‹ Notes et souvenirs (1811-1894) (volume 3)Chapitre 9 sur 46 · ENTRE AUSBOURG ET MUNICH · texte numérisé non relu

ENTRE AUSBOURG ET MUNICH

... Lorsque le convoi1 se décida à me prendre, il faisait nuit noire. Puisqu'on ne pouvait pas voir, il ne restait qu'à causer. Près de moi se trouvaient deux officiers bavarois qui se plaignaient fort qu'on ne les eût pas conduits à Solférino où, sans faute, eux et leurs gens auraient changé l'issue de l'affaire. Ils en voulaient à leur roi de n'avoir point trouvé d'argent ni de résolution pour cette belle équipée, appelaient Mantoue une forteresse germanique, et le Mincio la frontière de l'Allemagne.

J'admirais cet entrain et cette logique, tout en me remémorant le mot de l'empereur Maximilien : « Prenez une marmite, versez-y du sang autrichien et du sang bavarois, mélangez bien, puis faites bouillir : vous les verrez tout aussitôt sauter, l'un à droite, l'autre à gauche ». La comparaison impériale n'est ni très élégante, ni très poétique, mais elle exprime bien où en étaient autrefois les affections réciproques de l'Autriche et de la Bavière. Avions-nous besoin d'un allié dans l'empire, le Bavarois s'offrait. Louis XV le fit empereur : il ne sut pas garder cette couronne; mais Napoléon le fit roi, et il tient encore celle-là.

Le changement ne date que de 1815. Les traités de cette année maudite ont si perfidement dessiné nos frontières et placé nos voisins, que notre vieil allié est nécessairement devenu notre ennemi.

En échange du Palatinat, transformé en département du Mont-Tonnerre, la France avait fait assurer à la Bavière,

I. En 1860, celte expression était seule employée pour désigner le train. Comme, parfois, la langue vieillit vite! (Note de l'éditeur).

au traité de Lunéville, un territoire de cent milles carrés, peuplé de deux cent seize mille habitants; au traité de Presbourg : six cents myriamètres carrés et un million de nouveaux sujets; au traité de Vienne : l'archevêché de Salzbourg. Jamais amitié politique n'avait tant rapporté. Pour la rompre, l'Autriche, en 1814, reprit à la Bavière le Salzbourg et le Tyrol, ce qui lui ouvre ce royaume à Test et au sud, et lui fit donner, au delà du royaume de Wurtemberg et du grand-duché de Bade, le Palatinat du Rhin, qu'elle nous ôta. On ne faisait ainsi qu'un État mal bâti, puisqu'il est coupé en deux, peu viable, car ses éléments ne sont pas homogènes, et qui ne vivra pas. Qu'importait à l'Autriche? Du même coup, elle affaiblissait un voisin odieux, et en mettant les Bavarois à nos portes, en leur donnant des places construites par Vauban, comme Landau, elle nous réduisait à ne pouvoir faire un mouvement hors de l'étroite enceinte où elle nous enfermait, sans rencontrer nos anciens amis sur notre route et leur marcher sur le corps. Un monsieur d'aspect fort respectable, et qui doit être quelque riche négociant ou propriétaire, me voyant tout préoccupé des exploits que les deux officiers n'avaient pu accomplir, me toucha du coude et me dit en français, avec une pureté d'accent presque irréprochable : « Laissez donc dire ces messieurs; il faut bien que chacun fasse son métier, ne fût-ce qu'en paroles. On leur a mis, depuis quarante-cinq ans, un grand sabre au coté et ils ne dégainent jamais; on leur fait faire, depuis un demi-siècle, la petite guerre et ils ne font jamais la grande ; on leur a constitué une longue hiérarchie de grades et de traitements et ils y avancent non par bulletin de général, mais par ordonnance de médecin : les camarades meurent à l'hôpital, ce qui est

1res lent, au lieu de mourir sur le champ de bataille, ce qui est bien plus expéditif. Vous voyez que nos officiers doivent être très amoureux de guerre, n'ayant d'ailleurs jamais tâté de la chose, ni expérimenté ses mauvais côtés.

« Voilà une première catégorie : les belliqueux par état.

« Nous en avons une autre : les belliqueux par sentiment. Nous avons donné à l'Autriche sa jeune impératrice. Je ne sais pas si elle est très heureuse; on la dit môme fort souffrante. N'importe. Vous nous connaissez, nous autres Allemands; nous prenons grande part aux affaires de ménage de nos princes. En mariant notre princesse royale à l'empereur François-Joseph, nous nous sommes tous un peu mariés à l'Autriche, et nous faisons nôtres les désagréments qui lui arrivent.

« Nous avons aussi les belliqueux par religion. Les jésuites ont été puissants chez nous et le sont encore. Ils y ont commencé la guerre de Trente Ans et faisaient écrire par le duc Maximilien Ier à sa mère que la Saint-Barthélémy était une bien belle chose, et Jacques Clément ou Ravaillac un bien grand saint. Ils ont fait souche, et nous avons de charitables personnes qui, ne pouvant plus brûler les gens au nom du ciel, seraient très heureuses de les faire du moins mitrailler par amour de Dieu.

« Enfin il y a des gens, dans notre facile et débonnaire Allemagne, qui naissent colonels et généraux. Connaissezvous nos Durchlaucht et nos Erlauchl?

— Mais non.

— Vous avez tort et cette ignorance est fort impertinente. On voit bien que vous arrivez d'un pays où l'on s'occupe du mérite des personnes bien plus que de leurs parchemins. Sachez donc qu'en outre de nos dynasties

régnantes, nous avons deux ou trois cents dynasties qui ne régnent plus. Ce sont des familles de princes, ducs, margraves et barons, autrefois souveraines, aujourd'hui médiatisées.

— Voilà un médiatisé qui m'a tout l'air d'être encore quelque curiosité germanique; vous allez m'expliquer cela, n'est-ce pas?

— Oh ! ce serait trop long, comme tout ce qui est purement indigène chez nous. Contentez-vous de savoir que les princes médiatisés ne sont plus princes et ne sont pas tout à fait sujets. Ils ont des terres peuplées de douze cent mille âmes et des revenus qui montent à trente millions. Mais, grâce à la fécondité des mariages allemands, ils ont si bien multiplié que leurs revenus seraient insuffisants, s'ils ne trouvaient quelque emploi *.

— Je vous vois venir : vos Durchlaucht ne peuvent déroger et se faire ingénieurs, industriels ou négociants. Il faut qu'ils soient soldats, ce qui veut dire généraux ou à tout le moins colonels, soit à Vienne, soit à Berlin; d'où il résulte que vous avez une vraie caste militaire; et comme il est dans la nature des choses qu'on ait les idées et les goûts de l'habit qu'on porte, cette caste forme chez vous un grand parti de la guerre.

— Précisément. Ajoutez que ces gens d'épée sont aussi les hommes de la vieille politique et qu'ils ont toutes leurs affections à Vienne, parce qu'ils voient que l'Autriche

1. UAlmanach princier de Gotha pour 1851 donnait le chiffre effrayant de 1936 individus des deux sexes appartenant aux familles médiatisées. Les onze familles de princes et les treize familles de comtes de première classe, en Bavière, possèdent en propriété héréditaire 70 lieues carrées d'Allemagne avec 190 000 habitants; en Wurtemberg, quarante-quatre familles; dans le grand-duché de Bade, neuf, mais qui ont 47 lieues carrées avec 250 000 habitants.

est le dernier appui des choses surannées qui s'écroulent. La maison où ils ont si longtemps et si bien vécu se lézarde et craque, mais où aller, si elle tombe? Donc, on replâtre d'ici, on étaye de là; et l'Autrichien ayant de larges et robustes épaules, on le prie bien humblement de s'adosser au mur qui branle, pour le soutenir. Voilà comment il se trouve en Bavière, dans toute l'Allemagne et même en Prusse, un parti autrichien qui veut la guerre n'importe où et n'importe pour quoi.

— Mais, dis-je à mon Bavarois; vous me parlez de religion, de sentiment, de caste, d'égoïsme professionnel ou politique. N'y a-t-il donc chez vous ni intérêts généraux ni raison publique?

— Oh! la raison pure! nous l'étudions beaucoup et nous sommes très forts sur le moi et le non moi. Mais la raison ordinaire, c'est autre chose. Cependant elle arrive et fait tout doucement son chemin. Quoique la féodalité et le moyen âge soient encore très vivants chez nous, nous commençons à penser que le bon Dieu n'a pas créé deux espèces d'hommes, les uns qui viendraient au monde avec un bât sur le dos, pour servir de montures, les autres avec un fouet à la main et des éperons aux jambes pour être les cavaliers. Êtes-vous allé à Bâle?

— Certainement.

— Alors, vous n'avez pas manqué de visiter le cloître des Dominicains où Holbein a peint sa fameuse Danse macabre. C'est un peu plus intéressant à voir que la salle du concile, petite, nue, sombre, et où l'on a bien de la peine à placer un grand souvenir.

— Oui, j'ai vu une pauvre fresque qui,, comme toutes les fresques, s'en va. Holbein n'avait pas pensé à cette mort-là.

— Cependant il en reste assez pour comprendre et admirer ce puissant génie. Vous rappelez-vous une des quarante et une scènes qui composent le tableau, celle du Portement du pape*! Le pape, assis dans la pourpre et l'or, a sur la tête la triple couronne, et sa main droite bénit le monde incliné devant lui. Quatre évêques mitres portent la chaire pontificale, et les Suisses de la garde, en de magnifiques armures, font escorte. Mais ces gardes sont morts, ces évêques sont morts, et ce pape triomphant va mourir. Voilà les vieilles idées qui soutiennent les vieilles institutions. Que de vivants en ce monde, qui sont portés par des morts!

— Ah ! vous êtes sinistre.

— Holbein a peint un symbole qui est vrai en morale : c'est la mort qui mène la danse de la vie. Pourquoi ne le serait-il pas en politique? Il ne me semble pas que les institutions aient eu jusqu'à présent, seules sur la terre, le bénéfice de l'immortalité.

— Mais pourquoi me faites-vous recommencer ce voyage à la fresque d'Holbein, et que concluez-vous de tout ceci, relativement à la question qui nous occupe?

— J'en conclus qu'il y a chez nous des choses qui meurent et d'autres qui veulent vivre. Si nos princes ne font plus, comme le landgrave de Hesse, il y a quatrevingts ans, la traite des blancs en vendant leurs sujets à qui veut en acheter *, quelques-uns seraient disposés à nous embarquer dans des aventures que nous ne voulons pas courir. Vous autres Français, vous nous avez rendu, il y a

I. En 1738, l'Autriche achetait des soldats en Bavière, à raison de trente-six florins par tête; en 1746, ils n'en valaient plus que vingtquatre.

soixante ans, un grand service. Nous avions sept ou huit cents maîtres, vous les avez réduits à trente-six. Peut-être bien nous aiderez-vous à opérer encore quelque utile réduction. Trente-six cours, trente-six budgets, trente-six espèces de chambellans à clefs d'or et de conseillers intimes de tout sexe, comme la comtesse de Mansfeld, c'est vraiment trop; sans compter le trente-septième, formé par ces eunuques qui siègent à Francfort et qui ne se consolent de leur état qu'en aidant à en faire d'autres.

— Ah! pour cela, n'y comptez pas. Vous êtes quarante millions d'Allemands très lents à vous mettre en branle, mais qu'on ne peut plus arrêter une fois que vous êtes en train. Comme vous avez eu, à la fin de nos longues guerres, la dernière victoire, vous avez tout arrangé au mieux de vos intérêts, au pire des noires. Qu'en Italie il y ait ou qu'il n'y ait pas une fédération, cela nous importe peu, parce qu'entre elle et nous « la nature, dit un de nos vieux écrivains, a placé un haut entreject de montagnes », de sorte que, ne nous touchant sur aucun point, nous ne nous blesserons jamais, et que nous serons avec les Italiens, au delà des Alpes, comme avec les Espagnols au delà des Pyrénées, les meilleurs amis du monde. Sans compter que voilà un peuple de plus qui passe du côté des idées de quatre-vingt-neuf, ce qui nous permettra de renouer le vieux pacte des races néo-latines, non plus entre les familles royales, chose scabreuse, mais entre les nations; qu'enfin s'il se tramait quelque jour, à Varsovie ou ailleurs, un nouveau complot de Pilnitz, nous trouverions vingt-deux millions d'Italiens pour nous donner un bon coup d'épaule. Mais, tout philosophes que nous soyons, nous sommes encore un peu plus Français, fort enclins, sans doute, à

l'amour du genre humain, à condition cependant qu'on nous rende la pareille, et tout prêts à nous faire Allemands, si vous voulez vous faire Français. Malheureusement vous ne nous aimez guère, et bien des vôtres en sont encore aux rancunes de 1813. Témoin les réjouissances publiques que vous faites encore pour l'anniversaire de Waterloo, quand nous laissons à l'histoire Austerlitz et léna; témoin encore cette fameuse carte de la France nouvelle, tout dernièrement éditée à Hanovre par le libraire de la cour, où Ton donne la Lorraine, l'Alsace et la Franche-Comté à l'Allemagne; nos cinq départements du nord à la Belgique; Toulon et Marseille aux Suisses; Cherbourg et Versailles aux Anglais; Bordeaux et Montpellier aux Espagnols; ce qui ferait du vainqueur de Solférino un roi de Bourges. Si c'est une fantaisie à la façon d'Hoffmann, elle n'est ni spirituelle ni gaie; si c'est de la1 haine, elle est odieuse et féroce. Comment pouvez-vous laisser circuler, par milliers, des légendes comme celle-ci, mise autour de Paris : « Harem d'Abd-el-Kader »; et cette autre autour de la Corse : « Retraite de la veuve Eugénie »?

— Vous attachez trop d'importance à une élucubration mauvaise de quelque Hermann chevelu ou d'un traineur de sabre aviné. Vous n'ignorez pas qu'en Allemagne nous ne savons pas rire.

— Eh bien! les gens qui ne rient pas me font peur. Aussi, du jour où une seule volonté commandera à Ulm et à Landau, à Luxembourg et à Mayence, et qu'un peuple uni de quarante millions d'hommes sera derrière, nous ne dormirons plus tranquilles à Strasbourg et à Metz.

— Mon Dieu, ne prenez donc pas si vite la mouche! 11 ne s'agit point de revenir au pangermanisme de la dièlr

de 1848, qui ne valait pas mieux que le panslavisme du czar Nicolas : deux vilains mots et deux mauvaises choses. C'est encore là un méfait de nos théoriciens de la raison pure, qui faisaient de la physiologie et de la philologie quand il fallait faire de l'histoire; qui regardaient très attentivement dans les globules du sang et dans les racines de l'idiome, au lieu de regarder dans les opinions et dans les intérêts, ce qui est bien différent; et qui, finalement très occupés de la race germanique, mais fort peu du peuple allemand, se laissèrent jouer sous jambe par la vieille diplomatie. Notez bien, d'abord, que nous ne voulons être ni Autrichiens, ni Prussiens, mais Allemands.

— Pardieu! je le comprends bien, puisque c'est là une vieille idée française. Mazarin l'avait quand il fit la Ligue du Rhin, et Napoléon quand il constitua la Confédération du Rhin.

— Oui, mais votre Napoléon, avec sa confédération, avait trouvé le moyen de nous faire Français. C'est un beau nom que celui de la France, et à cette heure fort bien porté, mais nous tenons à garder le noire.

— Vous avez raison; chacun chez soi. Il nous en a coûté trop cher d'avoir été les maîtres chez vous pour que nous ayons la moindre envie de recommencer.

— La rive gauche du Rhin ne vous tente donc pas?

— Pas le moins du monde.

— Il y a cependant déjà votre religion et vos lois à Trêves, à Mayence ; on parle français à deux pas d'Aix-la- Chapelle, et dans le Palatinat beaucoup de gens, je vous assure, regardent du côté de Paris bien plus que vers Munich .

— On m'avait déjà dit cela à Strasbourg, et je ne le croyais pas.

— Ajoutez qu'ici même nous sommes un bon nombre à le trouver naturel, et décidés à ne pas nous fâcher bien fort s'il arrivait qu'à force de regarder du côté de Paris, quelques-uns de nos gens finissaient par y aller.

— Vade rétro Satanas ! Ne nous donnez pas de tentations mauvaises. Ce qui nous aurait convenu, c'eût été la Belgique, il y a trente ans, avec l'Escaut, avec Anvers, avec ses mines de houille dont nous manquons. Alors il n'y avait pas à Bruxelles une nationalité constituée. Son territoire est l'achèvement de la France; sa langue est la nôtre; les intérêts sont communs. Anvers, le meilleur port du nord de l'Europe, au lieu de languir, serait devenu dans nos mains le Londres du continent. Mais l'Angleterre dépensera son dernier homme et son dernier écu avant de nous laisser arriver là. Or, comme nous sommes bien décidés à ne pas nous brouiller avec John Bull tant qu'il ne prétendra point, bien entendu, comme il le voulait, il n'y a pas longtemps, faire passer Jacques Bonhomme par le trou d'une aiguille, nous ne toucherons pas à la Belgique, qui, d'ailleurs, ne veut plus de nous. Puisqu'elle est assez riche pour faire les frais d'un gouvernement particulier, qu'elle le conserve et garde sa nationalité contre les autres aussi bien que contre nous-mêmes : nous n'avons rien déplus à souhaiter, et j'espère bien que nous serons tous deux assez sages pour développer librement notre commerce international sans la gêne d'une douane tracassière. Il n'y a plus, aujourd'hui, que de ces questions-là. Tant donc que les choses resteront ainsi, notre sécurité de ce côté ne sera pas compromise. Elle ne le sera pas non plus sur le Rhin, d'une manière sérieuse, tant que la Confédération germanique demeurera ce qu'elle est; de sorte que,

si vous ne changez pas l'état des provinces allemandes du territoire gaulois, nous n'avons rien à dire.

— Voilà l'embarrassant. C'est que nous ne voudrions pas les laisser comme elles sont. Nos divisions nous annulent. Depuis 1815, toutes les grandes affaires de l'Europe nous passent par-dessus la tête, tandis que, vous autres Français, vous réalisez le mot de notre Frédéric II : « Si j'étais roi de France, je ne voudrais pas qu'il se tirât, en Europe, un coup de canon sans ma permission. » Vous ne permettez pas qu'on en tire, et, en outre, vous en tirez beaucoup. Vous faites, sans nous, la guerre de Crimée, qui nous délivre pourtant d'un cauchemar, la peur des Russes; vous faites, malgré nous, la guerre d'Italie, qui nous montre ce que nous aurions à accomplir chez nous. Tandis que nous pleurons sur les massacres de Syrie, vous courez au Liban faire rentrer les Druses et l'intolérance dans leurs tanières, et si nous envoyons Barth et Vogel relever la carte du lac Tchad, vous, vous allez aux Antipodes planter votre drapeau sur les murs de Pékin. Enfin, que quelque part un coup de fusil maladroit fasse une victime, et l'on court à votre consulat placer le cadavre sous le drapeau de la France, en criant « justice », comme si vous étiez sur la terre la Providence de tous les pauvres diables et le redresseur de tous les torts. Il est désagréable d'assister à tant de grandes choses sans prendre part à aucune, et de recevoir tant de services de gens qui parlent si peu de l'objectif, du subjectif et de l'absolu. Vous avez à peu près remis sur ses jambes la nationalité romaine; vous faites sortir l'Italie du sépulcre où nous l'avions couchée; nous désirons, à notre tour, monter en scène, et nous nous sommes mis en travail de réformation. Dès à présent, nous

lOi NOTES ET SOUVENIRS.

avons un parti unitaire, des conférences et des discours unitaires. Les princes voudraient bien encommissionner la chose à Francfort. Car, entre la Prusse et l'Autriche, ils sont comme ce peuple du Péloponnèse, entre Athènes et Lacédémone, à qui Alcibiade disait : « Il se peut bien qu'Athènes vous mange un jour, mais elle commencera par les pieds, ce qui sera long, tandis que Sparte commencera par la tête, ce qui ira très vite ». La Prusse, puissance jeune et qui a toutes les ambitions de la jeunesse, jouerait volontiers le rôle de Sparte. Nous, nous répondons : « Mais nous ne voulons être mangés par aucun bout. »

— En ce cas, faites ce que Napoléon vous conseillait : formez une troisième Allemagne, qui soit la vraie. Si vous voulez vous réunir tous, nous aurons, nous autres, France, des précautions à prendre, parce qu'il n'y a pas de principe philosophique, si bon qu'il soit, qui ne doive reculer devant une question de sécurité nationale. Si vous usez du droit de vous réunir, nous userons du droit de nous défendre; sans compter que je ne sais trop comment vous viendrez à bout de votre dessein, l'Allemagne s'étant répandue tout autour d'elle, comme vos fleuves sans rives certaines, de sorte que vous serez bien embarrassés, comme vous l'avez été déjà en 1848, de dire où elle commence et où elle finit. Mais si vous ne faites, sous une forme ou sous une autre, qu'un État parfaitement indépendant de quinze à vingt millions d'hommes, vous vous rendrez service à vous-mêmes et vous ferez les affaires de tout le monde. Il y a au centre de l'Europe trois grandes monarchies militaires : la France, l'Autriche et la Prusse. Placez entre elles un État essentiellement pacifique et

neutre, comme la Belgique et la Suisse, et voilà la guerre qui devient impossible, l'herbe qui pousse sur les glacis déserts, la rouille sur les canons abandonnés et, pour notre compte seulement, trois cent mille vigoureux gaillards qui reviennent semer du blé ou tisser du drap au lieu de rester sept ans à apprendre à tuer proprement un homme. Entre les grosses machines, les ingénieurs mettent des tampons pour amortir les chocs. Pourquoi les politiques n'en mettraient-ils pas entre ces gros États qui, tout hérissés de canons et de baïonnettes, ont toujours des frottements douloureux? Alors, d'Anvers au Saint-Gothard, le continent est coupé et couvert par une ligne de peuples qui sont libres enfin de faire ce pourquoi Dieu les a créés : travailler des bras et de l'esprit et jouir du fruit de leur travail, sans avoir à craindre que les pandours, les cosaques et les zouaves se donnent rendez-vous chez eux, au milieu de leurs villages prospères et de leurs tranquilles amours. » Voilà comment mon nouvel ami et moi, tout en roulant entre Augsbourg et Munich, nous refaisions la carte de l'Allemagne; elle en vaut, ma foi, bien une autre.

Quand ces mots furent écrits en 1860, rien n'annonçait la prodigieuse fortune qui, dix ans plus tard, allait échoir à l'Allemagne, tandis que la France gravirait son calvaire.

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