‹ Notes et réflexions sur l'art poétiqueChapitre 6 sur 11 · II. — Rime · texte numérisé non relu

II. — Rime

La sonorité définitive d'un vers tient dans la rime.

La rime est la particularité d'un vers, c'est elle qui l'identifie, on dirait presque qu'elle est un visage.

Rimer pour Tceil était absurde. Les vers sont en effet chose si sonore que leur musique se dégage jusque dans le silence de la plus muette lecture.

Les mots qui portent une rime doivent être extrêmement chargés de sens, car ils sont dans une lumière toute spéciale. Le silence qui les suit, les détache, et le retour de la sonorité est une insistance sur eux.

Nul mot ne doit donc être si soigneusement choisi, car il ne faut attirer l'attention sur rien qui soit indigne de la retenir.

Les substantifs et les verbes qui sont les choses et les actes, offrent d'excellentes rimes.

La monotonie des formes verbales doit cependant faire écarter la rime de deux verbes :

Tu nargues dans la nuit le corps qui plie et rêve Toi qu'un brûlant plaisir étourdit et soulève.

{de Noailles.)

Les adjectifs, suivant qu'ils agissent plus ou moins sur le sens des mots auxquels ils sont joints forment des rimes meilleures ou moins bonnes.

L'espoir a fui vaincu vers le ciel noir

( Verlaine.)

vaut mieux que :

Couvre d'un sable d'or les plages du ciel bleu.

(Ch. Guérin.)

car, noir qualifie ciel d'une façon plus singulière que bieu ne le fait.

Les deux principales qualités de la rime sont la plénitude du son et la bonne manière dont elle est attachée au vers. Tune satisfait l'oreille, l'autre Tesprit.

Plénitude du son

Il faut rimer à plein son.

Rien n'est illicite de ce qui concourt à accroître la plénitude du son.

Tout ce qui altère l'homophonie est proscrit.

S'il y a identité de son entre des singuliers et des pluriels, des mots d'orthographe ou d'aspects ditïcrents, voire môme entre des mots que l'on

considère habituellement en métrique comme étant de genres divers, les rimes sont valables et peuvent être excellentes.

Les chansonniers ont des hardiesses que Ton ne reprocherait à personne.

C'était hier, samedi, jour de paie, rimant avec, j'avais déjà vidé plus d'une bouteille, est fort heureux.

Il ne nous chagrine pas qu'un mot rime avec son composé ou avec un mot provenant d'une source commune. Nous trouvons ridicule de défendre à bibliothèque la rime de pinacothèque et de lui permettre celle d*anthropopithèque.

La rime d'un masculin avec un féminin n'est pas recommandable ; qui ne préférera cependant entendre Ij's répondre à lisse qu'à palis'?

Nous voici donc amenés à la seconde face de

la question de Ve muet. Gomment doit-il se comporter à la rime ? Notre préférence est indiquée.

Que reprocbe-t-on à ces vers de Molière :

La jeune Agnès...

Avec empressement est devers moi venue Car les discours qu'entre eux ces gens avaient tenus Etc..

Je ne m'appuierai point sur cet exemple, Molière a donné à chacun de ces deux vers successifs une rime particulière, et si je faisais autorité de cela je me croirais d'aussi mauvaise foi que ceux qui prétendent que Malherbe faisait des hiatus, parce qu'on en rencontre un dans Les Larmes de Sainte-Pierre ou aussi pauvre en arguments que ceux qui étayent leur théorie, avec les vers libres ou de treize pieds qu'Anatole France met dans L'Orme du Mail ou dans le Lys rouge.

Mais qui peut trouver à critiquer cette rime-ci :

Petit Chaperon Rouge avec sa tartine de beurre Et petit Poucet les yeux rougis de pleurs.

(Klingsor.)

ou cette autre :

Ma main balance doucement un éventail, Je ferme les yeux sur le berceau de paille.

{Marie A^erval.)

Des délicats quand je leur soumettrai ces cas crieront que leur oreille ne peut supporter cette licence, que leur oreille perçoit une énorme différence entre ces deux sonorités. Ah 1 délicats de mon cœur, comme vous hurlez de bonne gueule sur tout ce que l'on vous signale, dès qu'on prend la peine de le faire !

Quelle règle grossière que celle de Ve muet ! Considérer comme sons féminins, tous ceux dans la figuration desquels se trouve un c final, et tous les autres comme sons masculins. Gela est bien

rudimentaire, témoigne d'une singulière indélicatesse d'oreille : faut-il donc que la sonorité féminine ait une forme visible pour qu'on la perçoive.

La consonne à sonorité claire est bien plus fluide puisqu'elle est si immatérielle qu'elle est incapable de devenir tonique.

Ne pourrait-il pas advenir que cette consonne puisse agir, chez les plus nouveaux poètes, comme si un e la suivait, comme si elle engendrait une syllabe?

Comment ce vers-ci gagne-t-il ses douze pieds :

Dans Taquarium bleu, mange des carpes vertes.

{Muselli.)

Est-ce en séparant par une diérèse, contraire à l'usage, la dernière syllabe du mot aquarium, ou en la prolongeant par une muette non écrite?

Gomme l'on souhaite que ce soit ce dernier moyen qu'ait choisi Fauteur!

Et tout de même on voudrait que ce soit volontairement que Rosemonde Gérard ait écrit:

Qui répand sans compter de l'or sur les toits.

donnant ainsi la valeur de deux syllabes au mot or.

Mais on n'ose point affirmer que c'ait été son dessein.

Est-ce à dire qu'il faille supposer que nous nous trouvions ici en présence d'un vers franc de onze pieds ?? On ne l'ose point davantage. L'auteur appartient en effet à une famille de poètes à qui de semblables recherches sont bien étrangères, et ce qu'elle nous offre là n'est simplement qu'un vers faux, comme dirait un pédant de collège.

Une rime faible vaut mieux qu'une sottise.

Une assonance vaut mieux qu'une expression défectueuse.

Qui reprocherait à H. de Régnier d'avoir écrit, dans un poème régulièrement rimé, quant au surplus

Et vous ne saurez point tant l'heure sera tendre des parfums de la nuit et des odeurs du jour, si c'est le vent qui passe ou la feuille qui tremble ma vûix ou votre voix ou la voix de l'amour.

Point de rime vaut mieux qu'une incorrection.

(Mais il faut que ces vers non rimes soient bien charnus et nerveux afin de compenser par ce moyen le défaut de la rime.) {Ronsard).

Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville, quelle est cette langueur qui pénètre mon cœur!

(Verlaine.)

Toute manière d'entremêler les rimes est valable si elle est voulue.

L'alternance obligée des rimes masculines et des rimes féminines est une chinoiserie sans réalité.

On sait bien en effet qu'un grand nombre de mots ont une sonorité qui n'est point celle de leur genre, et que par exemple dans ces vers :

Je viens selon l'usage antique et solennel Célébrer avec vous la fameuse journée.

la rime féminine n'est pas celle que Ton croit.

Il ne suffit pas d'appeler masculine ou féminine une terminaison, il faut encore que la prononciation s'y accorde, disait Littré qui disait aussi : Cette règle (de ralternance) est tout à fait illusoire; si elle satisfait l'onf elle trompe complètement l'oreille ; or en fait de rime, c'est là une véritable absurdité.

Attachement

La rime doit tenir au vers, être nécessairement telle, et nécessairement là.

Chaque fois que Ton peut supprimer le mot qui porte la rime sans détruire le sens du morceau, on peut assurer que la rinie est mal attachée au vers :

Vous savez ce qu'il faut pour paraître marquis? Arborez un chapeau chargé de trente plumes Sur une perruque de prix Que le rabat soit des plus grands volumes Et le pourpoint des plus petits.

(Molière.

Essayez donc de supprimer ces rimes-là, que vous restera-t-il ?

En sens contraire

II3 tirent, épuisés, vacillant, chancelant, Alors le fouet qui g'uette, éternelle menace Soudain se lève, plane et s'abattant vorace Mord d'un baiser aigu leur ventre pantelant.

(Samain.)

Gomme elles manquent de nécessité, ces rimes tout en épithètes ou en appositions !

La plus honteuse des rimes est celle qui est constituée par une épithète monosyllabique superflue.

Au sable jaune où s'enfonce mon talon lourd.

{De Régnier.)

Le flot paresseux roule un ciel d'étoiles pures.

(Ch. Guérin.)

Puis vient celle qui tient à une apposition constituée par tout un hémistiche.

Quand on peut supprimer, sans nuire au sens, non seulement le mot qui porte la rime, mais encore tout le vers qui est fait pour la présenter, elle est bien faible :

Dans l'air vierge, son corps trop longtemps prisonnier De l'infécond amour du geôlier séculaire.

{Ch. Guérin.)

La rime qui ne tient qii'à l'hémistiche est mal attachée.

Évitez l'hémistiche flottant qui amène une rime sans nécessité, quin'a point d'autre fonction, que de ramener, et qui ne se trouve pas fortement sanglé au poème qui le contient par les nécessites du sens mais seulement par celles de la métrique.

Dans deux vers successifs et rimant ensemble, quand les hémistiches de la rime peuvent être

interchangés, nous observons une tare qui est des pires :

Et le sombre Paris, vieillard laborieux, Empoignait ses outils en se frottant les yeux.

Ou bien :

Et le sombre Paris, en se frottant les yeux. Empoignait ses outils, vieillard laborieux.

Eh oui, c'est chez Baudelaire, le seul grand poète du XIX' siècle, pour ne pas dire le seul grand poète français (ce qui serait un peu trop exclusif) que nous choisissons l'exemple de cette faute. Je ne dirai pas que ses fautes nous le font paraître plus grand, mais du moins que nous ne Taimons pas moins, parce qu'il en a faites. Nous ne sommes point comme les fils de Noé, et nous ne jugeons pas opportun de dissimuler les faiblesses de ceux que nous vénérons. Qu'ils soient vénérables malgré elles, ne les rend-il pas encore plus vénéra-

1 iO NOTES ET nÉFLEXIONS SUR l'aTiT POÉTIQUE

bles? Xous savons bien que cest par la tête qu'ils nous dépassent, nous leur saurons gré de nous laisser voir leurs pieds sur le 7nême so. que les )iôtres. La perfection est inhumaine.

Comme je suis humilié par un auteur chez qui je ne trouve absolument rien à reprendre! Ne vous sentez-vous pas capable d'admirer haineusement ?

^if»

La rime est, comme le prépuce, un luxe et un danger.

Qu'elle soit un luxe, le langage courant l'indique assez, qui parle toujours de ses richesses.

Ah! qui dira ces torts de la rime ?

Les voici : sauf erreur. Toutefois j'appelle dangers ce que Verlaine appelait torts.

LA SONORITÉ. — RIME Hl

Elle accapare toute l'attention. Or si intéressante qu'elle soit, il n'y a pas qu'elle, n'est-ce pas? dans un vers.

Quand Heredia écrit :

Le bétail ne craint plus le taon ni le bupreste,

pense-t-il qu'on va remarquer autre chost; que ce mot extravagant et qu'on ne sera pas plus intéressé parles trois mots en este qui vont lui répondre, que par le sens de son poème.

Trop d'éclat est de mauvais goût.

Elle entraîne à l'affectation,

Elle pousse au remplissage quand l'idée est plus courte que le vers qai doit la contenir.

Elle suscite de mauvaises chevilles.

Elle écarte parfois le mot juste :

Qu'au sein des blés houleux, s'entoncent les faucilles. (Ch. Guérin, « Cœur solitaire », p. 114.)

C'est avec des faux et non avec des faucilles que l'on moissonne. Faucille est permis à Racan (et comment !) :

La javelle à plein poing tombe sous la faucille.

Elle fait dire des sottises.

xM"" de Xoailles, par exemple, en vient, pour rimer, à comparer de la mousseline à des treilles :

« Mousseline semblable aux treilles. »

Quels services la rime rendrait aux poètes, s'ils la pouvaient rendre seule responsable de tout ce qu'ils disent de sot !

Verlaine à qui la rime a fait faire tous ces péchés, trouve que la rime a des torts envers lui ; faiblesse comique d'un grand génie.

Amener à la fin d'un poème spécialement écrit dans ce but une rime extravagante (celle par exemple de celte avec svelte) et l'offrir au public comme la dernière pirouette d'un acrobate, trouvez-vous cela méritoire ?

La rime ne fait de tort qu'aux sots.

En doutez-vous? lisez plutôt :

Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles, Quand Dieu par plus d'effets montra-t-il son pouvoir

lii NOTES ET RÉFLEXIONS SUR l'aRT POÉTIQUE

Auras-lu donc toujours des yeux pour ne point voir, Peuple ingrat! quoi, toujours les plus grandes merveilles Sans émouvoir ton cœur frapperont tes oreilles ? Faut-il, Abner, faut-il vous rappeler le cours Des miracles fameux accomplis de nos jours ?...

Quelle simplicité, quelle aisance, que de noblesse, que de grandeur comme les pensées viennent aisément offrir à la rime le mot qu'il faut 1 \ peine ose-t-on louer.

Changer comme fait Rostand le sujet de son discours chaque fois que l'on veut amener une rime, c'est un procédé renouvelé de Jérôme Paturot et sur lequel il n'y a pas seulement lieu de s'arrêter.

Les rimes les plus disqualifiées reçoivent parfois un renouveau par la faveur d'un heureux coup de hasard.

Je ne vous parlerai que quand l'odeur des roses Fera frémir un peu votre bras sur le mien

LA SONORITli:. — RIME 145

Et lorsque la douceur qu'épand le soir des choses Sera entrée en vous avec l'ombre qui vient.

Pour cette rime usée de roses et de choses, Henri de Régnier a fait ce petit miracle dans ce poème-ci qui est l'un des plus beaux dont la langue française ait été ornée dans notre époque.

Gomment peut-on songer à abolir la rime, et tout ce, du reste, qui fait la beauté de notre poésie traditionnelle ? L'idée n'en a pu venir qu'à des hommes qui se sont sentis trop faibles pour élever et transmettre après eux ce flambeau.

Abandonner une chose si vénérable !! et que tant de voix ont faite si belle 1 Quelle ingratitude ! délaisser les mètres oii Ronsard et Racine ont réglé leur génie, ne plus être poussé par l'orgueil de se vouloir mesurer avec du Bellay, Malherbe ou Lamartine, renoncer à leur lyre, ne pas laisser possible une comparaison de leurs œuvres aux nôtres, ce serait trop de modestie, si ce n'était tant de faiblesse.

1 i6 NOTES ET RÉFLEXIONS SUR l'aRT POÉTrQUE

Tout ce qui n'est point traditionnel, est un accident, une monstruosité, peut-être aimable, mais sans conséquence possible.

Quand la tradition est rompue, mille efforts sont tentés dans une extrême confusion, et leur fin dernière n'est pas d'innover, bien qu'on le pense, mais de se relier à la vieille morte, comme on le remarque bien, après coup, plus tard, quand c'est fait.

Il faut aller dans les recherches modernes aussi loin qu'on le peut sans rompre avec la tradition. Quand les innovations la veulent faire éclater, c''est le signe pour les rejeter...

Au reste nous n'aurons point de hardiesse que nous ne puissions autoriser d'un précédent.

Rajeunir des formes anciennes, c'est à cela faire que l'homme vieillit.

11 n'y a qu'une seule chose que nous ne refassions peut-être jamais : choisir des règles aussi étroites que celles du xvir siècle et renouveler sa floraison de chefs-d'œuvre.

Ce n'est jamais l'instrument que l'on peut changer, c^est la seule façon d'en jouer. Chaque époque l'essaie. Mais les efforts d'aucune d'entre elles ne servent aux suivantes. Chacune ajoute quelque chose au travail des aîaées, ou en rejette une part.

Nous savons bien que nous ne faisons aujourd'hui rien qui soit définitif. Les règles lâches que nous repérons n'espèrent point la fixité, mais elles sont à l'intérieur d'un cercle qui embrasse sept siècles de poésie française. Elles y demeurent, c'est tout leur orgueil.

Musique

Le rythme est la beauté du vers et la musique en est la grâce, plus belle encore.

Un vers sans éclat peut avoir uue musique charmante.

C'est extraordinaire la divine musique que peuvent avoir douze syllabes françaises. (/?. de Gourmont.)

Quelle mystérieuse chimie, quelle alchiuiicagit

150 NOTES ET RÉFLEXIONS SUB L'aRT POÉTIQUE

sur des mots juxtaposés pour qu'il en émane une musique plaisante, on ne le dira jamais. C'est le phénomène organique élémentaire, celui qui est au point où des poussières minérales sont assimilées par un brin d'herbe qui en fait sa substance. Ainsi les mots se transforment dans le vers.

Eh ! non ! Cette comparaison chimique est infirme, tout cela se résoudrait par un patient calcul de vibrations.

Un piano estropie un air à'Haydée.

[De Régnier.)

Pourquoi ce vers, sans contenu, sans puissance évocatrice, presque sans poésie, est-il exquis à entendre, pourquoi sonne-t-il d'une façon si gracieuse, pourquoi est -il si fluide, si charmant, si musical?

C'est dans le domaine de la musicalité que la poésie moderne a fait ses innovations les plus

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