CHAPITRE V
Cependant les années s'écoulaient; le succès de mes livres allait croissant et, à voir la satisfaction de mon éditeur, je me consolais d'être passé à l'état de dieu Terme.
En 1859, survint un incident qui me valut l'estime du maréchal Randon. L'année précédente, il avait quitté le gouvernement de l'Algérie et l'on avait constitué, pour le prince Napoléon, un ministère des colonies qui ne semblait pas faire merveille en Afrique. Le maréchal avait fondé sa réputation militaire et administrative dans ce pays où il avait conquis son grade suprême; il n'était pas favorable au nouveau régime et il avait grande envie de le dire. Mais, dans son inexpérience littéraire, il ne savait à quel parti se résoudre. Un de mes anciens élèves, placé près de lui comme officier d'ordonnance, l'engagea à causer avec moi de ses embarras. Je lui dis qu'un maréchal de France ne pouvait attaquer le ministre, cousin de l'Empereur, par des critiques directes, encore moins par un
pamphlet. « Mais, ajoutai-je, votre administration a-t-elle été heureuse pour notre colonie? Vous le pensez certainement. Eh bien! racontez ce que vous avez fait. Les questions n'ont pas changé depuis six mois; ce sera la manière la plus convenable d'éclairer le présent par le passé. » Le maréchal accepta. Il fît apporter ses livres d'ordre et ses papiers administratifs; il me promit tous les renseignements oraux dont j'aurais besoin, même quelques notes, et il me demanda de me charger de la rédaction de ce travail. J'acceptai, à la condition qu'il ne serait question d'aucune rémunération. La chose convenue, je me mis à l'œuvre, très heureux de retourner dans cette Algérie où j'avais voulu aller en 1830. Je passai deux ou trois mois à compulser les dossiers et à rédiger une brochure sur Y Administration de l'Algérie de 1 85.2 à i 8ô8. Elle parut sous la signature d'un aide de camp du maréchal, qui aurait été très capable de l'écrire et dont le nom couvrait son chef sans le cacher tout à fait.
Je ne rappellerai de ce travail qu'un mot qui aura été prophétique. Après avoir lu un manuscrit de Bou Darba, interprète de notre armée d'Afrique, que le maréchal m'avait communiqué, j'avais écrit dans cette brochure, à la page 86, en racontant l'exploration faite dans la direction de R'at et d'In-Salah : « Un jour viendra où la France pourra traverser le Sahara la sonde à la main, en créant des oasis le long de sa route ». C'est peut-être ce qui va s'exécuter.
En 1859, le maréchal fut nommé ministre de la guerre; il l'avait été une première fois en 1851, et avait donné sa démission pour n'avoir pas à organiser le coup d'Etat. « Mais, lui avait dit le Prince-Président, si je ne fais pas
cela avec les honnêtes gens, il faudra que je m'adresse à d'autres qui le seront moins. » Du reste, il ne lui en garda pas rancune : le général échangea son ministère contre le gouvernement général de l'Algérie. Or, un jour que le maréchal avait audience aux Tuileries, l'Empereur se fit attendre assez longtemps pour que le minisire, ennuyé de sa solitude, prît un livre sur le bureau du prince : c'était mon Histoire romaine. Il le tenait encore lorsque l'Empereur entra. « Que fait donc Votre Majesté de ce bouquin? dit-il irrévérencieusement. Je connais celui qui l'a écrit, mais je ne savais pas qu'il pût trouver un lecteur en si haut lieu. — C'est un bon livre, voulut bien répondre le prince, alors occupé de sa Vie de César, et je serais charmé de causer avec l'auteur. Puisque vous le connaissez, dites-lui de venir me voir demain à une heure. » Le soir même, un lancier m'apporta cette convocation inattendue.
A l'heure fixée, j'arrivai aux Tuileries et je fus aussitôt introduit. Quand l'Empereur voulait plaire, ses yeux bleus étaient pleins de séduction ; il eut en ce moment, pour moi, parole et regard de velours. Il me fit asseoir près de lui et nous causâmes, comme deux savants, des curies et des gentes, du sénat et des plébéiens : moi, tout entier aux Romains et ayant bien vite oublié, devant tant de bonté facile, que je me trouvais en tête-à-tête avec le vainqueur des Russes et des Autrichiens; lui, m'étudiant sans doute au milieu de mes divagations historiques. Quand nous arrivâmes à Auguste, l'Empereur me laissa faire un long monologue sur les causes de la décadence de l'Empire. Je soutenais que le premier des Césars avait bien fondé une royauté, mais non pas une monarchie, de sorte que les
empereurs n'ayant, pour les couvrir, ni la noblesse et la classe sacerdotale des États monarchiques, ni les institutions des sociétés libres, avaient été exposés sans défense aux tentatives des ambitieux. Pour saisir le souverain pouvoir, pour devenir dieu sur la terre, il n'y avait eu qu'une poitrine d'homme à percer, et, d'Auguste à Constantin, on la perça quarante fois.
Depuis longtemps, les chevaux qui devaient emmener l'Empereur au Bois piaffaient sous le vestibule du palais; enfin le prince se leva : c'était la fin de l'audience. L'Empereur la termina par un mot aimable qui autorisait une réponse d'un caractère personnel. « Vous avez beaucoup travaillé? — Oui, Sire, et cinq cent mille exemplaires de mes ouvrages courent le monde. C'est une force qui serait utile derrière une fonction. L'Université n'y a pas songé, mais quelque jour peut-être elle y pensera. » Quand je me retrouvai dans la cour du Carrousel, je me dis à moimême, en songeant à mes quarante Augustes assassinés : « Eh bien! mon ami, je ne te fais pas mes compliments pour cette entrevue avec ton souverain. — Bah! me répondis-je, si j'ai été mauvais courtisan, peut-être ai-je été bon citoyen. » Je venais de lui dire, en effet, à mots couverts, l'équivalent de ce qu'il me permit de lui répéter cinq ou six ans plus tard : « Vous portez, Sire, une forte et solide armure; elle sera trop pesante pour votre fils qui, selon les probabilités humaines, arrivera au pouvoir à peine sorti de la jeunesse. Laissez-en tomber lentement les pièces les plus lourdes; le reste sera suffisant pour le défendre ».
A quelque temps de là, je revis le maréchal Randon qui me dit : « J'ai demandé à l'Empereur des nouvelles de
votre audience; il m'a répondu que vous étiez un homme intelligent, mais qu'il ne partageait pas toutes vos idées ». Il devait y venir peu à peu, et de lui-même.
Autre incident. Dans les tout premiers jours de janvier 1860, je reçus un billet de M. Rouland, le successeur de Fortoul, qui me mandait très sèchement de passer à son cabinet. « Vous êtes professeur d'histoire, me dit-il; vous devez savoir ce que sont les États de l'Église. On en a parlé ce matin au Conseil; la question y reviendra samedi. Je voudrais avoir quelques notes à ce sujet, donnezles moi. — Est-ce votre opinion que vous voulez, Monsieur le Ministre, ou la mienne? — Vous êtes toujours le même et incorrigible. Dites-moi franchement ce que vous savez. » Du mercredi au samedi, le temps n'était pas long. J'allai m'enfermer à Villeneuve où sont mes livres, et, le vendredi soir, j'envoyai à M. Rouland le travail demandé. J'y montrais que les États pontificaux s'étaient faits comme tous les autres, sans l'opération du Saint-Esprit : avec des batailles et des traités, de la ruse et de la force, de l'habileté et de la perfidie, moyens très humains qui, après avoir servi à les construire, pouvaient servir à les renverser, sans que l'Église, c'est-à-dire l'indépendance spirituelle du pape, en souffrît. Ma conclusion était le modus vivendi qui fut appliqué dix ans plus tard : Saint Pierre et le Vatican; mais je rangeais autour du Saint Père les ambassadeurs des nations chrétiennes, et je lui constituais une liste civile payée par toutes les nations catholiques; la dette de chacune, dans ce nouveau denier de Saint-Pierre, devait être
fixée d'après le chiffre de la population f. Je pensais qu'ainsi constituée, la papauté gagnerait en indépendance véritable et en dignité, débarrassée qu'elle serait de toutes les misères gouvernementales. Qu'on n'entendrait plus parler, alors, autour du chef de la religion, de loteries ou de galères pontificales, de népotisme ou de brigandages, et de beaucoup d'autres choses malsaines, qui sont les préoccupations nécessaires d'un pouvoir laïque, mais dont un gouvernement spirituel ne devrait jamais avoir à s'occuper.
Au bout de quelques jours, nouveau billet de M. Rouland, précédé des mots : « Mon cher ami ». — « Voilà mes actions en hausse à l'hôtel de la rue de Grenelle », dis-je aux miens . A mon arrivée , le Ministre me montra mes notes imprimées à l'Imprimerie impériale et me laissa deviner, par quelques paroles imprudentes, qu'il avait établi un concours à huis clos sur la question. — « Monsieur le Ministre, vous imprimez les gens tout vifs. — C'est que votre travail a été lu par des yeux qui n'aiment pas à se fatiguer sur un manuscrit; il est bon; publiez-le tout de suite. — Mais, monsieur le Ministre, quand je vais dans le monde, j'ai l'habitude de faire un bout de toilette et cette brochure a besoin de quelques soins de propreté littéraire. » Il consentit à me la laisser trois ou quatre jours au plus. Mais, quand je la rapportai, un événement venait de se produire qui modifiait la politique du cabinet : les Roraagnes avaient décidé leur réunion au Piémont, et ma brochure, Les Papes, princes italiens, n'était plus de saison. M. Rouland me proposa de la découper en cinq ou six arti-
1. L'offre de ce subside fut faite au pape le 8 avril 1860, trois mois après la publication de ma brochure.
cles qu'il ferait paraître dans la Patrie. « J'étais à Athènes, répondis-je, occupé des vieilles choses de la Grèce l, quand vous m'avez demandé ce travail qui me donnait l'occasion, que je ne cherchais pas, d'administrer à certains Basiles une volée de bois vert. Vous n'en voulez plus; je le publierai à mes frais. — Très bien! mais n'y mettez pas votre nom. Vous êtes professeur et l'on me verrait derrière vous, ne fût-ce que pour l'autorisation. — La condition est dure; cependant je m'y soumettrai ». La brochure parut sans mon nom; elle eut du succès durant huit jours2. C'est le sort de ces publications qui sont éphémères, même lorsqu'elles traitent de choses sérieuses.
Le Ministre ne m'avait pas dit si, en communiquant la brochure, il avait donné le nom de l'auteur. D'une manière ou d'une autre, l'Empereur le connut; du moins eut-il pour moi, depuis ce temps, une bienveillance dont je ressentis bientôt les effets, sans que j'eusse revu Sa Majesté depuis l'audience racontée à la page 108. Ce fut encore M. Rouland qui, à son grand déplaisir, me fournit la preuve de cette sympathie persistante . En février 1861 , une place d'Inspecteur général étant vacante, le ministre rédigea un décret qui nommait à cette fonction un ancien professeur de son fils, M. Chéruel, homme de mérite, bien vu dans l'Université et dont j'ai fait plus tard un recteur à Strasbourg. L'Empereur ordonna de remplacer ce nom par le mien. Grand embarras de Rouland qui me fait appeler, me reproche des menées souterraines et de travailler contre lui aux Tuileries. « Vous savez pourtant, me dit-il, que j'ai
1. Je préparais en ce moment l'édition en deux volumes de l'Histoire Grecque, que l'Académie française couronna en 1862.
2. Il s'en vendit dix ou douze mille exemplaires en une semaine.
des engagements avec Chéruel et que je voulais vous nommer maître de conférences à l'Ecole normale, en même temps qu'Inspecteur à l'Académie de Paris. — Mais, monsieur le Ministre, c'est la première fois que vous me parlez de ce changement. — L'accepteriez-vous? — Certainement. Le professorat à l'Ecole a été, toute ma vie, l'objet de mon ambition universitaire. — M'autorisez-vous à dire à l'Empereur que vous seriez ainsi satisfait? — Parfaitement. » Voilà comment je rentrai dans cette maison où Michelet m'avait introduit, à titre de son suppléant, vingt-six ans plus tôt. Cette fois, je crus être autorisé à écrire à l'Empereur pour le remercier de son intervention inattendue :
« Sire,
« J'ai eu l'honneur de voir aujourd'hui M. le Ministre de l'Instruction publique et je m'empresse de rendre mille grâces à Votre Majesté. M. Rouland a, en ce moment, pour l'inspection générale, des engagements qu'il lui serait pénible de rompre. De mon côté, je serais désolé d'être une cause d'ennui pour l'habile et dévoué chef de votre Université. D'ailleurs, la position qu'il veut bien m'offrirest un avancement réel.
« Daignez, Sire, etc.
« 3 février 1861. »
Ce que je disais de M. Rouland, dans cette lettre à l'Empereur, je le répétai quelques mois plus tard dans un discours, pour une distribution de prix, qui alla au grand public, puisqu'il fut reproduit par les journaux. Je ne rap-
pelle ces paroles et je ne citerai les faits qui précédèrent mon entrée au ministère que pour montrer combien mon prédécesseur s'est trompé en me reprochant un travail de taupe, minant le sol sous ses pieds pour préparer sa chute :
« Messieurs, je visitais, il y a quelques années, l'Angleterre; je vis sa flotte et ses arsenaux, son industrie gigantesque et sa capitale immense; mais ce que j'admirai plus que toutes ces forces et plus que toutes ces richesses, ce furent trois ou quatre mots gravés sur le granit d'une colonne : « L'Angleterre compte que chacun fera son devoir. » Ces mots étaient les dernières paroles d'un grand homme de guerre allant à sa dernière victoire et à la mort. On n'avait pas trouvé, pour lui, déplus glorieuse épitaphe, et l'on avait eu raison de n'en pas chercher d'autre.
« Si je rappelle dans cette enceinte pacifique des paroles prononcées au milieu de la fumée des batailles, c'est que, pour nous tous aussi, le suprême honneur est de remplir la tâche qui nous a été donnée.
« Le soldat qui reste et tombe au poste dont il avait la garde, le savant, le magistrat qui usent leur vie dans les austères labeurs de la pensée, l'homme de gouvernement qui, ainsi que le dit et le pratique si bien le digne chef de notre Université, a l'amour du bien, l'impatience du mieux, l'artiste et le poète dont les yeux et le cœur cherchent incessamment la beauté idéale, quiconque enfin pourra se dire, à la dernière heure : « Dieu m'avait donné la vie, j'en « ai fait bon emploi, ma dette est payée » ; celui-là aura été un homme et un citoyen. Le reste, vaines ombres, a passé, mais n'a point vécu, et d'eux il ne demeure ni un nom, ni un souvenir.
« La vie, enfants, c'est par-dessus tout le devoir : devoirs envers l'État qui veut des citoyens actifs et utiles; envers vos familles qui attendent de vous consolation et appui, envers vous-mêmes qui vous élèverez d'autant plus haut, que vous abaisserez davantage votre volonté sous la loi du devoir. La grandeur de l'homme, ce qui fait de lui le vrai roi de la création, c'est d'obéir à la loi morale. »
Inspecteur d'Académie et professeur à l'École normale, j'entrai vivement dans mes doubles fonctions. Cette année 1861 fut, pour moi, très laborieuse et marquée encore par des incidents qui, malgré mes efforts pour servir utilement l'Université et, par conséquent, son ministre, aggravèrent la situation difficile que l'administration me faisait depuis dix ans. Dès le 28 février, j'adressai au ministre, comme inspecteur, une liste de réformes où se trouvaient beaucoup de choses que je repris plus tard. Le projet fut bien accueilli, mais resta dans les cartons. Pour la session du Conseil académique, le Recteur me chargea de présenter un rapport sur la situation de l'Instruction primaire. Mes collègues, dont quelques-uns étaient des personnages considérables, le jugèrent assez intéressant pour décider, par un vote exceptionnel, qu'il serait envoyé au ministre avec demande de publicité. Vœu platonique qui, lui aussi, demeura sans effet. Dira-t-on qu'il y a de la fatuité de ma part à rappeler ces petites choses? Est-ce ma faute, si ma vie s'est passée entre deux courants, l'un de bienveillance qui m'eût volontiers porté en avant, l'autre fait de dépit, parfois de colère, qui m'aurait laissé à sec et démâté sur la rive? J'avais un grand tort : je n'ai jamais été pendu à la sonnette de personne, et j'ai manqué de souplesse. Or, certaines gens en demandent beaucoup,
parce qu'ils croient que s'ajoute à leur taille tout ce que les autres perdent en s'abaissant devant eux.
Au mois de juillet 1861, le maréchal Randon, voulant réorganiser ses écoles militaires, surtout celle de La Flèche qui dormait depuis longtemps, demanda à son collègue de l'Instruction publique que je fusse délégué, comme représentant de l'Université, pour l'inspection scolaire de cette maison. Elle était si loin de Paris et vivait dans une si parfaite quiétude que beaucoup d'abus y avaient grandi. J'y passai une semaine, et j'en revins avec des propositions de renouvellement qui furent toutes acceptées à la Guerre1. Mais à l'Instruction publique, cette délégation, qui aurait dû plaire, fut très mal vue : on m'accusa même d'avoir blessé l'armée. Quand j'avisai de cette colère inattendue le chef du cabinet du maréchal, le colonel Ribourt me répondit la lettre suivante :
« Mon cher Inspecteur,
a Je suis tombé de très haut, et le maréchal après moi, en lisant le reproche qui vous est adressé par votre ministre, pour légitimer en quelque sorte son ingratitude et son injustice envers vous. Je déclare très haut que non seulement il n'est pas à ma connaissance que vous ayez mécontenté ou offusqué personne dans l'armée, mais que, bien loin de là, je crois être certain que vous y comptez pour obligés, pour amis et je pourrais dire même pour admirateurs, tous ceux qui, de près ou de loin, ont été
1. Ces propositions sont résumées dans les instructions envoyées par l'administration de la Guerre au directeur des études à La Flèche. Elles sont trop longues pour être insérées ici. Mais comme ces études pédagogiques étaient une excellente préparation aux fonctions que j'eus à remplir plus tard !
en rapport avec vous. L'administration de la Guerre vous doit et vous garde une vive reconnaissance pour la part dévouée, active et désintéressée que vous avez prise dans tous ses projets de réforme et de réorganisation. Voilà ce que je voudrais pouvoir crier sur les toits et ce que le maréchal ne se fait pas faute de répéter en toute occasion. »
Cette accusation me fit encore écrire une lettre trop vive à M. Rouland :
Paris, le 11 novembre 1861.
« Monsieur le Ministre,
« Lorsque je vous engageais hier, à propos du grand mouvement que vous comptez opérer dans l'Université, à regarder quelque peu par-dessus le gros état-major, je pensais à deux choses : d'abord à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire il y a dix mois; ensuite à ce commentaire que vous fîtes un jour devant moi, et pour moi, de Y Annuaire de VInstruction publique, où bien des noms furent passés par les étrivières.
« Vous m'avez, à mon tour, rappelé à la modestie, bien qu'à mon âge on n'ait pas besoin ordinairement de leçon de cette sorte et qu'on n'en accepte pas volontiers.
« Je cherche ce qui me vaut un pareil changement, et voici ce que je trouve dans mon service, pour les dix derniers mois.
« A l'Ecole normale, M. Chéruel n'avait qu'un cours; j'en fais deux, et les plus difficiles : celui qui commence et celui qui finit.
« A l'Académie de Paris (la Sorbonne), je prenais une place qui n'était, me disait-on, qu'une sinécure; j'en ai fait
la fonction la plus active, non sans gagner votre approbation tacite; et mon premier rapport au Conseil académique est, par un vote tout spécial, renvoyé à Votre Excellence avec prière d'en publier certaines parties.
« Ma première inspection a pour résultat un projet de réorganisation complète que vous-même, Monsieur le Ministre, approuvez jusque dans ses moindres détails, bien qu'elle touche à l'enseignement tout entier.
« La première commission à laquelle j'assiste accepte mes idées, mes programmes, et je n'ai encore trouvé personne dans l'Université qui n'applaudisse aux réformes faites pour Saint-Cyr, parce que ces réformes rendent, pour une catégorie nombreuse d'élèves, toute leur valeur à nos classes d'humanités.
« M. le Secrétaire général se plaignait à moi, il y a cinq mois, de l'acuité des rapports entre les deux ministres de la Guerre et de l'Instruction publique; aujourd'hui, tout est facile et si, comme vous le dites, j'ai excité l'envie de quelques militaires, c'est parce que j'ai travaillé pour Votre Excellence en m'efforçant d'universit aviser La Flèche et Saint-Cyr. Que des pantalons rouges s'en plaignent, je le comprendrais, et je ne comptais pas sur l'assentiment de ceux qui vivaient des abus ou qui comptaient en vivre; mais j'espérais, je l'avoue, autre chose de l'Université.
« Durant ces grosses affaires, je poursuivais discrètement, mais avec persévérance, la laborieuse enquête sur l'enseignement de l'histoire dans les classes de grammaire et je proposais à Votre Excellence, ou à M. le Secrétaire générai , la réforme de l'enseignement des langues vivantes; celle même de certaines habitudes de l'Inspection académique de Paris. En un mot, je vous offrais,
Monsieur le Ministre, un concours loyal, résolu et actif.
« Voilà mes nouveaux états de services; voilà aussi beaucoup de ce moi tant haïssable; mais quand on a passé sa vie, comme je l'ai fait, à chercher ce qui est juste pour les autres, il est bien permis de le chercher un moment pour soi.
« Vous avez parfaitement le droit, Monsieur le Ministre, de trouver cela impertinent. J'ajouterai même que, pour mon compte, à un peu de galons sur mon habit, je préfère de beaucoup l'estime publique. Cette publique estime, je l'ai par en bas et de la bonne manière, peut-être par en haut, même auprès de vous. Et quand je vois, comme il y a huit jours, un des présidents du Sénat prendre la peine de venir chez moi m'apporter le précieux témoignage de sa considération, je me dis que Votre Excellence peut bien, contrairement, à l'attente de notre corps, m'exclure de ses prévisions pour le grand remaniement de janvier prochain, ce qui ajournerait indéfiniment l'accomplissement de ses promesses; mais qu'Elle se privera ainsi, alors qu'il y a tant à faire, de l'assistance plus efficace d'un homme à qui son caractère et ses travaux donnent quelque peu de cette autorité morale qui ne se trouve pas toujours dans les plis d'une nomination et sous le cachet rouge d'une dépêche.
« Agréez, Monsieur le Ministre, l'hommage de mon profond respect,
« V. Duruy. »
Le 12 février 1862, une vacance se produisit encore dans l'inspection générale; cette fois, M. Rouland fut contraint
de s'exécuter. Je comptais, à ce moment, trente-deux ans de services. Personne n'avait donc le droit de m'accuser d'avoir marché trop vite; dans l'inspection académique que je quittais, j'avais eu des collègues plus jeunes que moi de près de vingt ans. Cependant, j'avoue que je n'aurais point fait cette nomination. Ou bien, j'aurais, dès le premier jour, rendu justice au candidat, sans attendre l'intervention du Prince et de l'opinion publique; ou je me serais retiré devant une ingérence qui ne laissait pas au chef de l'administration sa complète liberté d'action. Mais cette conduite, dictée par un sentiment de dignité personnelle, n'aurait pas été conforme à l'esprit de la Constitution de 1852 qui faisait des ministres les secrétaires du Prince. Plus tard, dans l'affaire d'un médecin qui prétendait à une chaire dans la Faculté de Paris, je dus opposer un refus à des désirs très vifs et très augustes. Ce refus, tout en causant beaucoup de mauvaise humeur, fut pourtant accepté. Il est vrai qu'en 1862 la cause de l'Inspecteur général était bonne et qu'en 1867 celle du docteur allemand ne l'était pas, de sorte qu'il n'y eut aucun mérite à être brave contre celui-ci.
Mes nouvelles fonctions étaient incompatibles avec le professorat à l'École normale , car elles m'obligeaient chaque année à quatre mois d'absence qui auraient interrompu les cours au moment où ils eussent été le plus nécessaires aux élèves. J'abandonnai donc encore une fois cet enseignement que la bonne comme la mauvaise fortune me forçait de quitter. Mais, par une heureuse rencontre, les deux Conseils de l'École polytechnique venaient de demander la création d'une chaire d'histoire pour leurs élèves et la proposition avait été acceptée au ministère de
la Guerre, car elle était une conséquence des réformes récemment introduites dans les études des Écoles militaires. Le général Coffinières de Nordeck commandait alors TÉcole. Il m'engagea à me déclarer candidat, en m'assurant que les cours seraient distribués de manière à ne gêner jamais l'Inspection générale. Je répondis comme je le devais à cette offre flatteuse et j'écrivis au général Coffinières la lettre suivante que j'ai reprise en partie, lorsque, le 24 septembre 18G3, j'organisai dans les classes de philosophie le cours d'histoire contemporaine :
« Monsieur le Général,
« J'ai l'honneur de vous adresser un projet de programmes pour le cours d'histoire que vous désirez instituer à l'Ecole polytechnique.
« Permettez-moi d'en expliquer, en quelques mots, le caractère et les limites.
« Au lieu d'un cours d'histoire de France, je propose un cours d'histoire générale, ou plutôt l'étude de l'ensemble des grandes questions dont notre Europe a vécu, dont elle vit encore, et je mets au commencement quelques leçons de géographie philosophique.
« Que ces deux derniers mots ne vous effraient pas. J'entends par là, comme vous le verrez au programme, des sujets qui ont occupé et qui occupent encore de grands esprits. Il me semble bon que vos élèves ne restent pas étrangers à ces problèmes dont plusieurs sont d'un intérêt toujours présent.
« Sans doute, il est nécessaire avant tout qu'ils connaissent notre histoire nationale. Mais cette histoire, ils ont dû l'étudier au lycée durant trois ou quatre ans; elle est exigée
pour le baccalauréat dont ils ont le diplôme, et elle sera contenue dans le cours général que je propose. Pour elle, beaucoup d'ouvrages spéciaux et facilement abordables existent, tandis que pas un livre n'a encore été fait sur le plan que j'indique. Enfin, si le professeur qui sera chargé de cet enseignement parvient à exciter l'intérêt des élèves, ils courront tout de suite et d'eux-mêmes aux livres, et ils y trouveront surtout la France.
« Notre pays a tant agi et pensé pour le monde qu'il y a bien peu des grandes questions européennes qui ne soient aussi, véritablement, des questions françaises.
« N'est-il pas bon encore que l'École, placée si haut dans l'estime publique et dans l'attente des élèves, leur présente un cours nouveau et élevé au lieu de vieilleries remises quelque peu à neuf.
« J'arrive à une question plus délicate : quelle sera la limite chronologique de ce cours?
« Il y a quarante ans, l'enseignement de l'histoire n'existait pas. En 1830, on ne dépassait guère Louis XIV. Plus tard, on arriva jusqu'en 1789. J'ai demandé durant dix ans qu'on racontât aussi la Révolution et l'Empire. Ce vœu a été accueilli et nous nous trouvons bien aujourd'hui d'aller jusqu'en 1815. Je demande, et pour les mêmes raisons, qu'on fasse un pas de plus, et qu'au moins dans les maisons où les élèves sont des hommes, on ne craigne pas de leur parler des événements contemporains. Cette réforme, qui vient d'être acceptée pour une des grandes écoles de l'Empire, me semble, à plus forte raison, ne pouvoir être repoussée pour des jeunes gens d'un esprit plus mûr.
« L'Ecole polytechnique, en effet, offre à ses professeurs un auditoire d'élite, tel qu'aucun autre établissement n'en
saurait trouver. Ce sont trois cents jeunes gens d'intelligence et, de plus, des hommes que, chaque année, l'École verse dans les services publics et qui, par la considération dont ils jouissent, par la haute position où beaucoup arrivent, exercent une influence considérable.
« Il y a donc là une grande force.
« Cette force rend-elle tous les services qu'on peut attendre d'elle? Travaille-t-on à y faire de bons citoyens? Par là, j'entends l'homme dont on a étendu l'esprit, en élargissant son champ de vision pour y faire passer le plus possible d'objets de comparaison et d'idées générales. Celui aussi qui, ayant étudié les besoins, les grandeurs, les défaillances de la société au milieu de laquelle il est appelé à vivre, connaît le bien qu'il faudra continuer, le mal qu'il faudra guérir.
« Nous avons beaucoup de partis : c'est un legs de nos révolutions. La France n'est-elle pas intéressée à voir remplacer ces affections pour certaines personnes par le dévouement résolu au pays lui-même? Au-dessus des drapeaux particuliers, n'y a-t-il pas un drapeau commun à arborer? L'unanimité d'opinion n'est ni possible, ni souhaitable; mais les questions de personnes pourraient, au grand profit de l'État, être remplacées par les questions de choses. Notre enseignement public est admirablement disposé pour développer dans nos élèves l'être moral et préparer le chimiste, le médecin ou l'avocat, mais point du tout le citoyen. Au sortir des Écoles, ils connaissent Louis XIV et Versailles, Galien et les Panclectes, les sciences mathématiques et les sciences naturelles, mais nullement les destinées récentes et les grands intérêts actuels de la société dont ils deviennent les membres actifs.
En passant la porte du collège, ils entrent dans l'inconnu et seraient mieux préparés à vivre à Athènes, à Rome ou à Babylone qu'à Paris. De là tant de mécomptes d'un côté et, de l'autre, tant d'utopies. Et pourtant, ces choses qu'on leur cache et qui ont été la vie de leurs pères, il ont grande impatience de les connaître.
« Saturés du passé, ils veulent du présent et le prennent où ils le trouvent, dans des pamphlets ou des compositions partiales et tronquées, dont aucune, d'ailleurs, ne présente, dans son ensemble, par conséquent dans sa vérité, le caractère nouveau de la civilisation contemporaine. Si l'histoire est bien le dépôt de l'expérience universelle, s'il n'y a pas un administrateur qui, pour résoudre une question, grande ou petite, ne juge nécessaire d'étudier comment, avant lui, elle a été résolue, pourquoi interdit-on à ceux qui, dans quelques années, feront les affaires du pays, de connaître de quelle manière ce pays a vécu, dans la période qui précède immédiatement celle où ils seront appelés à agir?
u On craint l'invasion de la politique. Mais, d'abord, « si l'on doit la vérité aux morts, on doit des égards aux « vivants » ; et ces leçons d'histoire contemporaine dont ne s'effrayent pas, comme nous, nos voisins de l'autre côté du Rhin et de la Manche, ne devraient jamais porter sur les personnes, ni se faire avec les petits faits à la façon de Suétone ou de Saint-Simon. Il faudrait regarder de haut et de loin, bonne manière pour voir juste. En outre, fait-on moins de politique dans les estaminets des casernes ou du quartier latin parce qu'on est ignorant des choses qu'on y discute? Non certes, mais on en fait, à coup sûr, de la mauvaise. Jeter un jeune homme dans la cité sans lui avoir
rien dit de l'organisation et des nécessités au milieu desquelles il aura à vivre et à lutter, c'est comme si vous jetiez dans la bataille un chasseur à pied avec l'armement des francs archers de Charles VII.
« Et d'ailleurs, qui fera la plus rude guerre aux connaissances étroites et incomplètes dont se nourrit l'esprit de haine et de division, qu'un enseignement donné par l'État, surveillé et contenu par lui? Et, dans l'espèce, quel danger trouve-t-on à ce qu'un fonctionnaire public dise à de jeunes officiers ce qui s'est passé dans le monde depuis quarante-cinq ans?
« Y a-t-il aujourd'hui en France un parti qui veuille renouveler l'émigration, Coblentz et l'armée de Gondé? La république revenue en 1848 a-t-elle imité les violences de 1793, et le second Empire s'en va-t-il, comme le premier, à Vienne, à Berlin et à Moscou? Non. Rien de tout cela ne s'est fait ni ne se fera, grâce aux progrès de la raison publique. Et qui a éclairé cette opinion publique, qui a porté la lumière au milieu des fautes, des passions ou des crimes du passé? L'histoire qui, faite comme je la comprends, aura toujours cette vertu.
« Si j'avais l'honneur d'être durant vingt-quatre heures ministre de l'Instruction publique, je demanderais à l'Empereur d'établir ce cours de patriotisme et d'éducation sociale dans toutes les classes de logique de l'Empire qui se meurent, et qui, par là, se ranimeraient. »
J'étais à mille lieues de penser que jamais pareille fonction me serait offerte, et je ne rappelle ces derniers mots que pour montrer la conviction où j'étais de l'action bienfaisante d'un tel enseignement, qui, lorsque je l'instituai dans les cours de philosophie, fut vivement attaqué par
les républicains, mais que la République a conservé.
Me voilà donc Inspecteur général et professeur à l'École polytechnique; c'étaient les deux places les plus belles qu'un universitaire pût occuper : dans l'une, l'enseignement le plus élevé, sans la nécessité de concessions d'aucune sorte à un public de passage; dans l'autre, la recherche de la justice pour le personnel et l'étude des vrais besoins scolaires pour les maisons de l'État, c'est-àdire du bien à faire, des vérités à répandre et, au bout du mois, Yaurea mediocritas d'Horace, le bien-être de la femme et des enfants assuré, en même temps que la dignité du père. Cette condition est bien supérieure au sort d'un ministre, à moins que celui-ci n'ait le droit de se dire qu'il aurait au pouvoir une œuvre importante à accomplir. Mais qui osera prononcer à l'avance sur soi-même une telle parole? Un jour, en 1880, je rencontrai M. Jules Ferry, alors président du Conseil, dans la grande cour du ministère de l'Instruction publique. « Ah! Monsieur, me dit-il, il est bien plus agréable d'être dans l'opposition que dans le gouvernement. » A quoi je répondis : « Je ne suis pas du tout de votre sentiment. Voilà une maison où je me suis fort amusé et où j'ai eu le plaisir le plus vif, assure-t-on, qui soit sur la terre, celui de la création ». J'avais le droit, toute fausse modestie mise à part, de parler ainsi en 1880; je ne l'avais pas en 1862. Alors j'étais très heureux de ma situation, sans ambition plus haute et, comme on le verra bientôt, effrayé au contraire à la seule idée du changement dont je me crus alors menacé.
Comme je tiens à ne rien cacher de mes paroles ou de mes actes, je trancris ma première leçon à l'École Polytechnique :
« Messieurs,
« J'ai besoin, en entrant ici pour la première fois, d'exprimer ma reconnaissance envers votre commandant, les membres de vos deux Conseils d'élection et M. le maréchal Randon, qui a bien voulu ratifier leur vote unanime.
« Cette reconnaissance, je la dois, non seulement à cause de l'honneur qui m'a été fait d'être appelé à prendre place parmi vos maîtres, mais plus encore pour la bonne et heureuse pensée qui a décidé M. le Ministre à ajouter une utile réforme à toutes celles qu'il a déjà accomplies dans les écoles militaires, en accordant une seconde chaire aux lettres dans cette maison, le sanctuaire des sciences mathématiques.
« Le choix dont j'ai été l'objet est, à mes yeux, le couronnement de ma vie professorale, et je regarde le droit de parler à côté des hommes éminents qui dirigent vos travaux comme la plus haute récompense d'une carrière laborieuse.
« J'aime trop la jeunesse pour la flatter. Il faut bien cependant que je vous dise, Messieurs, qu'on trouverait difficilement ailleurs un auditoire plus intelligent, plus ami des fortes études et des hautes pensées. Il m'en rappelle un autre que j'ai quitté avec d'infinis regrets, et toute mon ambition serait que le nouveau m'accordât la confiance et l'affection auxquelles l'ancien m'avait habitué. Ils étaient moins nombreux, moins étrangers par leurs études de chaque jour aux questions dont j'aurai à vous entretenir; mais, par toutes ces raisons mêmes, ils étaient moins redoutables. Quand je songe que dans quelques années la
plupart d'entre vous occuperont dans l'État des positions élevées, et que vous serez de ceux qui feront l'opinion publique, je crains de ne pouvoir répondre à votre légitime attente. Une chose pourtant me rassure; c'est que la bonne volonté ne me manquera pas.
« Permettez-moi d'ajouter que, bien que nous ayons marché, vous et moi, par des chemins différents, je ne suis peut-être pas pour vous tous un inconnu, et que j'ose compter au moins sur votre bienveillante attention.
« Mais que viens-je faire ici? Ah! une grande chose si j'étais capable de la bien faire : vous dire quel a été le passé du monde et comment notre civilisation moderne s'est formée, afin que, connaissant bien la voie qu'elle s'est frayée, vous la poussiez à votre tour, plus vite et mieux, en avant.
« C'est un enseignement nouveau dans cette grande école et une gracieuse faveur que les sciences veulent bien faire aux lettres; il n'est donc pas hors de propos d'en discourir un peu, pour en bien marquer le caractère et peut-être la nécessité.
« Je vous accorde, Messieurs, que les ingénieurs sont les rois du monde moderne; et, à coup sûr, lorsque le temps aura mis les choses dans cette perspective qui permet de les bien juger, il n'y aura point, parmi nos petits-neveux, assez d'admiration et de reconnaissance pour les glorieuses conquêtes qui ont été accomplies, dans la durée d'une seule vie d'homme, par l'esprit scientifique.
« Ce n'est pas à vous que j'ai besoin de rappeler l'espace et le temps comme supprimés par la locomotive et la télégraphie électrique; les vents et les flots bravés par le bâtiment à vapeur; les astres devinés par le calcul, la compo-
sition de l'atmosphère solaire par la chimie; la guerre transformée par la science; tout un ordre de substances décomposées par l'analyse et reproduites par la synthèse; de vieilles et longues erreurs, comme la croyance aux générations spontanées, enfin détruites; l'art du constructeur arrivant à opérer ce prodige qu'un homme, avec un bon métier, fait aujourd'hui quatre cents fois plus de travail qu'il n'en faisait il y a cinquante ans avec ses bras, et cet autre que, sur un navire de guerre, on installe une machine qui, à elle seule, déploie la force qu'auraient sur terre quarante-deux mille chevaux. Et la mer qu'on apprend à ensemencer comme un champ de labour, les continents que Ton coupe, les montagnes qu'on abaisse ou entr'ouvre, travail d'Hercule que l'antiquité attribuait à un demi-dieu et que vos aînés, Messieurs, accomplissent en se jouant. Des sciences nouvelles se fondent, des arts nouveaux se produisent. Les géologues ouvrent les grandes annales de la terre, et voilà que nous y lisons une histoire vieille de plusieurs millions d'années. La sonde frappe le sol, et l'eau jaillit au milieu de nos cités, de quinze à dix-huit cents pieds de profondeur. L'électricité fournit la plus éclatante lumière ou recouvre l'argile d'une armure de bronze; et tandis que la houille, arrachée aux entrailles de la terre, éclaire nos villes, donne la chaleur à nos foyers, la force à nos manufactures, à l'industrie ses plus brillantes couleurs, à l'hygiène un préservatif puissant contre la putréfaction animale, le soleil qui dore nos moissons se trouve investi du rôle nouveau de décorer nos demeures et de laisser, jusque dans la chaumière du pauvre, ces chères images qui rendent moins dures l'absence ou la mort. L'ouvrier devenait une chose, un rouage chargé i. 9
d'accomplir à toutes les minutes de sa vie le même mouvement automatique, sans obligation de penser; la science spiritualise l'industrie, comme elle a fait la guerre intelligente, et la machine-outil rend au manœuvre sa condition d'homme.
u Entrons un soir dans une usine : partout, autour de nous, du bruit, du feu, des lumières éclatantes et d'épaisses ténèbres. Au milieu de cet enfer, l'homme règne et commande : sur un geste de lui, l'air siffle avec violence pour activer les fourneaux; l'eau se précipite avec fracas sur la gigantesque roue; la fonte coule en ruisseau de feu; le fer se tord sous de puissantes étreintes et l'acier prend docilement toutes les formes. Lui, au milieu de ces bruits qui sont le cri de douleur de la matière forcée d'obéir, il est calme et fort : la science l'a sacré roi de la nature domptée.
« Des entrailles de la terre où se cache la force qui met en mouvement les trente mille locomotives circulant à cette heure sur cent mille kilomètres de rails, jusqu'aux espaces sans bornes où vos télescopes vont chercher de nouveaux mondes, voilà, Messieurs, votre domaine. Il est bien grand, et je ne vous ai pas marchandé les merveilles que vous y accomplissez; cependant, je veux vous parler d'un autre qui est plus vasle encore.
« Il y a autre chose, sous le soleil, que des quantités soumises au calcul et des forces que l'observation découvre. Le monde n'est pas un composé de rouages habilement engrenés qui obéissent à des lois immuables, et l'homme lui-même n'est pas ce pur esprit qui vit de formules abstraites et de vérités théoriques. « Deux choses, disait « Kant, remplissent également mon âme d'admiration : le
« ciel étoile au-dessus de nos tètes et la loi morale au « dedans de nos cœurs. » A côté de vos sciences magnifiques et puissantes, je vois encore la fleur que le vent balance sur sa tige et le rayon de soleil qui joue avec les nuages, ou la tempête qui fouelte L'Océan. J'écoute avec ravissement les chants mélodieux des poètes du cœur ou les austères pensées des maîtres de l'intelligence, et j'entends le bruit des empires qui s'écroulent ou qui s'élèvent.
« Quel royaume immense que celui où l'imagination et la pensée sont reines, où le poète et l'artiste cherchent le beau, le moraliste le juste, l'historien le vrai! Il enveloppe le vôtre, Messieurs, et il va plus loin; car, par delà les dernières nébuleuses dont vous calculez la distance, se trouvent encore l'infini dont l'œil de l'esprit peut seul pénétrer les insondables profondeurs et cet autre infini dont votre Laplace n'avait pas besoin, Dieu.
« Mais, me direz-vous, notre monde à nous est soumis à une marche régulière; les découvertes s'y succèdent et les progrès s'y enchaînent, tandis que le vôtre est agité de mouvements tumultueux et désordonnés. Nos grands hommes ont toujours des successeurs, et votre Homère, quoique bien vieux, Phidias et Platon, qui ne sont pas d'hier, même Raphaël, n'ont eu que des héritiers. Nous marchons tantôt vite, tantôt doucement, mais nous marchons toujours; et vous, pour faire un pas, il faut qu'un homme supérieur vous arrive; encore, après lui, retournezvous souvent en arrière. Nos sciences sont une chaîne continue; les vôtres se brisent sans cesse.
« Oui, quelques-unes des nôtres se brisent, parce que l'art est individuel et ne se transmet pas, mais elles se renouent toujours, et ce désordre apparent que vous nous
reprochez cache un ordre immense. Ainsi, la mer s'agite incessamment, afin de rejeter peu à peu sur ses rives tout ce qui troublerait la limpidité de ses eaux.
« Pascal, un de vos grands hommes et aussi un des nôtres, a dit : « L'humanité est un homme qui apprend toujours »; j'ajoute, car sans cela la science même serait inutile, un homme qui devient plus heureux et meilleur. Je vous parlais tout à l'heure de quelques-unes des conquêtes faites par les sciences mathématiques et physiques, depuis un demi-siècle. Laissez-moi dresser aussi le bilan sommaire de nos sciences morales.
« Elles ne tendent pas à accroître la puissance de l'homme sur la matière, mais à lui donner des conditions meilleures et plus justes de l'existence, à purifier son cœur, à élever son esprit, à charmer son imagination et son goût, à faire enfin de l'homme ce roseau pensant qui, malgré sa faiblesse, est plus grand, par cela seul qu'il pense, que tout votre univers.
« Mais cette grandeur, de combien d'alliages n'est-elle pas mêlée? Que de passions et de vices dans l'individu ! que d'injustices et d'erreurs dans l'ordre social ! que de corruption partout! Depuis que l'homme est sur la terre, il se déchire de ses propres mains. Au nom d'idées fausses, d'intérêts mal compris et de croyances mauvaises ou perverties, il opprime, il torture, il tue. La route où il a marché est tachée de sang, et à toutes les ronces du chemin je vois les lambeaux de sa chair. Pour faire entrer enfin dans la loi la justice, dans la société l'égalité des droits, mais aussi celle des devoirs, dans l'État la liberté publique, dans l'individu le sentiment de sa dignité d'homme, avec toutes les vertus qui y tiennent, il a fallu
les innombrables efforts de trente générations de penseurs et de martyrs. L'œuvre est bien loin encore d'être finie : elle ne le sera jamais; mais pour vous assurer que nous aussi nous marchons, voyez ce qui a été accompli, dans un bien court espace de temps, par ceux qui nous ont précédés immédiatement dans la vie et par notre génération même.
« L'État a été replacé sur des fondements nouveaux et meilleurs, et Ton croit à présent qu'il est tenu, comme l'individu, de s'améliorer sans cesse. Le droit divin, qui était immuable, a l'ait place au droit national, qui se prête à toutes les réformes légitimes ; la loi succède au bon plaisir; et la liberté, moyen puissant de perfectionnement quand elle arrive à son heure, tend à prévaloir dans la politique, comme elle a prévalu dans le commerce et l'industrie, qu'elle féconde, dans la science et les lettres, dont elle est la force vivifiante.
« La loi civile a été améliorée et l'arbitraire chassé de l'administration. Au lieu du désordre et des caprices de l'ancien régime, on a aujourd'hui sécurité complète pour sa personne et pour son bien. La misère était taxée et la richesse affranchie; nous avons l'impôt payé par tous en proportion du revenu de chacun. Les privilèges de caste, les monopoles de corporation ont disparu, et les fonctions, les grades, les honneurs sont répartis selon les services et non plus suivant la parenté. La cause d'un Montmorency ne pèse pas plus dans la balance de la justice que celle d'un paysan, et il ne suffit plus, pour devenir quelque chose, de se donner la peine de naître.
« L'ancienne France déclarait libre tout esclave qui abordait sur ses côtes; la nouvelle a fait mieux : elle a
13 i NOTES ET SOUVENIRS.
proscrit l'esclavage ; et bientôt cette plaie hideuse, qui est plus fatale encore au maître qui en vit qu'au malheureux qui en meurt, aura disparu du sein de toute société civilisée.
« En même temps que nous mettions l'équité dans la loi civile, nous effacions de la loi pénale les rigueurs inutiles ou mauvaises. Le fils n'est plus puni civilement pour les crimes du père, et la torture n'arrache plus des aveux menteurs.
« Autrefois, la société regardait le coupable comme un ennemi et se vengeait par d'atroces supplices. Aujourd'hui, tout en le frappant, elle voit en lui un malade d'esprit et de cœur, qu'elle tâche de guérir, et elle y réussit dans une certaine mesure, puisque le nombre des récidives diminue l. Elle n'abandonne même le criminel qu'à regret aux sévérités suprêmes et inexorables. En 1859, on n'a compté, pour tout l'Empire, que vingt et une exécutions capitales, moins que le Paris d'autrefois, à lui seul, n'en voyait en un an.
« Jusqu'à une époque bien rapprochée de nous, la politique et la religion ont puni de mort leurs adversaires. 11 y a juste cent ans, en 1702, un ministre protestant a été pendu à Toulouse pour avoir enseigné sa croyance, et il est des pays où, à celte heure même, d'honnêtes gens sont envoyés "aux galères et des mères de famille séparées de leurs enfants et bannies pour avoir prié Dieu autrement que leurs juges. Nos pères, Dieu merci! ont proclamé la liberté de conscience, et nous, nous avons vu décréter qu'une erreur politique ne serait plus punie de la même façon que l'assassinat.
1. L'année 1 8.'>0 a eu 550 récidivistes de moins que 1858, parmi les accusés condamnés à plus d'un an de prison.
« Au bas de l'échelle sociale, qui pesait de tout son poids sur lui et l'écrasait, l'ouvrier mal logé, mal velu, mal nourri, vivait misérablement. Le travail rendu libre lui a donné du pain, en même temps que sa demeure assainie lui a donné de la force. Son salaire s'est élevé, et le prix de beaucoup de choses à son usage a baissé, ce qui, de deux manières, a augmenté son bien-être. L'assistance, devenue un devoir public, a multiplié pour lui ses ingénieuses et charitables institutions. La crèche, l'asile, l'école ont reçu ses enfants, et ils y ont pris sanlé et intelligence. La caisse d'épargne, les sociétés de secours mutuels * et de prévoyance, les établissements hospitaliers l'ont garanti contre la ruine que lui apportaient le chômage, la maladie, la vieillesse; et le crédit mis à sa portée lui permet de féconder son travail par cette force nouvelle et puissante, qui était jadis inconnue ou le monopole de quelques-uns i.
« Vous connaissez le paysan d'aujourd'hui, qui, presque partout, possède son lopin de terre. Voici celui du bon vieux temps : « On voit, dit La Bruyère, certains animaux « farouches, des maies et des femelles, répandus dans la « campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, atta- « chés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une « opiniâtreté inconcevable. Ils ont une voix articulée, et « quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face
1. En 1861, il existait 4410 sociétés de secours mutuels comptant C05 346 membres, ayant pu dépenser en secours 1 502 620 francs et possédant une réserve sociale de 27 905 537 francs. Il n'y avait en 1818 que 2U00 de ces sociétés, en 1822 que 132.
2. Voyez le livre de M. Modeste sur le Paupérisme, que l'Académie des Sciences morales a couronné, et où se trouve très résolument soutenue la thèse « que le paupérisme est un mal qui s'en va ».
<( humaine; et, en effet, ils sont des hommes. » Pendant ces famines épouvantables qui revenaient tous les quatre ou cinq ans, on les voyait errer par bandes affamées, comme les loups que la neige et la faim chassent l'hiver des grands bois, et on trouvait des morts le long des chemins, la bouche pleine encore de l'herbe dont ils avaient essayé de se nourrir.
« Je vis hier un médecin étranger; il revenait d'une visite dans nos hôpitaux, et je le trouvai encore plein d'admiration pour la manière dont ils sont tenus. En 1786, à l'Hôtel-Dieu de Paris, on réunissait les malades de toute sorte, sans distinction de ceux qui étaient atteints de maladies contagieuses, dans les mêmes salles, et jusqu'à cinq et six dans le même lit, huit quand c'étaient des enfants. Les morts restaient côte à côte avec les vivants, car on ne retirait les cadavres que le lendemain, au jour, et la mortalité était effrayante : deux sur neuf, c'est-à-dire trois fois plus qu'aujourd'hui. Nos populations n'ont pu se débarrasser encore de tout l'effroi que causaient ces demeures destinées à guérir, et où la mort moissonnait tant.
« De l'hôpital, passons à l'école : vous ne me permettriez pas, Messieurs, de l'oublier, même ici. Avant la loi de 183-3, il était rare de trouver dans nos campagnes un homme sachant lire et écrire. Aujourd'hui nous avons, à bien peu d'exceptions près, autant d'écoles primaires que de communes, et deux millions cinq cent mille enfants les fréquentent. Beaucoup passent de là dans les lycées, quelques-uns dans les grandes écoles publiques, et il en vient sans doute s'asseoir jusque sur ces bancs; de sorte que, la somme d'intelligence qui existe dans le pays à l'état latent se trouvant sans cesse accrue et fortifiée, le gouvernement
pour les services publics, les particuliers pour l'agriculture, l'industrie et le commerce, ont à choisir leurs auxiliaires non plus dans une classe restreinte, mais dans un peuple immense, et peuvent, par conséquent, mieux choisir. C'est ainsi, pour ne pas sortir de cette maison et ne parler que des morts, que Vauquelin, Monge, le baron Thénard, le marquis de Laplace, tous fils de paysans, ont pu monter aux honneurs, à la fortune, et mériter la reconnaissance publique.
« Notez bien, Messieurs, que plus de lumières, c'est d'abord plus de jouissances élevées pour l'esprit, et mieux encore, comme nous le verrons bientôt, plus de moralité pour le cœur.
« Les perfectionnements de l'industrie et des voies de communication vous appartiennent, mais c'est avec les leçons de la science nouvelle que les économistes ont créée, que le commerce et l'agriculture ont pris un essor immense. Le temps n'est pas bien éloigné où Louis XV croyait faire baisser le prix des grains en ordonnant d'arracher les vignes de la Bourgogne et de la Franche-Comté, ce que, fort heureusement, on se garda de faire; et il y a moins longtemps encore que, de l'autre côté des Pyrénées, Charles IV défendait, sous peine des galères, de labourer dans trois de ses plus belles provinces, afin que les moutons de la Mesta y trouvassent plus d'herbe et quelques grands d'Espagne plus de revenus. Chaque année, d'énormes quantités d'étoffes étaient publiquement brûlées dans nos villes de manufacture, pour une contravention à des règlements tyranniques ou absurdes, et une marchandise qu'on voulait faire descendre par la Saône et le Rhône, de Gray à Arles, était trente fois arrêtée par les
péagers, de sorte que, sur cette route dont la nature seule avait fait les frais, le commerce laissait aux mains du fisc vingt-cinq à trente pour cent de la valeur des objets transportés.
a C'était toute une législation insensée que les économistes avaient à détruire. Voyez les résultats.
« En moins d'un siècle, l'agriculture française a quadruplé ses produits et ses revenus, et le commerce, délivré de la plupart de ses entraves, surtout par le mémorable traité de 1800, qui n'est rien moins qu'un 1789 économique, a multiplié la richesse, égalisé les échanges, rendu impossible le retour de ces famines qui décimaient périodiquement nos pères. Cette année, le déficit de la récolte était de quinze millions d'hectolitres. Il y a un siècle, c'eût été la mort pour beaucoup, la misère pour tous; nous ne nous en sommes pas même aperçus.
« Une idée de ces rêveurs, comme on a nommé si longtemps les économistes et les philosophes, passant enfin dans la loi, chasse un mal cruel; et une constitution meilleure de la société appelle à l'existence des foules innombrables. En un siècle, la population de l'Europe s'est accrue de 120 millions d'hommes qui ont trouvé place « au banquet de la vie », dont leurs pères n'étaient trop souvent que « les infortunés convives ».
« Cette force morale tirée du néant, d'où, en des temps plus durs, elle n'aurait pu sortir, vaut bien quelques-unes des forces physiques trouvées dans les laboratoires. J'en ai pour preuve l'étonnement douloureux que causa dans la France entière, il y a quelques années, la révélation inattendue que le mouvement ascensionnel de la populalion se ralentissait. C'est marcher dans les voies de Celui qui a
semé partout la vie avec profusion, que de susciter ces millions d'intelligences pour le glorifier par le travail et par une culture plus haute.
« N'en croyez pas les détracteurs qui nous accusent d'adorer la matière parce que nous la forçons de nous servir. Lorsqu'on jeta, entre l'ancien et le nouveau monde, ce câble électrique qui s'est malheureusement brisé, la première parole que l'industrie de l'Europe envoya, à travers l'immensité de l'Océan vaincu, à celle d'Amérique, fut une sainte prière : « Gloire à Dieu au plus haut « du ciel et paix, sur la terre , aux hommes de bonne <' volonté! »
« Notre société, en effet, est, à sa manière, profondément religieuse, puisqu'elle cherche le bien et fuit le mal. Voyez le commerce. Dans ses courses à travers le monde, il emporte autant d'idées que de marchandises. Les peuples mêlent leurs pensées comme leurs intérêts; les préjugés nationaux et hostiles s'effacent; les murailles de la Chine, dont chacun s'enveloppait, s'écroulent, et les nations ont leurs pacifiques concours, comme autrefois la Grèce avait ses assemblées olympiques. La guerre s'en va.
« Rassurez-vous, Messieurs ; tout n'est pas encore si bien ordonné, que l'ère de paix annoncée par tant de signes prophétiques puisse arriver demain. Nous ne la verrons pas, mais vos petits-neveux l'établiront peut-être. Déjà la guerre n'est plus plaisir de prince; il faut des intérêts considérables ou une grande cause pour la faire éclater; vos canons rayés ne portent même si juste et si loin que lorsqu'ils sont chargés avec des idées \ comme
1. L'Empereur Napoléon III a dit bien mieux : « La France est le seul pays qui fasse la guerre pour une idée. »
ils Télaient à Solférino; et maintenant, ils le sont presque partout et toujours.
« Voyez quelle a été clans l'Extrême-Orient l'œuvre de la guerre. Un immense et orgueilleux empire s'est ouvert devant nos soldats, mais il s'ouvre aussi devant nos idées; el le Fils du Ciel, celui dont les prédécesseurs traitaient si dédaigneusement les barbares, vient de rendre de publics honneurs à un de nos amiraux tombé pour sa cause. La civilisation moderne, comme une marée puissante, irrésistible, s'élève et se répand tout autour d'elle, non pour détruire, mais pour féconder. Elle aussi s'est animée de l'esprit de prosélytisme, et, conquérante d'une espèce nouvelle, la voici qui retourne à son berceau , qui réveille l'Egypte et l'Inde, et remet en marche ce vieux monde qui, depuis deux mille ans, dormait comme le Brahma de ses légendes sur la fleur de lotus, ou comme les sphinx des Pharaons silencieusement couchés aux portes de leurs temples déserts.
« Tout ce que nos sciences ont fait, depuis soixante-dix ans, aidées à l'occasion par quelques-unes des vôtres, se résume en deux choses, qui sont de grandes victoires sur deux des plus vieilles puissances de la terre dont nous ne nous affranchirons jamais, mais que nous pouvons faire reculer : le mal et la mort.
« Avec plus de bien-être, la vie s'est allongée; avec plus de travail et d'instruction, la moralité s'est élevée.
« Un enfant né dans l'autre siècle ne pouvait compter en moyenne que sur vingt-sept ou vingt-huit ans d'existence; il a droit maintenant à trente-neuf ou quarante, qui sont, pour la plupart, bien plus remplis que cinquante ou soixante années d'autrefois, si la vie doit s'estimer plutôt
d'après ce qu'on a vu, senti, pensé, produit, que d'après le nombre d'heures qu'on a vécu1. Et nous ne nous arrêterons pas là. Nous vivons plus que nos pères, nos fils vivront plus que nous; j'ajoute même qu'ils vivront mieux.
« Les chiffres ne vous effrayent pas; laissez-moi vous en donner quelques-uns que j'ai pris dans la statistique de la grande chancellerie, pour l'année 1859, la dernière dont j'aie eu les documents officiels :
« L'esprit processif diminue et, par conséquent, l'esprit de paix et le sentiment du juste augmentent. Le nombre des causes civiles inscrites au rôle des tribunaux de première instance a diminué, sur 1858, de trois mille deux cent vingt-trois; et les juges de paix ont concilié un million cinq cent mille affaires. Des avocats, des avoués s'en plaignent; laissons-les dire et réjouissons-nous.
« Malgré l'énorme accroissement des transactions commerciales, les tribunaux de commerce ont eu à juger 12 517 affaires de moins que l'année précédente.
« Nos tribunaux pour la justice criminelle ne chôment pas encore ; mais grâce à l'abaissement du chiffre des accusations, la durée moyenne des sessions des cours d'assises, qui était de neuf jours en 1855, n'a plus été que de sept en 1859. Plus de loisir pour nos jurés, c'est plus de moralité pour le pays. La diminution, en effet, du nombre des accusés sur 1854 est énorme, de trente pour cent.
« Les tribunaux correctionnels ont jugé , en 1859 ,
1. Ce, sont les pauvres qui produisent, voyagent et trafiquent le plus. La recette de 461 millions faite en 1801 sur les chemins de fer français, provient pour la très grande partie, des voyageurs de 2e et de 33 classe et des marchandises à bon marché.
quinze mille prévenus de moins qu'en 1858, année qui présentait déjà une forte réduction sur 1857.
« Enfin le nombre d'enfants envoyés en correction s'atténue; il était de dix en moyenne, pour mille accusés, jusqu'en 1855; il oscille à présent entre huit et neuf.
« Bien que la population s'accroisse, le nombre des enfants abandonnés faiblit : il est tombé de trente-six mille, en 1831, à vingt-six mille aujourd'hui : et, ce qui doit réjouir le cœur, beaucoup de ces malheureux sont maintenant reconnus et légitimés par mariage subséquent.
a Les crimes contre les personnes diminuent d'une manière peu sensible, parce qu'ils proviennent des emportements de la violence et du désordre des passions, deux mauvaises choses qui ont élé durant des milliers d'années le fonds commun de l'humanité et de la vie, et que jamais nous n'extirperons entièrement; mais le chiffre des crimes contre la propriété s'affaiblit d'une manière considérable, parce que l'esprit plus éclairé comprend que, même en réduisant la vertu à n'être qu'un calcul, le plus sûr aujourd'hui c'est encore d'être honnête homme.
« Mais, sur cent accusés en cours d'assises, il en est près de quatre-vingt-quatre qui ne savent ni lire ni écrire, ou, ce qui revient au même pour l'objet dont nous nous occupons, qui ne le savent que très imparfaitement. L'ignorance, voilà l'ennemi ! Continuons donc à répandre l'instruction à flots pressés et à chasser les ténèbres, puisque c'est le vice et le crime que poursuivent nos instituteurs et nos maîtres quand ils font la guerre à l'ignorance.
« Mais l'argent est le nerf de cette guerre-là comme de l'autre, et la France ne consacre pas chaque année, pour instruire et moraliser 38 millions d'hommes, la somme que
lui coûtent trois frégates cuirassées. Espérons, Messieurs, que bientôt vous pourrez dépenser un peu moins et nous autres un peu plus.
« Vous le voyez, dans notre pays et sous l'effort persévérant de notre civilisation moderne, le niveau de la criminalité baisse et, par conséquent, celui de la moralité monte. Nos sciences morales ont donc aussi leur place et leur utilité sur la terre à côté des vôtres, et je regarde comme une espèce perdue ce géomètre qui disait en face de je ne sais plus quelle belle chose de l'esprit ou de l'art : « Qu'estce que cela prouve? »
« C'est au milieu des idées et des faits qui ont amené ces grands résultats que je voudrais vous conduire. Quelquesuns d'entre vous me répondront peut-être : « Nous avons entrevu déjà ces pays dont vous nous parlez, et nous y retournerons volontiers un jour, bien qu'à vrai dire vos vieilles sociétés ressemblent beaucoup au fameux destrier du bon paladin Roland, qui avait toutes les qualités et un seul défaut, celui de n'être plus en vie. Pour le moment, nous sommes pressés, laissez-nous à nos formules et à nos expériences; il faut que nous arrivions. »
« Ce dernier mot, Messieurs, je l'entends partout et je m'en afflige. La vie semble aujourd'hui le prix de la course. Croyez-en cependant un homme qui a fait assez bien son chemin dans ce monde, l'empereur Auguste, et qui aimait à répéter : « J'arriverai assez tôt, si j'arrive ». Croyez-en même le poète : « Ce ne sont que les morts qui vont vite : Hurrah! Die Todten reiten schnellf »
« Que mes savants collègues fassent sortir du milieu de vous les chimistes, les ingénieurs, les constructeurs et les physiciens qui sont l'honneur et la force de la France, que
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le monde nous envie et que souvent il nous emprunte, rien de mieux; mais permettez que votre maître de littérature et moi nous vous disions que, si Ton est de sa profession quelques heures par jour et pendant quelques années, on est homme sa vie entière, et que ce sont les lettres, les sciences morales qui enseignent à le devenir.
« J'irai plus loin; et puisque j'ai commis tout à l'heure l'impertinence de prononcer ces mots : la guerre s'en va, malgré les apparences contraires qu'il vous serait facile de m'opposer, vous me laisserez vous en dire une autre : c'est que, pour bien faire des mathématiques, il faut faire encore autre chose, comme le comprenaient si bien Pascal, Descartes, Leibnitz, d'Alembert, et, parmi vos anciens maîtres, Fourier, Arago, qui nous appartiennent presque autant qu'à vous; Biot, un de vos illustres, qui, dans l'année même où il préparait un de ses plus savants ouvrages disputait, môme à M. Villemain, le prix de l'éloquence pour un éloge de Montaigne, en attendant qu'il vînt s'asseoir à côté de lui parmi nos généraux de la littérature.
« J'admirerai autant que vous et je placerai aussi haut qu'il vous plaira cette science qui, partant d'un petit nombre de notions puisées dans l'entendement, en tire un vaste ensemble de conséquences magnifiques, dont les unes nous ont livré quelques-uns des secrets de Dieu, dont d'autres nous ont conduits à la domination du monde matériel. Au besoin, je serais le premier à réclamer pour elle une part considérable dans l'éducation, à cause de la discipline salutaire qu'elle impose à l'esprit, des habitudes de précision et de rigueur qu'elle lui donne, du besoin dont elle lui fait comme une seconde nature de ne croire qu'à l'évidence, « parce qu'elle l'accoutume, disait Descartes, à
se repaître de vérités et à ne point se payer de fausses raisons ». Je vaux bien peu, mais je ne fais aucune difficulté de reconnaître que ce peu je le dois en grande partie au commerce, malheureusement trop court, que j'ai entretenu jadis avec vos sciences.
« Mais les mathématiques peuvent-elles, seules, tenir lieu de tout autre moyen de culture pour l'esprit?
« Je suis persuadé, Messieurs, que toute étude exclusive a pour effet inévitable de fausser l'intelligence, l'archéologie tout comme les mathématiques, la métaphysique aussi bien que l'histoire naturelle, par la raison fort simple que, lorsque l'esprit concentre toutes ses forces sur un seul objet, l'équilibre de ses facultés se renverse; ferme sur un point, il oscille sur tous les autres; il flotte incertain et troublé, ne voit plus les obstacles et s'y brise. Ainsi arriverait-il d'un arbre dont on détruirait les bourgeons pour n'en laisser qu'un seul aspirer toute la sève. Au lieu d'aller chercher l'air et la lumière par mille rameaux et de développer librement les formes gracieuses et fortes que la nature lui promet, il n'aurait qu'une branche élancée dans une seule direction, dont les fleurs pourraient être d'abord plus belles, les fruits pins savoureux, mais qui, n'étant pas protégée, soutenue par les autres rameaux, au moindre vent se romprait.
« Le système de la division extrême du travail produit des merveilles dans l'industrie et dans la science, mais si vous exceptez quelques natures d'élite qui échappent par elles-mêmes aux dangers de cette chose que notre langue ne peut désigner qu'en faisant un barbarisme, la spécialisation étroite, ce régime diminue trop souvent la valeur de l'homme, en dehors de sa profession, ce qui ne laisse pas i. 10
d'agir d'une manière fâcheuse sur la profession même. Vous savez que la terre la plus généreuse s'épuise à ne porter toujours que la même moisson et qu'il faut varier les cultures si l'on veut conserver et accroître sa vigueur première. Pour l'homme même, la physiologie enseigne que, s'il était réduit à un seul aliment, il dépérirait et que, dans certains cas, cet affaiblissement continu pourrait amener la mort. Faites donc pour votre esprit ce que la médecine exige que vous fassiez pour votre corps. L'idéal, à mes yeux, d'une bonne éducation de l'intelligence et d'une forte préparation à la vie professionnelle, serait qu'on put se rendre universel au profit d'une spécialité.
« Quand je viens vous demander, messieurs, de regarder au delà du cercle de vos études ordinaires, ce n'est pas seulement parce que les mathématiques, malgré l'immensité de leur champ d'études, ont un objet de connaissance déterminé et, par conséquent, restreint; c'est aussi et surtout parce qu'elles donnent à l'esprit une aptitude qui, pour être excellente dans un travail spécial, est bien loin de suffire à tous les besoins de la vie intellectuelle.
« Permettez-moi d'insister un moment sur ce point, en vous rappelant un mot profond d'Euler qui était aussi une parole d'Aristote : « Le genre d'étude auquel chacun « s'applique a une influence si forte sur la manière de u penser que l'expérimentateur ne veut que des expé- (( ricnces, et le raisonneur que des raisonnements1 ». Il ne faut pas, Messieurs, dans l'intérêt de votre esprit et parconséquent de votre avenir, que vous aussi, vous n'acceptiez que les vérités qu'on trouve sous le microscope, au fond d'un creuset ou au bout d'un théorème.
1. Lettres à une princesse d'Allemagne, ii° partie, lettre 48.
« Les mathématiques sont des sciences de pur raisonnement. Mais le raisonnement n'est qu'une des opérations de la pensée et n'en est pas même l'opération la plus importante. Concevoir en est une autre; juger, une autre encore; et la plupart de nos jugements ne s'opèrent point, comme ceux des mathématiques, par voie déductive. On peut raisonner très exactement et juger fort mal, même ne jamais concevoir, parce que la conception, cette vue soudaine de l'esprit, et la rectitude du jugement dépendent de conditions très différentes de celles qu'exige un raisonnement irréprochable !.
« Pascal a dit que la meilleure logique était la géométrie; je l'accorde volontiers, car je ne voudrais pas prendre à mon compte, surtout ici, ce qui a été répondu à Pascal, que l'art de raisonner juste ne peut être enseigné par une méthode suivant laquelle il n'y a pas de raisonnement faux; où l'esprit est plus passif qu'actif, plus porté que mû par lui-même; et qu'on n'apprend pas à nager dans l'eau par un exercice préalable dans un réservoir de vif argent2. Je me contenterai de dire que la logique n'est elle-même qu'un instrument. Mettez dans le moulin le mieux construit, du blé sain ou avarié, vous aurez toujours de la farine, mais elle sera bonne ou mauvaise, selon la qualité du grain. Que de fois la fonction du bon sens n'a-t-elle pas été de faire entendre raison à la logique! ou, comme le dit Molière, que de fois le raisonnement n'a-t-il pas banni la raison 3 ! L'histoire est pleine des monstrueuses et déplorables erreurs de gens pensant mal et raisonnant bien.