CONSIDÉRATIONS SUR LA TECHNIQUE
Le rythme dépend des accents et des silences.
La sonorité du choix des mots, de leur disposition et de la qualité des rimes.
La musique de la complaisance des mots entre eux.
Le Rythme
Le rythme est déterminé par le retour dans une mesure ou un temps donnés de certains éléments mesurables.
Ce qui est continu est sans rythme.
La suite des années est sans rythme, celle des saisons peut en paraître avoir un.
La discontinuité est une condition du rythme. Tout ce qui est discontinu n'est pas rythme.
Les mouvements sont rythmés si Ton y mêle des arrêts, des repos. La musique et la poésie sont rythmées, si l'on mêle aux sons qui les constituent des arrêts, des silences.
C'est pour annoncer au lecteur que ce qu'il va lire est nombre que Ton écrit les vers d'une façon particulière ; un seul par ligne.
A cet avertissement instantané que nous donne l'aspect d'une page, nous nous préparons à la lire d'une ou d'autre façon; et nous ne percevrions point de même cette phrase-ci :
« Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire, »
si, sauf le respect dû à La Bruyère, nous nous permettions de l'écrire, dans la forme qui suit :
Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire.
André Gide a tiré de ce fait un parti fort amu-
sant dans ce « Paludes » que nous avons déjà loué.
Le narrateur de ce conte y a écrit un poème qui débute par cette phrase:
« De ma fenêtre j'aperçois quand je relève un peu la tête, un jardin que je n'ai pas encore bien regardé, etc..
S'efforçant à le mettre en vers, il le transcrit de cette manière :
De ma fenêtre j'aperçois quand je relève un peu la tête la lisière d'un petit bois, etc.
Il serait fort instructif de noter la façon dont se déplacent les accents dans ces lambeaux qui sont vers ou prose, selon qu'ils montrent leurs ailes ou qu'ils crient : Vivent les rats.
Le temps dans lequel les éléments du rythme doivent assurer leur retour est déterminé par la numération des syllabes.
L'exacte numération des syllabes n'est point un des éléments essentiellement constitutifs du vers. Si elle vient à disparaître, le vers lui survit.
d'puis c'temps c'est moi qu'suis l'sout'neur naturel de ma p'tit'sœur.
Les apostroplies représentent ici des syllabes qui ne sont pas nombrées.
Nous tremperons nos doigts dans la lune fraîche etbelle. Il y a dans cet alexandrin une syllabe nulle.
En sens contraire la numération des syllabes ne suffit pas pour assurer l'existence du vers.
Abandonner tous les éléments constitutifs du /ers traditionnel en ne conservant de toutes les •ègles de la métrique que la numération des sylabes, user d'une prose exactement di\dsible par iouze, est la plus étrange des aberrations contemporaines.
Avant tout, disait Quicherat, il faut apprendre à compter les syllabes des mots.
A vrai dire, la numération des syllabes n'offre de difficultés que celles qui sont suscitées par les questions de l'e muet et de la diérèse.
Le problème de Ve muet est une conséquence de cette vieille règle traditionnelle : toute syllabe compte dans le vers (Quicherat).
Or il y a des syllabes muettes qui sont absolument perdues dans la prononciation, faut-il les restaurer dans la prosodie ? Voilà tout le problème.
Problème de diction, problème insoluble.
Vérité en deçà de la Loire, erreur au delà.
Pas plus qu'il n'y a de vocabulaire spécialement poétique, il ne doit y avoir de diction poétique.
Il semble par conséquent licite d'écrire des syllabes muettes qui ne seront pas plus nombrées qu'elles ne seront prononcées.
Elle prend garde aux plis de sa robe de peluche.
{Miix Jacob.)
Mais une extrême confusion va résulter de cette licence.
Quelles sont par exemple celles des muettes qu'il va falloir annuler, pour conserver le rythme constant de huit pieds, dans ces vers :
LE RYTHME. — NUMlÎRATION D&S SYLLABES 93
Sur l'or des feuilles de la forêt Eu ta robe de brume et de soie Avec ta chevelure qui rougeoie D'or, de cuivre, de sang et d'ambre
(De Résilier.)
Il ne doit pas y avoir d'équivoque dans les nterprétations rythmiques.
Un barbarisme vaut mieux qu'une équivoque,
Votre ouvrage traînait comme un petit chiffon De velours, de pluche ou de laine.
{Jean Cocteau.)
Remy de Gourmont qui a presque toujours •aison dit : // faut beaucoup de talent pour écrire 'in bon poème en vers libres ; il en faut peut-être davantage j) ou r le bien lire et le sentir.
On ii*a rien dit de plus cruel sur le vers libre, ît qui le condamnât plus entièrement.
On sait trop, en effet, ce que vaut le public, on
ne peut attendre de lui une compréhension si fine \ qu'elle serait presque une collaboration.
Si la poésie voulait exclure de la mesure du vers les muettes (celles qui ne se prononcent absolument pas), elle collaborerait à ravènemcnt de l'orthographe phonétique.
On toit le danger!
Après tout, en est-ce un?
Quelle fâcheuse obligation, pour un poète lettré, s'il en est, de devoir participer à la désagrégation d'une langue qu'il vénère, ou bien d'être forcé d'encombrer ses vers avec de pauvres syllabes vides.
Qu'il fasse en dépit de cela de bons vers, en ne s'en rapportant qu'à soq instinct et à sou goûtl
Ce qu'il y a d'adorable dans la règle de Ye muet, c'est qu'elle ne s'enseigne pas, elle se sent.
Il faut se résoudre à accepter une règle uniforme ; ce ne peut plus être l'ancienne : toute syllabe est iiombrée, ce sera si l'on veut bien celle-ci : toute syllabe doit être nombrable.
Voici quelles seront ses conséquences : 11 faut exclure de l'usage poétique les mots qui contiennent des muettes intérieures trop fluettes pour pouvoir devenir des temps complets : On ne doit pas défigurer un mot pour le faire rentrer dans un vers.
Mais faut-il que debout dans la tapisserie.
{De Régnier.)
Ce vers n'a que onze syllabes et demie.
On doit pareillement proscrire les mots où l'oreille perçoit une muette finale qui n'est pas écrite comme dans les vers suivants :
Choisit sa flèche sûre et tend son arc qui ploie
{De liégnier.)
Ma flûte faite avec sept tiges de ciguë
{De Heredia.)
11 y a certain degré d'accentuation des muettes et une certaine défîguration des mots qui sont licites.
Plus le ton est soutenu, plus il est loisible de défigurer les mots.
Si l'on défigure les mots en relevant les syllabes qui se trouvent à l'intérieur des mots, il n'en est pas de même en ce qui concerne les muettes finales. Celles-ci peuvent souvent devenir toniques et cela très légitimement.
Les donneurs de sérénades et les bel/es écouteuses
S^Verlaine.)
Sinon la myrrhe gaie en ses bouteilles closes.
(Mallarmé.)
Il ne faut d'ailleurs pas perdre de vue que ïe muet, bien que d'une sonorité ni très dense, ni très pleine, est une note d'une musicalité charmante, et dont on ne se passerait point sans dommag-e. 11 y a même des effets exquis qui ne sont possibles que par lui.
Sans doute, en le plaçant mal, on donne au vers une inconsistance qui déçoit.
Elle n'est à jamais qu'une petite ville.
{De Bée/ nier.)
Mais c'est un délice qu'un vers, où il joue heureusement et où on le perçoit même malgré les élisions qui le suppriment en fait.
Vers la vigne qu'avril a faite verte et vive.
(De Régnier.)
Seule une longue expérience du langage peut donner un tact suffisant pour que l'on puisse dis-
tinguer en cette matière ce qiii est ou non tolérable. Cette question de tact est encore plus importante dans le cas des muettes intérieures et ce n'est aussi qu'une question de tact qui peut faire distinguer les solutions qu'il sied d'apporter au problème de la diérèse ou de la synérèse.
La prononciation usuelle devant être donnée aux vers, il faut choisir la diérèse ou la synérèse selon l'usage, et cela d'autant plus que, si l'on n'agit pas ainsi, mais d'après sa commodité, on montre que l'on cherchait justement une facilité, ce qui est la pire des -tares.
Il est vicieux d'employer l'une ou l'autre à contresens de l'usage.
Au cas où l'usage est mal défini, si les deux formes sont valables, comme l'hiatus est toujours plus musical, on doit choisir la diérèse.
J'ai rouvert tristement et d'un doigt pUis pieux. (Dédicace de la Sandale ailée.)
Ce vers est très faible, mais cette diérèse y est fort heureuse.
Celle-ci vaut moins ;
Et furieux je lui criai : va-t'en, va-t'en.
{De Régnier.)
Celle-ci est simplement exacte :
Et souriait silencieux, et dans sa main...
{De Régnier.)
Mais celle-ci est une merveille :
Une Ionienne aux belles couleurs...
{Leconle de l'Isle.)
Ce dont il faut retarder autant qu'on le pourra la venue, c'est l'unification en cette matière. Non seulement la diversité des prononciations est une commodité pour la versification (ceci, nous ne nous en occuperons point, car c'est une odieuse maladresse, nous l'avons dit, que de laisser voir qu'on cherche une commodité); mais elle donne
encore au discours une variété et comme une ondoyance exquise.
Nous n'allons pas jusqu'à vouloir restaurer la facilité de diction que l'on voit à Ronsard et qui lui permettait d'écrire :
Si la terre était mienne, avec moi vous tiendriez.
mais, quand nous voyons par exemple La Fontaine parler encore tantôt de la boête de Pandore en deux syllabes et tantôt du j)oèle Eschyle, en une, nous sommes presque amenés à regretter que ces syllabes élastiques et à sonorité changeante ne mettent plus à notre service une réserve plus abondante de sons variables et chatoyants.
Les éléments dont le retour détermine le rythme des vers sont les accents et les silences.