I. Voyez p. 2'iT
9 juillet 1863, quelques jours seulement après mon entrée au Ministère, j'avais adressé à l'Empereur la lettre suivante :
« Sire,
« J'ai l'honneur de soumettre à l'approbation de Votre Majesté un projet de décret, qui, sans énerver l'autorité ministérielle, rend aux membres du corps enseignant quelques-unes des garanties de bonne justice que le décret de 1808 leur accordait.
« Aujourd'hui, j'ai le droit absolu de destituer, et je n'ai d'autre moyen pour arriver à la vérité que l'instruction secrète, quelquefois partiale, de mes bureaux. Aussi ceux que je frapperais pourraient dire qu'ils ont été étranglés entre deux portes par les muets du sérail. Il y a profit pour tout le monde à ce que la justice d'une décision ne puisse être attaquée. Elle ne le sera pas, quand l'inculpé aura le droit de comparaître et de se défendre devant un tribunal éminent.
« En deux mots, je propose de substituer, pour les seuls titulaires d'emploi, une instruction publique à l'instruction secrète que nos mœurs, nos idées et le bon sens repoussent.
« M. Rouland a pris l'Université par le ventre, et il a bien fait : il fallait commencer par lui donner du pain. Je voudrais la prendre par un autre côté.
« La mesure que je supplie l'Empereur d'approuver donnera aux membres du Corps enseignant plus de dignité et elle relèvera à leurs yeux leur propre condition, ce qui est un gage que cette condition sera mieux remplie. L'officier est propriétaire de son grade, le juge de sa fonction; que le professeur éprouvé le devienne de sa chaire. Il y monte
après un concours public; qu'il n'en descende qu'après un jugement public. Le rapport entre la magistrature de renseignement et celle de la justice donnera à nos maîtres ce sentiment du respect de soi-même qui, s'il n'est pas la vertu, en est du moins le commencement; et l'autorité publique n'en restera pas moins armée suffisamment.
« Au lieu de la loi de colère de 1850, c'est la loi de justice de 1808 que l'Université retrouve et un lien de plus est rétabli entre les deux Empires.
« J'ai préféré un décret à un arrêté pour effacer le ministre et laisser monter jusqu'au souverain la reconnaissance du corps enseignant.
« J'ai l'honneur d'être, Sire, etc. »
Ecoles normales secondaires.
En 18G5, il existait 250 collèges où beaucoup de professeurs ne possédaient que le dernier des grades universitaires. Pour relever les études dans ces maisons, il aurait fallu des licenciés et nous n'en avions pas à leur donner. D'autre part, nos Facultés de province languissaient faute d'élèves assidus que des auditeurs de passage ne remplaçaient pas. Après deux années d'expériences particulières, des Ecoles normales secondaires furent organisées dans tous nos ressorts académiques. Des maîtres répétiteurs, mis en subsistance dans le lycée du chef-lieu, moyennant deux heures de service par jour donnés dans cette maison, suivirent à la Faculté des cours préparatoires à la licence, et des négociations avec les Compagnies de chemins de fer permirent à des régents de venir, avec une bien petite
l'enseignement secondaire classique. 297
perte de temps et d'argent, assister à ces leçons. Enfin, à ceux qui habitaient trop loin, des devoirs furent envoyés par les Facultés, sous le couvert du Recteur, et, par la même voie, les copies revenaient aux professeurs pour être corrigées par eux. Ainsi s'organisait sans dépenses un double service profitable aux collèges et aux Facultés.
En 1809, près de 500 personnes usèrent de ce procédé pour achever leur instruction universitaire. Les boursiers de Facultés remplacent aujourd'hui les Écoles normales secondaires. C'est la même pensée développée, parce que les ressources sont plus grandes; mais ce serait un péril si, oubliant que nos Facultés ont pour devoir social d'entretenir, au sein du public lettré, le goût de la haute culture de l'esprit, on les laissait devenir de simples écoles préparatoires aux grades universitaires1.
Ma pauvreté budgélaire m'obligeait à être ingénieux pour arriver sans argent aux résultats nécessaires. J'avais agi de même pour les cours d'adultes et pour l'enseignement spécial; et, comme on le verra bientôt, il sera fait ainsi pour l'École des Hautes Études. Il est triste de le dire, mais ce n'est qu'après nos désastres que la France a eu la révélation de sa puissance financière.
Liberté rendue à la librairie classique et aux professeurs pour le choix des livres scolaires.
Dans le temps où l'Université était regardée comme un moyen de gouvernement, il existait une commission pour
I. Dans le rapport du 15 novembre 18G8 sur l'Enseignement supérieur, je demandais la constitution de bourses de Faculté. Voyez Delalain, op. cit., p. 728.
l'examen des livres qui seraient approuvés ou condamnés par le Ministre. Quand j'arrivai à l'hôtel de la rue de Grenelle, trois mille ouvrages étaient en instance auprès du Conseil Impérial pour être jugés. Un très petit nombre obtenaient à chaque session l'estampille nécessaire à leur circulation dans nos maisons d'éducation; d'où il résultait que la littérature scolaire ne suivait pas les progrès de la science. Des livres de chimie, de physique, par exemple, vieux de quarante ans, étaient en possession du marché que leur assurait la formule imprimée à leur première page : Approuvé par V Université. Cette législation, qui constituait des monopoles, arrêtait l'essor de la librairie classique et condamnait les professeurs à ne se servir que de certains ouvrages, lorsqu'ils auraient voulu en voir de meilleurs dans les mains de leurs élèves. Il fallait tourner la loi tout en la respectant. J'adressai aux recteurs les instructions suivantes :
« Monsieur le Recteur,
« Chaque année, l'administration de l'Instruction publique dépense une somme considérable en acquisitions de livres destinés aux bibliothèques scolaires; chaque année aussi une multitude d'ouvrages sont donnés en prix dans les maisons d'éducation.
« Pour guider dans leurs achats l'administration et les chefs d'établissements, il serait bon qu'une liste fût établie de la manière suivante :
« Pour les bibliothèques scolaires, chaque instituteur d'un ressort d'inspection dresserait la liste des ouvrages qu'il croirait utiles de placer dans la bibliothèque de l'École pour les élèves eux-mêmes ou pour les prêts à leurs
familles. L'inspecteur réunirait ces listes, les compléterait ou les modifierait, sous sa responsabilité, et les transmettrait à l'inspecteur d'académie qui ferait pour le département tout entier le catalogue établi par l'instituteur pour la commune, par l'inspecteur primaire pour l'arrondissement. Le recteur composerait du tout une liste académique que l'administration centrale, à son tour, transformerait en liste générale.
« Cet examen, procédant de bas en haut, aurait certainement pour conséquence de faire connaître des livres que la librairie parisienne connaît mal, parce qu'ils sont appropriés à la commune, au canton, ou au département; tels, par exemple, que des ouvrages de biographie, d'histoire et de géographie locales, d'industrie, de culture ou de commerce particuliers; en un mot, des livres d'intérêt spécial et, par cela même, d'autant plus attrayants ou utiles.
« Pour les bibliothèques de quartier, comme pour les livres de prix dans les lycées et collèges, on suivrait la même marche. La liste arriverait successivement des professeurs, des proviseurs et des principaux aux mains de l'inspecteur d'académie, puis du recteur, pour être transformée au ministère, à l'aide des Inspecteurs généraux, en liste générale.
« Cette double liste pour les deux enseignements serait constamment tenue à jour par des additions ou retranchements faits chaque année en Conseil impérial. »
Cette dernière phrase laissait intacts les droits que le Conseil tenait de la loi de 1850; mais la liberté était rendue à la librairie classique et le choix de leurs instruments de travail aux professeurs, à la condition, pour les uns, de ne
faire imposer, pour les autres de ne choisir que de bons ouvrages, puisque la liste était soumise à une triple revision.
Cette liste fut envoyée à tous les éditeurs que l'administration convoqua au Ministère pour une adjudication publique. Celui qui offrit le rabais le plus considérable fut déclaré adjudicataire et reçut les commandes des communes. 11 était tenu de leur livrer, à la station de chemin de fer la plus voisine, les ouvrages reliés moyennant un prix inférieur de 16 p. 100 au prix fort du livre broché.
Grâce à ces mesures, il y eut bientôt dans les communes plus de 12 000 bibliothèques scolaires, utiles aux maîtres comme aux élèves, et dont les livres pouvaient circuler dans les familles durant les veillées d'hiver.