Op. cit., p
coup, malgré son hostilité au Gouvernement Impérial, M. Bersot. Je lui répondis par la lettre suivante, en date du 30 août 1865 :
« Monsieur,
« Dans un article de critique, d'ailleurs fort courtoise, vous exprimez la crainte que je ne sois trop épris de l'idée de concours, et vous plaisantez fort agréablement sur les compositions spirites qui, peut-être, un de ces jours, nous viendront des mondes translunaires.
« Toute question peut prêter à rire, surtout à un homme d'autant d'esprit que de talent; celle-ci est cependant fort sérieuse.
« Le concours, c'est-à-dire le principe d'émulation, n'existait pas dans l'instruction primaire; je cherche à l'y mettre comme il est dans l'instruction secondaire et supérieure, et il serait très simple dans son mode, n'en déplaise à M. le baron Dupin, qui montre des abécédaires tombant de toutes les communes au canton; comme vous, Monsieur, vous nous faites venir des thèmes de Saturne et d'Uranus. Quant aux récompenses, la plus haute qu'il serait possible d'obtenir serait une bourse dans une école industrielle, agricole ou spéciale.
« Je ne puis voir là un danger. Vous dites, Monsieur, très justement : « Il y a un grand concours, universel et « perpétuel, celui de la vie, qui a lieu tous les jours entre « tous les hommes venus de toutes parts.... C'est pour cela « qu'il faut préparer des hommes ». Je le sais, Monsieur, et tous mes efforts tendent énergiquement à ce but. Mais, n'est-ce pas dans l'enfant, par conséquent à l'école et au lycée, que l'homme se prépare?
« Vous voulez une préparation large et vous nous accusez d'autoriser, en vue des concours, que chaque élève suive uniquement l'étude où il réussit le mieux; vous rappelez enfin la confection hâtive des bacheliers.
« Je réponds que la réforme récente du baccalauréat et du plan d'études a eu pour but de rendre, sinon impossible, du moins très difficile, cette préparation artificielle des bacheliers.
« Ensuite, il n'est pas exact que chaque élève soit préparé en vue d'un succès partiel. Je sais trop bien que les fruits forcés, venus en serre chaude, sont sans saveur et ne se gardent pas.
« Vous oubliez que les prix d'excellence ne sont donnés, à Pâques, qu'aux élèves ayant réussi dans toutes les facultés.
« Si, à la fin de Tannée classique, il y a des récompenses pour chaque étude, c'est qu'il est bon d'employer les deux systèmes et d'ailleurs, en vérifiant les nominations, vous verrez, Monsieur, que beaucoup d'élèves sont nommés dans les facultés les plus diverses.
« Ainsi, au Concours général de cette année, Charlemagne a eu 89 nominations, gagnées par 59 élèves; Louis-le- Grand... 123 nominations, gagnées par 83 élèves; Bonaparte... 93 nominations, gagnées par 52 élèves.
« Dans les distributions particulières de chaque lycée, la moyenne des nominations obtenues par chaque élève couronné a été : à Charlemagne, de près de 3; à Louis-le- Grand, de plus de 2; à Bonaparte, de 4.
« L'Université étant désintéressée de toute vue de spéculation, ne vise pas à produire des succès éphémères et trompeurs, mais cherche pour ses élèves le plus large développement de l'esprit. C'est là sa force et sa dignité.
« Le concours entre tous les lycées et collèges de l'Empire a été constitué dans ce but.
« 11 consiste en cinq prix seulement; et je résisterai de toutes mes forces au projet d'en ajouter un de plus; deux pour les mathématiques élémentaires et spéciales qui représentent, à deux degrés différents, l'ensemble des études scientifiques qui se font au lycée1; trois pour la dissertation française de philosophie, le discours latin et l'histoire, qui sont la plus haute expression de nos études littéraires. Tout élève qui gagne une de ces récompenses est nécessairement un esprit bien cultivé, qui réussira dans le combat de la vie, s'il y porte sa première ardeur et s'il y rencontre des circonstances favorables.
« Quant aux compositions, qui seront envoyées à la commission impériale, elles seront également en petit nombre et auront le même caractère. L'Université, en les y portant, ne fera que dire loyalement à la France et au Monde, si le Monde veut y regarder : « Voilà ce que produit « dans nos lycées, comme pensée, méthode et style, l'ensei- « gnement le plus élevé des sciences et des lettres. »
« Les concours, comme toutes les choses de ce monde, sont mêlés de bien et de mal. Mais vous avez été, Monsieur, trop longtemps, et trop bien, des nôtres, pour que je ne m'étonne pas quelque peu de vous voir supposer que l'Université sépare quelquefois l'éducation de l'instruction.
« Le professeur qui, même dans les sciences, ferait ce divorce coupable, serait à mes yeux un détestable professeur, manquant au premier de ses devoirs.
1. Il n'aurait pas suffi de ne couronner que les mathématiques spéciales qui existent dans 2G lycées seulement.
« Une accusation du Journal des Débats passant par votre bouche où elle se tempère de beaucoup de bienveillance, m'est toujours pénible; je ne vous demande pas de la rétracter, mais je serais charmé qu'à l'occasion il vous plût d'utiliser quelques-uns des chiffres et des faits que je viens d'avoir l'honneur de vous citer, pour éloigner de mon administration le reproche qui me serait le plus sensible : celui que j'enseigne aux jeunes gens à ne courtiser que le succès retentissant.
« Si vous vouliez causer avec moi de ces choses et de quelques autres, je suis tout à votre disposition.
« Excusez, Monsieur, ce griffonnage d'un homme pressé et croyez à tous mes sentiments de considération et d'estime. »
Nos lycées et leurs études prospéraient. Le 21 novembre 1867, je pus écrire à l'Empereur :
« Je vous soumets, Sire, le tableau des admissions aux grandes écoles pour l'année 1867; il est instructif et rassurant.
« Sur 836 admissions, les maisons ecclésiastiques, malgré leur nombreuse population et leurs richesses, n'en comptent que d27, soit 15 sur 100.
« Mais ce qui est plus remarquable, c'est qu'elles ne font arriver qu'un très petit nombre de leurs élèves aux écoles d'accès véritablement difficile et d'où sortent les hommes qui exercent de l'influence sur les lettres, les sciences et l'industrie.
« Pas un à l'École Normale.
« 15 sur 145 à l'École Polytechnique.
« 22 sur 233 à l'École Centrale, la grande école industrielle.
« En revanche, les Jésuites ont eu pour Saint-Cyr 69 admissions sur 301. Ce succès s'explique par la facilité relative de l'examen, mais surtout parce que les Jésuites ont la clientèle assurée des familles légitimistes qui, par leurs traditions, sont des familles militaires et, par leurs opinions, ne veulent servir qu'à l'armée, parce que là, selon elles, on sert l'État et non pas le Prince.
« Il y a eu, en effet, cette année à Saint-Cyr 82 nobles et 219 roturiers.
« Cependant, je ne me tiens pas pour battu, même sur ce point difficile; car, en somme, Saint-Cyriens à part, l'Université a la préparation aux grandes écoles.
« J'ai plaisir à annoncer à l'Empereur que les lycées ont, cette année, 1871 élèves de plus que l'an dernier; que les grandes classes de rhétorique et de philosophie, dépeuplées par la bifurcation, comptent en ce moment 3 562 élèves, dont 193 vétérans; que les Doyens de Facultés, interrogés sur l'état des études, sont unanimes à déclarer qu'elles sont revenues au niveau des époques les plus prospères et, sur certains points, le dépassent; qu'enfin, les résultats des concours généraux prouvent la vérité de l'opinion des Doyens.
« L'Empereur me disait à Biarritz, il y a quinze mois : « Il « ne faut pas que l'Enseignement spécial fasse tort à l'En- « seignement classique. »
« Voilà la réponse. »
Afin de rendre la lutte plus facile avec les maisons des Jésuites pour la préparation aux Écoles du Gouvernement, i. 19
il fut opéré clans nos principaux lycées un mouvement de concentration qui permit d'offrir aux candidats des moyens d'instruction plus efficaces. On suit encore cette méthode et Ton s'en trouve bien.
S'il y avait peu de chose à changer au fond de notre organisation classique , beaucoup de petites réformes étaient nécessaires. Rendre les classes plus courtes , au moins jusque dans la division de grammaire, et partout les récréations plus longues avec des exercices multipliés; pour les langues vivantes, répartir les élèves, non pas d'après leur numéro de classe, mais selon leur degré d'avancement dans cette étude1, etc. Mais tout cela aurait dérangé la somnolence de maint proviseur. J'en eus la preuve quand je décidai qu'il serait fait, dans un lycée par Académie, l'expérience des classes courtes. Il fallut, pour que cet essai fût tenté, un ordre ministériel. « Êtes-vous capables d'écouter un sermon de deux heures? » avais-je dit aux proviseurs, dans une réunion provoquée à cet effet. — « Assurément non », répond le plus récalcitrant. — « Et pourquoi tenez-vous un enfant de dix ou douze ans immobile à la même place deux heures durant? — Mais il n'écoute pas tout ce temps-là! — Alors, à quoi bon lui infliger cet ennui et le confiner dans un air qui l'étiolé? »
Un autre jour, sur le quai Voltaire, je rencontrai des compagnies de lycéens qui se traînaient paresseusement le long des vitrines en s'arretant à toutes les nudités qui y
l. Cet ordre d'enseignement fut complètement renouvelé : aux professeurs, la création d'une agrégation spéciale assura les avantages que possédaient les autres agrégés de l'Université, ce qui éleva le niveau du recrutement, et l'admission de leurs élèves aux Concours académiques et au Concours général, stimula et récompensa leur zèle. Voyez au volume de Delalain, les pages 22-32 et 12:i-12.">.
étaient exposées. Au même moment, une mouche descendait la Seine. Un rapport s'établit aussitôt dans mon esprit entre le bateau qui filait joyeusement sur Saint-Cloud et les élèves que ces promenades urbaines ennuyaient ou instruisaient trop. Je retournai sur l'heure au Corps législatif d'où je sortais et où je devais rencontrer M. Calvet-Rogniat, le président de l'administration des Bateaux-Omnibus. « Combien me prendriez-vous pour enlever tous les jeudis huit cents à mille collégiens, les porter à Meudon, à Saint Cloud ou au Bois de Vincennes et les ramener deux ou trois heures après? — Vingt-cinq centimes par tête, aller et retour ». Le prix était alors de trente centimes pour un voyage. J'accepte, mais les proviseurs n'acceptent pas. Je les convoque au ministère, j'écoute leurs raisons et comme ils insistaient sur les dangers de traversées si longues, sur leur responsabilité compromise : « Votre responsabilité sera à couvert, leurdis-je, car vous accompagnerez vos élèves et, si un malheur arrive, vous le partagerez avec eux, ce qui vous mettra à l'abri de tout reproche. A jeudi prochain le premier départ; je serai moi-même au quai d'embarquement. » Il fallut bien se résigner, et tant que je restai au ministère les voyages se firent; mais le lendemain de mon départ ils cessèrent. Mieux avisés, les Frères de la Doctrine Chrétienne les continuèrent.
L'Université est une grande machine qui, depuis quatrevingts ans, va du même branle et dont trop de gens sont intéressés à ne pas déranger les habitudes.
Pour les exercices militaires, je fus plus heureux. Je n'imaginai pas les bataillons scolaires; j'ai même reproché un jour à Paul Bert d'avoir contribué à les établir. « Sans parler des habitudes soldatesques que vous donnez à vos
bambins, leurs fusils m'inquiètent», lui dis-je. — Bah! ces fusils ne portent qu'à vingt-cinq pas? — C'est suffisant pour une émeute, lui répondis-je ». Et je lui racontai qu'en 1830, un colonel de cuirassiers avait été tué par un gamin, avec un pistolet à demi-cassé.
Les élèves de rhétorique et de philosophie, âgés de plus de seize ans, reçoivent encore aujourd'hui l'instruction prescrite par les règlements du 9 mars 1869 \ et c'est une préparation suffisante pour relier l'école à l'armée. Les élèves des écoles normales primaires furent soumis au môme régime.
Dans une lettre du 10 février 1867, j'écrivais à l'Empereur :
Sire,
« Je proposerai à Votre Majesté, dans la loi sur la médecine, qui se prépare, une chose très importante et très politique : assurer le service médical à toutes les populations rurales et leur garantir la santé du corps, en même temps que l'École et l'Église leur donneront celle de l'esprit et de l'âme.
« Or, cette révolution hygiénique a pour corollaire le succès de la campagne que j'entreprends en ce moment pour la gymnastique.
« Je proposerais :
1" De développer largement l'École de gymnastique militaire qui existe à la Faisanderie.