Voir au chapitre vu, ci-dessus, p
Une autre mesure contribua à faire de la philosophie la classe magistrale du lycée. Nos élèves y arrivaient à l'âge de dix-huit ou dix-neuf ans, bien au courant des affaires d'Athènes, de Rome et de l'OEil-de-Bœuf de Versailles ; mais très ignorants des intérêts généraux de la société dont ils allaient être membres, avec des droits positifs à exercer. Je fis, comme ministre, ce que j'avais proposé comme professeur à l'Ecole Polytechnique f ; j'instituai un cours d'Histoire de la civilisation moderne. La proposition fut acceptée à l'unanimité par le Conseil Impérial, ce qui n'empêcha pas un membre habituellement silencieux d'attaquer par derrière cette innovation qu'il déclarait dangereuse pour le Gouvernement, tandis que la presse de l'opposition me reprochait de vouloir transformer les professeurs d'histoire en adulateurs de l'Empire. Le programme de cet enseignement nouveau et la circulaire aux recteurs pour son application sont au tome XIV du Bulletin administratif, p. 29G-307; qu'on les lise et qu'on ose dire après que ce fut une œuvre de courtisan ! Je crois qu'on a trouvé bon de la conserver.
Je retrouve une défense de ce programme que publia le Constitutionnel du 29 mai 1861 et que j'avais rédigée, car, dans ce poste de combat, il fallait être toujours prêt à partir en guerre :
« Hier, la Gazette de France publiait un long article intitulé : Les deux programmes d'histoire contemporaine. Elle y loue beaucoup M. Picard et M. Pelletan, qui seront certainement très sensibles à cet éloge ; elle raille agréablement leurs adversaires, et avec une force de logique
1. Voir ci-dessus, p. 121, ma lettre au commandant de l'École Polytechnique.
incomparable, elle oppose les deux programmes l'un à l'autre comme contradictoires, tout en concluant qu'ils se ressemblent l.
« Nous ne relèverons pas les erreurs matérielles de cet article. C'est un beau rôle que celui de journaliste. Encore faudrait-il connaître les choses dont on parle, ne pas prendre pour définitif ce qui, légalement, ne pouvait être que provisoire; ne pas chercher dans un programme des faits qui n'ont pas le droit de s'y trouver, ayant déjà leur place clans un autre; et ne point échafauder à grand'peine un réquisitoire qui tombe à plat, puisqu'on y raisonne à faux.
« Il est vrai qu'étudier pour comprendre, ce serait long et fort incommode, parce qu'en regardant de près on finirait par reconnaître qu'une grande administration n'agit pas aussi légèrement qu'il est agréable de le supposer, surtout de le dire.
« On prend le style de Pascal pour s'écrier : « Vérité d'hier, contre-vérité de demain! » et on se voile la face en présence de ces contradictions. « Déjà deux programmes en quelques mois et sous le même ministre! » — Il nous avait semblé jusqu'à présent que l'Instruction publique avait été remise à des mains moins vacillantes.
« Mais il faut s'y résigner, renseignement de l'histoire contemporaine, confié à des hommes qui savent par expérience et par vocation ce qu'il est dû de respect à l'enfant comme à l'État, n'a et n'aura jamais le don de plaire aux partis extrêmes. S'ils ne veulent pas reconnaître à la
1. C'étaient probablement deux épreuves différentes : l'une provisoire, envoyée aux recteurs pour recueillir leurs observations; l'autre acceptée par le Conseil Impérial et, par conséquent, définitive.
société le droit d'élever les jeunes générations pour ellemême, au point de vue de l'intérêt général, ils entendent bien profiter du droit qu'ils lui refusent; et chaque jour, dans leurs journaux, ils écrivent cette histoire à leur guise, comme dans leurs écoles ils l'enseignent à leur manière. On nous contait, il y a peu de temps, qu'une personne demandant à un élève quel souverain régnait sur la France, il lui avait été répondu : « Notre Saint Père le pape. » On annonce de M. de Riancey une Histoire, allant ou devant aller jusqu'en 1864, sous le titre Histoire Universelle depuis Adam jusqu'à Pie IX; et cet ouvrage, destiné aux écoles, a déjà reçu les publics éloges de Monseigneur Dupanloup. Dans certaines maisons, ne sont-ce pas les livres de M. Veuillot, de M. Crétineau-Joly, du comte Walsh qui sont à la place d'honneur et qu'on met le plus près possible de la main et de l'esprit des élèves? Ici, l'on agite un drapeau qui n'est pas celui de la France; ailleurs, ne cherchet-on pas à teindre d'une autre couleur les idées de l'enfant, de l'ouvrier? Les partis continuent leur propagande qui éternise les haines; et la société, qui a besoin d'étouffer ces rancunes pour vivre libre et prospère, ne pourrait pas montrer à ses enfants la voie douloureuse par où elle a marché, afin d'en écarter leurs pas? Ce serait insensé.
« On oublie d'ailleurs que ce programme renferme tout autre chose que ce qu'on veut y voir. La politique de passion en a été soigneusement écartée : les plus habiles ne pourraient la découvrir, ni dans le texte du programme, ni dans l'esprit de la circulaire. Mais les sciences, les arts, les lettres, durant les quatre-vingts dernières années, les questions économiques qui prennent aujourd'hui une si large part de l'attention publique, les grands événements de
l'Europe, même de l'Asie et du Nouveau-Monde, la marche enfin de la civilisation générale, voilà les magnifiques sujets de cette étude. Ah! ne craignez pas que le maître, pressé d'aller à toutes ces grandes choses si propres à ouvrir et à féconder l'intelligence du jeune homme qui, quelques mois après, deviendra citoyen, se plaise à l'arrêter sur des spectacles honteux et à des idées de colère. Laissez-lui projeter cette lumière paisible et douce. Tant pis pour ceux qui ne peuvent vivre que dans les ténèbres. »
Un savant médecin, M. Fonssagrives, que j'enlevai à la marine pour le nommer professeur à la Faculté de Montpellier, composa d'excellents ouvrages d'hygiène et voulut bien faire, dans nos lycées, aux élèves de philosophie, quatre ou cinq leçons sur cette science nouvelle de la médecine préventive. C'était un moyen de prémunir ces jeunes gens contre les imprudences de leur âge. Le capital le plus précieux pour la société étant l'homme, quelques notions d'hygiène physique se combinent fort bien avec l'hygiène morale que donne l'enseignement philosophique. On reprend aujourd'hui cet enseignement; j'en suis charmé, mais j'espère qu'on n'oubliera pas que, depuis un quart de siècle, on avait essayé de l'établir.
J'ai introduit, pour le baccalauréat, des modifications que justifiait alors le relèvement des études classiques. Aujourd'hui ces études sont en baisse et une mesure déplorable, la division de l'examen en deux parties, l'une après la rhétorique, l'autre après la philosophie, a compromis ces deux classes où les élèves se préoccupent bien plus des Manuels qui les préparent automatiquement à cette épreuve que des enseignements élevés de leurs professeurs. Aussi partagerais-je à présent l'avis de ceux qui pensent
que le baccalauréat devrait être ramené à n'être qu'un simple certificat d'études bien faites. Nos grandes écoles et toutes les administrations n'ont-elles pas des épreuves d'admission qui sont, pour elles, bien autrement probantes qu'un diplôme délivré par nos Facultés dans des conditions très différentes, et acquis le plus souvent à trop bon marché. J'avais déjà dit, le 8 août 1861, aux professeurs réunis à la Sorbonne pour la distribution des prix : « Je ne serais pas éloigné de réduire la réglementation compliquée du baccalauréat à un seul article : les élèves fourniront la preuve qu'ils ont fait de bonnes humanités1. On discute encore sur la manière de constituer cette preuve. Mais, à tout prix, il faut sauver l'enseignement classique qui, entre les divers moyens d'étude, est celui qui peut le mieux préparer celte aristocratie de l'intelligence dont nos démocraties modernes ont plus besoin que toute autre société.
L'institution d'un concours entre les collèges et lycées des départements, comme il en existait un à Paris entre les élèves de la métropole, et la comparaison des copies couronnées à la Sorbonne avec celles des lauréats de nos dix-sept Académies, produisirent les meilleurs résultats, en donnant aux élèves de nos provinces le stimulant de la concurrence. La somnolence de vieilles maisons où maîtres et élèves dormaient en fut heureusement secouée, quand on put voir l'élève d'un collège obscur battre des vainqueurs de Paris. C'était une décentralisation scolaire qui ne nuisait à personne et qui profitait à tout le monde.
Cette mesure ne plut pas à tous. Elle fut spirituellement attaquée par un ancien universitaire que j'estimais beau-