‹ Notes et réflexions sur l'art poétiqueChapitre 5 sur 11 · LE RYTHME. — SILENCES · texte numérisé non relu

LE RYTHME. — SILENCES

que Victor Hugo l'a fait passer par son fameux escalier dérobé, Gustave Kahn n'a pas craint de dire ;

Ils étaient droits sous la caresse de mes yeux...

N'est-ce pas ià un alexandrin dissimulé ? On serait tenté de le croire, si Gustave Kahn n'avait point par ailleurs écrit de beaux alexandrins tout nus.

Dès que le rythme apparaît, il y a vers. On conçoit des vers sans rimes, sans grâce, sans musique ni charme, on n'en imagine pas sans rythme. Ce qui le prouve, c'est que dans la prose, dès qu'un certain agencement apparaît entre les mots, on reconnaît un vers.

Car la vie est un songe un peu moins inconstant.

(Pascal.)

1U6 NOTES ET RÉFLEXIONS SUR L'aRT POETIQUE

N'est-ce pas un admirable alexandrin ?

llj^ en a qui tiennent que ce nest point u?i vice quu7i vers dans la prose... mais je ne suis pas de leur avis [Vaugelas.)

Moi non plus. 11 est mauvais de mêler au rythme complexe de la prose le rythme élémentaire des vers.

C'est rythmer la prose à trop bon compte que d'y tailler des vers.

Je remets en vos niains tout ce que je possède,

— tout ce que j'ai reçu durant ces quatre années...

— Voici mon chapelet avec sa croix d'argent, — voici ma discipline et les trois lourdes clefs — que portait ma ceinture. {Maeterlinck.)

On comprend mal qu'un artiste renonce au charme des contours indéterminés qui sont ceux

de la prose ; mais on comprend plus mal encore que celui qui veut faire des vers leur donne les fluctuations rythmiques de la prose, comme font ceux qui usent du vers libre.

Dans un seul cas, l'on rencontre avec plaisir des vers parmi la prose : au sein de la prose familière des poètes.

Le langage nombre transparaît alors comme leur habitude continuelle; on les voit n'abandonner jamais entièremeut cette façon naturelle de s'exprimer. C'est une eau souterraine, toujours prête à jaillir, et que Ton guette.

« Tu n'éviteras pas, je t'en préviens, la cou- « ronne de fleurs sur la tête ; je t'en mettrai une « un jour de liberté, et de fortune, bien entendu, « où j'aurai un pâté et une bouteille dans ma « poche ; aiîisi parée et demi-nue, — )ua beauté « de grâce spéciale, — vous serez régalée... peti- « tement. Mais quy voulez-vous faire ? —

« C'est assez d'un destin si dohx. — Ce serait « trojj d'être digne de vous. —

« Je me souviens qu'tin soir, — valsant avec « vous chez la cousine... {Musset.)

Supprimer le rythme supprime le vers.

Je rêve...

De vers silencieux^ et sans rythme et sans trame.

{Samain.)

On peut à peine croire que ce soit un vrai poète qui ait écrit cela.

On pourrait le comprendre de l'un de ceux qui usent des vers libres, mais d'un autre !

Chose étrange^ c'est principalement dans le domaine des rythmes que les praticiens du vers libre se sont appliqués à innover. Et le résultat de leurs recherches fut un vers dont le rythme n'est pas un rythme de vers.

La prose n'est pas sans rythme, mais elle est sans mesure.

Le rythme des vers est d'une extrême simplicité. Rien n'est si facile que l'établir. 11 n'ea va point de même avec la prose dont personne n'a encore bien su dire ce qui détermine ses cadences.

Sans doute le vers libre a un rythme, mais c'est celui-là même de la prose : il est une prose dont le principal élément rythmique sont les silences.

Rien n'est si arbitraire que la disposition des îilences dans le vers libre.

Quand un prosateur met en évidence par un iispositif typographique l'usage qu'il fait des siences, il est bien malaisé de distinguer sa prose llu vers libre.

Le temps qui meut et dispose tout Se retire de nous comme la mer Et voici que sur la terre se tient debout Pour la première fois un roi.

Évanouissez-vous comme des formes de fumée, rêves, prestige passé et vous qui me regardez, osez (Claudel).

Dire que les vers libres ne sont pas des vers n'atteint d'ailleurs nullement la qualité des œuvres écrites en vers libres. On leur prête la mênM attention qu'à certaines proses très raffinées. Ces quelque chose.

On a parfois l'impression que certains auteur! n'écrivent en vers libre que parce qu'ils n'ose raient point mettre en prose des morceaux telle ment privés de tout contenu.

D'autres les emploient par suite de considérf tions si contingentes qu'elles sont nulles : Andr

Gide n'a donné à son roiCandaule une forme versifiée que parce qu'il ne pouvait supporter l'aspect qu'avait cet ouvrage imprimé en prose.

Une telle détermination semble n'apercevoir entre la prose et le vers libre qu'une différence typographique.

Le vers libre a introduit en effet une nouveauté typographique qui consiste à inscrire sur une môme verticale les initiales de vers dont les mètres sont différents.

A cause d'elle l'esprit cahoté trébuche sur des rythmes divers sans que l'œil puisse l'avertir au préalable de leur variété.

Elle est fort critiquable.

La Sonorité

C'est la façon de disposer les mots qui leur donne leur force.

La force des mots est une qualité intellectuelle, qui, en poétique, importe beaucoup moins que leurs qualités physiques.

S'il est un nom bien doux, lait pour la poésie N'est-ce pas, dites-moi, celui de la Voulzie ?

1 1 i NOTES ET RÉFLEXIONS SUR l'aRT POETIQUE

Tous les mots, ni tous les noms ne conviennent pas également à la poésie. Boileau avait déjà mis ce fait en valeur.

Des villes que tu prends, les noms durs et barbares N'offrent de toute part que syllabes bizarres.

On connaît le morceau.

Il n'y a pas de mots spécialement poétiques, mais il y en a d'impoétiques.

J'aime superbement et magnifiquement

Ces deux adverbes joints font admirablement.

Ce qui fait qu'un mot est ou non poétique, ce n'est point son sens, mais sa forme ; sa physique comme dirait le père Ubu.

Quoi que signifie un mot, il est susceptible d'un emploi poétique si un poète a besoin de dire ce

LA SONORITÉ. — CHOIX DES MOTS 1 l5

qu'il signifie. Gela est évident. Est-ce au père Hugo que nous sommes rede vables de cette liberté ? Il s'en vante et d'avoir mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire (en quatre syllabes). Pourtant le misérable Villon avait dit : Je crache blanc comme coton... et bien d'autres avaient dit bien d'autres choses.

Il y a eu deux générations de mots poétiques : ceux de la période dite classique (coursiers, monture, appâts), ceux de l'époque symboliste (esseulé, vibrance, etc.). Ces derniers sont beaucoup plus loin de nous que les autres, car ils n'ont collaboré à aucune œuvre durable.

La façon dont il sied d'ordonner les mots ne se tire pas en principes. Les mots servent en effet à traduire la pensée, et quelle que doive être la pauvre sonorité d'une phrase, il faut avant tout dire ce que l'on a à dire.

L'on peut rythmer sans faire sonore, l'on ne peut faire sonore sans rythmer.

Il semble que, depuis Baudelaire et Laforgue, la sonorité des vers ne soit plus la même.

Verlaine a eu une influence principalement musicienne, et Mallarmé paraît avoir agi plus efficacement sur les tours que sur les sons. ïl a cependant réalisé tant en prose qu'en vers des sonorités absolument inédites :

« Quelque aspiration d'écrivain aux champs va ^

(Juin s'exhale).

« dicter sur le ton modéré un .. » etc.

L'on doit à Baudelaire la vulgarisation, et je dirai presque la réhabilitation des voyelles nasales.

Schopenhauer à cause de la répugnante nasale an, 071, i(?}, trouvaille français un jargon dégoûtant.

Baudelaire n'a pas craint de charger ses vers (le ces répugnantes nasales. Quels effets n'en a-t-il pas tirés :

0 toison moulonnanl jusque sur V encolure

des divans profonds comme des tombeaux

Que cet ardent sanglot qui coule d âge en âge.

Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants,

ton souvenir en moi luit comme un ostensoir

sur V esprit gémissant en proie aux longs ennuis

II y a tant de nouveautés à la fois chez Baudelaire que Ton n'ose jamais qu'avec d'infinies précautions en isoler une. On craint toujours qu'un contradicteur vienne dire : ce n'est point pour la raison que vous donnez qu'est admirable ce que vous citez là.

La prose de Barrés est, à la suite de Baudelaire, particulièrement riche en nasales, syllabes de poids, bien pleines, et qui paraissent de belles marbrures sur une pierre polie.

L'on doit à Laforgue des jeux plus subtils et plus maniérés. Personne avant lui n'avait tant usé des voyelles aiguës.

Couvrent gris, chœurs de Sulamites Sur nos seins nuls^ croisons nos seins

Le long d'un ciel crépusculaire Une cloche angéluse en paix.

Pour arriver à de nouveaux agencements de mots Mallarmé avait imité la syntaxe anglaise, Laforgue imite l'allemande.

Le béni grand bol C'était un très au vent d'octobre paysage.

LA SONORITÉ. — CHOIX DES MOTS 1 l'J

On a pris des facilités avec la grammaire pour faire entendre une nouvelle voix.

Viens, ô viens vagir parmi mes cheveux^ viens, 6 je Cy ferai des bracelets d'aveux.

{Laforgue.)

On a changé la forme des mots en supprimant les muettes qu'ils contenaient.

Par les vitres grises de la lavanderie.

{Bataille.)

Lavanderie semble ici n'avoir que trois syllabes. Ce vers enregistre la transformation de ce mot et l'aide à s'accomplir.

On n'a pas même redouté d'aller jusqu'à l'incohérence, et jusque sur ce chemin on a fait des trouvailles ravissantes, de style moderne, d'un style qui se peut comparer sans trop rougir avec de haut prisés.

r20 NOTES ET RÉFLEXIONS SUR l'aRT POÉTIQUE

Divin ïityre âme légère comme houppe de mimalloniques tambons.

(Moréas.)

Entre des mots rapprochés avec une surprenante hardiesse, il est même arrivé que le sens diminué se soit parfois rompu, en rendant une note aiguë, inquiétante et délicieuse.

Mais sans or soupirer que cette vive nue rignition du feu toujours intérieur,

[Mallarmé )

Les mots de la prose, encore que l'art de les agencer soit infiniment délicat, ne sont que les truchements des idées. Dans la poésie ils ont jusqu'à un certain point une existence détachée de leur signification.

Pourtant ceux qui ne tinrent les mots que pour des sons, et qui n'en voulurent tirer que des effets musicaux, ils ignoraient ce que sont les mots.

L'accroissement continuel et infini du vocabulaire poétique est le grand fait de la poésie moderne. Il prouve que lapoésie aétenduson domaine, absorbé plus de choses, qu'elle n'a plus jugé rien indigne d'elle.

Elle se sent propre à jeter une lumière spéciale sur chaque objet et dans chaque sentiment. Le vocabulaire n'est plus trop riche pour elle.

Leurs longs cheveux bouclés sous la sale casquette quelques voyous fumeiit des bouts de cigarettes en crachant de longs jets de salive par terre.

Baudelaire louait une rousse, Mallarmé va aux taches même de rousseur.

Ce n'est pas à dire que Baudelaire ait jamais reculé devant les mots.

Nul au contraire plus que lui n'a su jeter une illumination saisissante sur un mot vulgaire, pris dans son acception la plus vulgaire. 11 est le grand trouvailleur des expressions et des images.

Avoir rencontré mille fois un mot vulgaire, occupé à ses basses besognes, l'avoir prononcé négligemment, comme on traite un domestique, puis sentir un jour par une sorte de révélation sa beauté, comme une saveur sur les lèvres, au moment qu'on le prononce une fois de plus, l'élever alors à une dignité poétique, peut-être éniinente, j'imagine que ce doit être là la plus vive satisfaction d'un poète.

Il faut fuir et du plus loin le mot rare.

Il n'a jamais tant fleuri que depuis les romantiques. Il est la seule partie de leur héritage que les symbolistes n'aient pas renoncée.

Le mot rare est un terme inusité, qu'un poète sort un beau jour d'un dictionnaire des rimes.

Béryls, corindons, chrysoprases, pierres et mots demi-fins, vers ou bijoux, vous ne servez à faire que du toc.

Ce n'est pas par les mots qu'il faut surprendre le lecteur, c'est par l'emploi qu'on en fait. Mais surtout pas cT affectation.

0 toison moutonnant jusque sur l'encolure, rare emploi de trois mots simples.

Rendre tout son relief à un mot fruste et vieilli est moins aisé que de surprendre par un mot inusité.

Dans le dernier quart du xix" siècle, on a vu des écrivains qui donnaient pour principal agrément à leur style, des recherches de vocabulaires.

Or si les mots ajoutent au style toutes sortes de qualités pittoresques, ils ne peuvent à eux seuls lui donner cette suprême beauté : la variété.

Le prestige des mots pris isolément apparaît bien dans la recherche extrême que nos poètes

apportent aux choix des titres. Il semble qu'ils veulent faire œuvre d'art avec un mol, comme le vieil Hokousaï espérait parvenir à le faire avec un point.

I/hérésie de l'écrivain qui néglige les tours pour les mots est plus condamnable que celle du peintre qui néglige les formes pour les couleurs.

Le discours doit être uni : l'expression, non le mot, doit être rare.

Ce qui est vrai pour le discours, l'est plus encore pour la rime.

Etonner avec des mots simples, c'est le comble de l'art.

11 ne faut pas que le poète, non plus que n'importe quel autre écrivain, rende à son lecteur l'usage d'un lexique indispensable.

Disposer des mots simples dans un jour si saisissant qu'on les croie voir pour la première fois, n'est-ce pas ce qui méritait aux femmes dont parle La Bruyère de si belles louanges ?

Elles sont heureuses dans le choix des termes qu elles -placent si juste, que tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté et semblent être faits seulement pour l'usage où elle^ les mettent ; il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un mot tout un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate ; elles ont un enchainemcîit du discours inimitable qui se suit naturellement, etc.

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