. 577
déclaré par le gouvcrnemont que la proposition ne serait pas reprise avant cinq ans; et, au commencement de 1859, avant le départ de l’armée pour l’Italie, l’échelle mobile fut remise en vigueur.
g II. Eiettre de l’Empereur du S janvier I Sd*.
.Après la campagne d’Italie, une lettre de l’Empereur, adressée à M. Fogld, ministre d’État, datée du 5 janvier, mais publiée seulement dans le Moniteur du 15 janvier, annonçait le plan bien arrêté d’une politique commerciale nouvelle dans la voie des réformes douanières et fiscales.
« ... Je vous donne, disait l’Empereur, les bases d’un programme dont plusieurs devront recevoir l’approbation des Chambres et sur lequel vous vous concerterez avec vos collègues, afin de préparer les mesures les plus propres à donner une vive impulsion à l'agriculture, à l’industrie et au commerce. »
Ce programme était ainsi formulé à la fin de la lettre :
K Ainsi en résumé :
« Suppression des droits sur la laine et les cotons ;
<t Réductions successives sur les sucres et les cafés ;
Il Amélioration énergiquement poursuivie des voies de communication;
« Réduction des droits sur les canaux, et, par suite, abaissement général des frais de transport;
« Prêts à l’agriculture et à l’industrie;
« Travaux considérables d’utilité publique ;
« Suppression des prohibitions;
« Traités de commerce avec les puissances étrangères.
« Telles sont les bases générales du programme sur lequel je vous prie d’attirer l’attention de vos collègues, qui devront préparer sans retard les projets de lois destinées à les réaliser. Il obtiendra, j’en ai la ferme conviction, l’appui patriotique du Sénat et du Corps législatif, jaloux d’inaugurer avec moi une nouvelle ère de paix, et d’en assurer lesbienfaitsà la France. »
l/intérêt de ce programme inattendu sc trouvait dans les
NOTES ET PETITS TKAITÉS
deux derniers articles indiquant la fin du système barbare des prohibitions, et l’inauguration d’un système de réductions successives des droits protecteurs et de progrès dans la voie du libre échange; car il n’est plus possible de faire des traités de commerce sans marcher dans cette voie. C’est la partie qui a le plus vivement impressionné l’opinion publique amie du progrès, mais qui était en général, en matière économique, sous l’influence des sophismes dont l’ensemble constitue la doctrine de la protection, et redoutait les importations .. de l’étranger.
Les autres parties, qui ont une importance réelle pour les intérêts et les finances du pays, n'ont cependant qu’une importance secondaire relativement à cette dernière. L’aifranchissement des laines était presque un fait accompli par les réductions déjà faites. L’affranchissement des cotons, la diminution des tarifs sur les sucres et les cafés, la diminution des droits sur les canaux ne soulevaient que des difficultés fiscales; le développement des voies de communication pour les compagnies ne soulevait aucune difficulté. Quant à un prêt à l'agi iciilture et à rindusIrie.parl’État, et au développement dos travaux publics par l’État, qui, par spécialité, consomme des capitaux le plus souvent improductivement, rien déplus populaire en général, et en France particulièrement. Des économistes théoriciens seuls pourraient y trouver à redire ; car, au point de vue pratique ou politique, il faut avouer qu’elle a servi de dorure à la pilule amère de la levée des prohibitions et de la réduction des tarifs.
§ III. IHesiire» qui ont «uivi la lettre impériale.
Par suite de ce programme, les droits sur les laines et les cotons ont été supprimés (à l’importation par navires français), ainsi que ceux sur quelques autres matières premières ; la potasse, les nitrates, les gommes, l’indigo, la cochenille, etc. (loi du 5 mai 1860), et ceux sur les peaux, les graisses, les graines oléagineuses, le caoutchouc, la gutta-percha, les bois odorants, les chanvres et autres textiles non-dénommés, la
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garance en racines, les minerais de toutes sortes, les os et noir d’os,, etc. (décret du 5 janvier 1861). — Les tarifs sur les sucres, les cafés et les cacaos ont été remaniés et diminués d’environ 50 p. 100 (loi du 25 mai 1860 applicable le lendemain). La surtaxe sur les sucres étrangers a été supprimée (décret du 16 janvier 1860). Les droits de navigation à l’embouchure des fleuves ont été supprimés (loi du 22 mars 1860); et le rachat des canaux a été autorisé (loi des 28 juillet et l"août 1860), pour pouvoir diminuer les tarifs du péage et les frais de transport des matières nécessaires à l’indlistrie. — Des lignes nouvelles de chemins de fer ont été concédées. 50 millions ont été consacrés à l’amélioration des chemins vicinaux (1861 ), — aux travaux pour le dessèchement des marais, la mise en culture des terrains communaux, le reboisement, etc. On a destiné (loi du l''*' août 1860) un prêt de iO millions à l’industrie pour le renouvellement et l’amélioration de son matériel ; — enfin il a été conclu avec l’Angleterre (le 23 janvier 1860) un traité de commerce, adopté par le Parlement en mai 1860, mis en vigueur en 1860 et 1861 , qui a été suivi d’un nouveau traité avec la Belgique et avec l’Italie, et qui doit être suivi d’une série d’autres traités.
Le traité de commerce avec l’Angleterre, voilà le point capital ; car il a naturellement entraîné la levée des proliibitions, et la réduction d’une série de droits sur les produits manufacturés de l’Angleterre, en môme temps qu’une forte réduction à l’entrée dans la Grande-Bretagne des droits sur les vins et alcools français, et l’affranchissement de divers autres produits. De là bien des criailleries des deux côtés du détroit contre les promoteurs de ce traité : ceux-ci trahissant les intérêts de la France ; ceux-là trahissant les intérêts de l'Angleterre.
La conclusion d’un traité était dans les attributions du chef de l’État étendues par la constitution de 1 8.52; mais il a dû être .soumis à l’approbation du Parlement anglais, qui l’a adopté en mars 1860 après une assez vive discussion (V. p. 586).
NOTES ET PETITS THAITÉS
§ IV. Analyne du traité de commeree entre la France et l'Angleterre.
Par ce traité, la France s’engage à admettre, moyennant un droit ne dépassant pas r>() p. 100, les produits anglais soumis à la prohibition, entre autres : sucres raffinés, — fer forgé, — produits chimiques, — savons, — poteries et verreries, — fils de coton, de laine, de chanvre, de lin, de poil, — tissus de coton, de crins, de laine, de soie, de lin, de chanvre, de tous autres filaments, de caoutchouc, de gutta-percha, — bonneterie, — passementerie, — mercerie, — peaux préparées et cuirs, — plaqué, — coutellerie, ouvrages en métaux, — fers et aciers, — machines et outils, — tabletterie, — voitures, — hâliments, etc.
En outre, les droits sur les houilles et cokes ont été abaissés à 15 centimes les 100 kilogrammes, plus de deux dixièmes; et il a été stipulé que dans quatre ans il n’y aurait plus de droits différentiels pour ces produits.
Les droits à percevoir sur les divers produits jusqu’ici prohibés ont été fixés après une enquête à laquelle ont été entendus les producteurs français, anglais et autres. Le nouveau tarif, encore très-prolecteur, a été mis en vigueur pour la houille et le coke, à partir du l*’’ juillet 1800; — pour les fers, fontes et aciers non frappés de prohibition, les ouvrages en métaux, les machines, outils et mécaniques, etc., le 1" octobre et le 51 décembre 1800; — pour les fils et tissus de lin et de chanvre, à partir du 1" janvier 1861, et pour tous les autres articles, à partir du octobre 1861.
L’.\ngleterre s’est engagée : — à re(;evoir les vins français aux droits de 5 schellings par gallon, à partir du 1" avril 1861 , et aux droits de 1 schelliiig, 1 schellingO pences, 2 schellings, selon le degré d’esprit, et au droit de 2 schellings pour les vins en bouteille; — à recevoir les eaux-de-vie au droit de 8 schellings 2 pences, équivalant au droit d'accise sur les esprits en .Angleterre : — à recevoir les papiers de tenture et les cotons à des droits de IA et 15 schellings le quintal ; —
UBEIITK DU UOjnitr.CE. — IIKKOIIMKS DOUAMÈIiES riSi
à recevoir franc de droits un grand nombre de produits français, les uns agricoles (fruits frais, raisins, huiles), les autres mamifactui'és cl embrassant les articles si variés connus sous le nom d’articles de Paris.
Il a été convenu que les droits sur la valeur seraient convertis en droits spécifiques ; que l’orfèvrerie payerait en Angleterre le droit de marque et d’accise ; que les nationau.v des deux pays jouiraient de la même protection pour tout ce qui concerne la propriété des marques de commerce et Ides dessins de fa* brique de toute espèce.
§ V. Coniiéquenees du traité.
Il n’y est pas question des céréales; mais une loi del8fil a supprimé définitivement l’absui’de et fallacieux système de l’échelle mobile, et remplacé les di’oits variables et prohibitifs par un petit droit fixe qui permet au commerce de spéculer en toute sécurité. Par une clause spéciale ‘, le gouvernement n’aura plus la faculté de suspendre l’exportation, mesure à laquelle il se voyait sduvent forcé pour complaire aux préjugés populaires.
Le traité a déjà été complété par des simplifications, des facilités, des inlerprélalions libérales de la part de l’administration des douanes et de la part des agents politiques. L’abolilion du passe-port enti e la France et l’Angleterre, qui est désirable pour tous pays, entrave qui dale de I79Ô, a été le résultat de cet espi il de rapjnochement.
Il sera complété, dans un autre sens, par tous les nouveaux traités que la France sera amenée à faire avec les autres puissances, pour mettre tous scs rapports internationaux en harmonie: chaque facilité nouvelle devant être accordée à l’Angleterre et aux autres pays avec lesquels la France aura contracté. Déjà deux nouveaux traités ont été passés, l’un avec
* Par suite d'un heureux alnendai cnt de M. Léopold Javal, député de 1 Yonne.
SOTKS ET PETITS TRAITÉS
la Belgique, l’autre avec l’Italie. Celui avec la Belgique, du l'"^ mai 1801, a été exécutoire à partir du l"’ octobre de la même armée. Un traité avec le Zollverein a été conclu le 2 août 1860, mais la mise à exécution a été depuis arrêtée par l’inlluence des intérêts proteclionistes et des idées de politique exclusive; un traité avec Ultalie du 17 janvier 1863, et exécutoire à partir du 19 janvier 1864 ; un traité avec la Suède et la Norwége, un autre avec la Suisse sont en préparation au moment où nous écrivons. C’est une révolution générale dans la politique commerciale de l’Uurope , bien que nous soyons encore loin du libre échange, quoiqu’on aient pu dire et penser les enthousiastes, et les détracteurs de la mesure.
Les résultats politiques et moraux de ce grand acte seront considérables quoi qu’il arrive. Il consolidera la paix européenne, et si la guerre vient à se rallumer, il contribuera à en faire abréger la durée. — Les résultats économiques sont également considérables ; la théorie et l’expérience nous en donnent l’assurance positive, si la paix ^ maintient et même dans le cas contraire; mais dans le cas d’une crise, le traité deviendrait le bouc émissaire des malheurs du temps, comme en Angleterre les réformes de 1846 ont été successivement accusées d’avoir produit la crise causée par l’excès des entreprises de chemins de fer, par le contre-coup des révolutions du continent, et par l’abondance des récoltes qui firent baisser, en 1849, les prix des denrées agricoles.
Les résultats financiers ne seront pas moins certains dans quelques années, si la paix se maintient, et si les mesures économiques prises peuvent produire tout leur effet. Les 90 millions de déficit prévu par suite des suppressions ou diminutions des droits, ne tarderont pas à être comblés et au delà, soit par le revenu des produits prohibés qui sont entrés en payant des droits soit par l’augmentation des importations causée par la diminution ou la suppression des droits, les-
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LIBERTE DU COMMERCE. HÉFOIIUES DODANIÈRES. 585
quelles provoqueront de plus en plus un accroissement de production, de transactions, et la fécondilé de toutes les branches des contributions.
.Mais en attendant que ces effets se produisissent, le lise, qui n'a pas, comme le fisc anglais, l’impôt sur le revenu à sa disposition, a voulu, dès le début, se faire autoriser à demander quelque chose déplus aux impôts existants, et c’est ainsi que le prix du tabac a été porté de 8 à 10 francs le kilogi amme, en même temps qu’on a baissé le prix des cigares pour en provoquer la consommation sans doute (décret du 19 octobre 1800). C’est ainsi que les droits sur les alcools ont été relevés au budget de 1801.
Les premiers résultats industriels et commerciaux ont été des plus satisfaisants.
Depuis que le traité existe, les protectionnistes ont en vain cherché à trouver, dans les faits qui se sont produits, des arguments en leur faveur; leurs orateurs ont en vain voulu, à l’occasion de l’adresse, faire ressortir les pertes éprouvées par la France.
Dans la dernière session (1864), la discussion s’est réengagée à propos d’un passage répondant à l’Empereur : « Votre Majesté a eu raison de devancer l’opinion publique dans la voie de la liberté industrielle et commerciale... »
Le fond de l’argumentation des adversaires du traité de commerce et des réformes opérées consistait à dire qu’ils ne voulaient pas formuler de blâme; mais qu'il fallait, avant de louer, attendre les résultats ultérieurs du traité qui n’avait pas produit les bons effets qu’on avait promis, et qui en avait, au contraire, produit de mauvais ; car la marine, l’agriculture, l’industrie pouvaient se plaindre justement de cet acte. Les manœuvres, celles de M. Pouyer-Querlier surtout, ont consisté à confondre les effets de la crise américaine et de la disette de colon avec ceux du traité ; et à faire sur les chilfres, qui sont ceux des tableaux des douanes, des groupements et des décompositions que nous appellerons peu scientifiques,
NOTKS Eï l*EriTS TIIAITÉS.
pour rester parlementaires. C’csl à ce geme d’éclaircissements et de réfutation qu’ont dû s’attacher MM. de Forcade la Roquette, Aug. Chevalier, L. Javal, etc.
Il a été prouvé : que le commerce extérieur avait prospéré d'une manière notable depuis trois ans, malgré la guerre civile des États-Unis et la crise cotonnière; que la navigation et les constructions maritimes étaient également en progrès ; que l'agriculture n’a ressenti que de bons effets delà réforme, et que l’industrie viticole elles soieries n’ont qu’à s’en louer; qu’il en est de même des ports, et que les diminutions dont s’est plaint le Havre sont le fait, non du traité, mais de la guerre civile en Amérique ; que tontes les industries qui redoutaient la concurrence anglaise sont en prospérité, celle des laines not.ainment, et que la ruine annoncée de Roubaix, Elbeuf et Turcoing s’est transformée en prospérité éclatante; que les industries du chanvre et du lin, qui devaient aussi succomber, exportent en Angleterre au point d’inquiéter les fabricants de ce pays; que l’industrie du fer a vu s’éteindre un certain nombre de fourneaux, ce qui était inévitable, et ce qui serait arrivé sans le traité, car plusieurs entreprises n’étaient pas dans des conditions normales ; mais que l’outillage a été renouvelé, et que la production du fer, dans son ensemble, a augmenté de -40 pour 100, etc., etc.
Ces résultats sont plus que satisfaisants si on considère qu’ils se sont produits concurremment avec la crise des États- Unis, la crise de l’industrie cotonnière, les guerres, les emprunts et la préoccupation constante des luttes internationales. En vérité, les progrès auraient été moindres et les pertes individuelles de quelques entreprises dans les industries trop privilégiées — plus grandes, qu’il n’y aurait pas encore eu lieu à s’étonner et à se plaindre.
Sans doute on ne peut attribuer 1-a prospérité des villes industrielles que nous venons de nommer au traité de commerce, puisque ces villes ont profilé de la disette du coton qui a fait rechercher les lainages ; mais on n’a toujours pas à déplorer les désastres de ces cités et autres comme consé-
UliKIlTÉ ÜU .COMJItr.OK. — lîÉFOnUES DOUASIÈHES. 58Ô
quences fatales du traité de coiuiiierce. — De même le traité ne peut être responsable de la souffrance momentanée de quelques intérêts du Havre, qui est le fait de la guerre civile aux États-Unis ; — ni de la décadence relative du cabotage, résultat naturel du développement des autres voies de communication; — ni de la crise que traverse l’industrie métallurgique, et qui est le fruit naturel immédiat de la protection. — Que s’est-il passé, en effet? Après les événements de 1851, les chemins de fer et les constructions urbaines ayant pris un grand développement, les forges françaises ont joui du monopole des fournitures. La production a été sollicitée; les prix ont haussé; les usines se sont agrandies ou construites à nouveau sur ces données de prospérité exceptionnelle. Puis sont survenues la période inévitable du ralentissement, la diminution des prix, par le fait de la concurrence intérieure surexcitée par la protection (au point que les prix anglais sont plus élevés et que quelques usines exportent en Angleterre!), et finalénient la nécessité d’éteindre des feux inutiles, allumés imprudemment et dans des conditions anormales.
Il est à remarquer que la discussion ‘ a presque entièrement porté sur les faits, et que la question de principes n’a pas
• Sur 231 votants, t81 sc sont prononcés pour et bO contre; mais on nu |teut dire que la Chambré compte 181 libres écliaiigistes décidés, contre 30 protectionnistes. Le contraire serait tout au plus vrai ! On ne peut pas dire non plus que 181 membres approuvent franchement la nouvelle politique commerciale, le traité de 1800 et le coimnenceinent de la réforme douanière, parce qu’il y en a beaucoup qui ont voté {Militiquement, comme cela a lieu dans toutes les assemblées politiques. Toujoura est-il que 50 voix seulement (bien que ce soit là un gros chiffre dans Une assemblée aussi disoiplinée) sc sont prononcées contre cette réforme ; qu'en d’autres temps les protectionnistes atirnient rallié plus d’adhérents, et que nous pensions que la minorité serait plus considérable. 11 est encore à remarquer que M. Thiei-s, le plus notable des protectionnistes, qui en 1850 prononçait contre la proposition Sainte- Beuve un discours très-applaudi, et raillait les économistes avec la désinvolture que donnent le talent et l’appui de la majorité, quoique signataire et probablement auteur de l’amendement, n’a pas jugé à propos de prendre la parole.
HOTES ET PETITS TdAlTÉS,
été engagée. C’est un symptôme qui témoigne de la faiblesse des arguments des adversaires de la liberté commerciale.
§ VI. I<es promoteur* du traité.
Ce li'aité de commerce avec l'Anglelei re est une des plus heureuses et fécondes mesures qui auront été prises dans ce siècle. Inspirée par la propagande des économistes en Angleterre et en France, elle est un vrai litre de gloire pour les gouvernements des deux pays et pour les hommes d’État qui en sont les promoteurs : en France, le chef de l’État, .M. Rouher, ministre du commerce, et M. Michel Chevalier; — ne Angleterre, MM. Cobden, Brighlet Gladstone chancelier de l’Échiquier.
M. Michel Chevalier et M. Cobden ont justement compris que, malgré les complications de la politique contemporaine, malgré la surexcitation des susceptibilités nationales, à la suite de changements en Italie et de l'adjon(;tioa de la Savoie et de .Nice à la France, malgré l’accroissement des armements en France et en Angleterre, il y avait possibilité d’accroître entre les. deux pays riverains de la Manche, (« ces ennemis naturels,» selon la vieille politique traditionnelle), les transactions commerciales, de multiplier les relations des personnes, et de cimenter la bonne harmonie par un intérêt progressif, en dépit des canons rayés et des navires blindés ou cuirassés, au grand avantage des producteurs et des consommateurs des deux paysr Ils ont été les deux premiers promoteurs du traité ‘
•Voir d’intéressants détails sur les premières démarches et les premières négociation] dans Traités de Commerce par M. Paul Boiteau, in-S», 1805, chez Guillaumin.
Lorsque M. Michel Chevalier fit les premières ouvertures à M . Cobden, celui-ci n’était pas d'avis de procéder par voie de traité; il préférait travailler à obtenir des réductions de tarifs des deux gouvernements sans acte diplomatique. Mais le procédé du traité parut plus opportun tant à cause de la constitution de 1852 donnant à l'empereur le droit de conclure des traités de commerce qu’à cause de l'opinion qui aurait mol compris la rélorme sans un engagement réciproque et solennel des deux gouvernements ( F. ce qui est dit des Traités de commerce, p. 527.)
i.ini-nTK Dr — nÉFORMES dodamères. ô87
auprès des deux gouvernements, et ils ont travaillé sans relâche à aplanir les difficultés des négociations, de l’enquête et de l’établissement des nouveaux tarifs.
L’Flmpereur, protectionniste dan's ses premiers écrits, selon les idées nnpoléonniennes , mais qui, dès 1852, sous le premier ministère de M. de l’ersigny vivement sympathique à la cause de la liberté commerciale, avait diminué les droits sur les fers, les fontes, les aciers, les bouilles, et suspendu l’échelle mobile, — qui, dés 1856, avait voulu supprimer le régime barbare do la prohibition, — a compris que le moment était venu de changer la politique commerciale de la France, fille des systèmes mercantile et ultra-protectionniste, et d’entrer dans les voies de dégrèvements douaniers, tant pour exciter l’industrie nationale, lui permettre de s’approvisionner de matières et d’outils, et lui ouvrir des débouchés, que pour faire participer les classes populaires aux avantages qu’elles ont retirés, en Angleterre, des diminutions et entraves commerciales. 11 a utilisé l’immense prérogative que lui donne la constitution de 1 852 pour inaugurer en France les réformes analogues à celles qui ont tant profité au peuple anglais ; et ce sera peut-être là le plus glorieux acte de son règne aux yeux de la postérité, — acte qui n’aura coûté de larmes à personne, qui aura contribué positivement à la prospérité générale et foitifié la France, plus que des centaines de vaisseaux et des milliers de canons.
M. Rouher a eu bientût saisi les grands avantages de la liberté commerciale et la force des raisons invoquées en sa faveur, et il a puissamment contribué à amener à bonne fin celle grosse affaire, difficile à cause des complications nombreuses qui ont surgi des inlérèts privés, effrayés ou faisant semblant de l’être. Tout le inonde s’accorde à dire qu’il a présidé l’enquête avec une merveilleuse entente de toutes les questions.
En .Angleterre, M. Gladstone, au sein du gouvernement et du parlement, M. Bright, dans les meetings, ont montré les avantages de l’œuvre de M. Gohden, et répondu à ceux qui
MOTES ET PETITS TRAITÉS
accusaient l’illustre apôtre du Fre treade d’avoir sacrifié les intérêts de l’Angleterre, en même temps que des récriminations inverses se produisirent en France, dont les intérêts, disent encore bien des gens, ont été sacrifiés à l’Angleterre.