Voyez ci-dessus pages 1.75 et
Convaincu ou persuadé qu'il n'y avait rien à gagner avec un homme qui avait vu les choses de si près, Mgr Parisis se tut et ne me fit plus qu'une opposition discrète. Un jour, il se montra très sévère pour un instituteur qui avait commis je ne sais plus quelle maladresse ou peccadille. Je plaidai pour celui-ci les circonstances atténuantes : « Nous tous, de l'Eglise et de l'Université, lui dis-je, nous avons nos imprudents qu'il faut châtier paternellement. Dans ma dernière inspection générale, l'aumônier du lycée de Niort prit pour sujet de son sermon la conception de Jésus et, à plusieurs reprises, il répéta le mot de la Vierge : Quomodo fiel islud quoniam virum non cognosco. La première fois, les élèves n'y firent pas attention, mais à la seconde, surtout à la troisième, je vis un sourire passer sur le visage de quelques rhétoriciens et philosophes. Cet aumônier était jeune et l'évêque avait eu tort de donner pour guide à de grands garçons un directeur qui ne savait pas approprier ses paroles au lieu et à l'âge de ceux qui l'écoutaient. Il en fut quitte pour un charitable avertissement d'avoir à choisir mieux le texte de ses sermons. » L'instituteur fut sauvé d'une peine trop grave.
A mes rapports avec le clergé se rattache une question qui me valut beaucoup d'ennui et m'expose encore à des reproches que je ne mérite pas.
Un écrivain très savant et encore plus lettré, M. Renan, le grand charmeur de ce temps, avait été nommé, par M. Rouland, professeur d'hébreu au Collège de France. Dès sa première leçon, il attaqua de front toutes les communautés chrétiennes en déclarant que Jésus n'était qu'un homme. C'était son droit de le penser, même de l'écrire, comme il l'avait déjà fait dans un ouvrage retentissant, où
il avait transformé la lourde érudition de Strauss en une charmante pastorale. Mais la chaire d'hébreu lui avait été donnée pour enseigner une langue, non pour combattre un dogme, et M. Rouland m'assura lui en avoir fait prendre l'engagement formel. Les catholiques s'émurent; il y eut du désordre dans le collège, même dans la rue, et le ministre suspendit le cours après la première leçon. Cette demi-sévérité ne contenta pas les opposants. L'émotion gagna de proche en proche tout l'épiscopat, ainsi qu'une partie du monde officiel; un cardinal demanda la révocation du professeur et le Conseil des ministres fut d'avis qu'elle devait être prononcée.
Telle était la très désagréable situation dont j'héritais : une chaire vide, le titulaire touchant un gros traitement sans rien faire, et l'émeute prête à recommencer si la parole lui était rendue. Ce qui compliquait l'affaire, c'est que l'opinion de Renan était le fondement d'un des cultes reconnus par l'État, l'Église juive, et que quantité de gens, à commencer par moi-même, pensaient au fond comme lui. Mais en fait de dogme, le gouvernement n'en doit pratiquer qu'un : défendre l'ordre public et interdire dans ses écoles la lutte acharnée des partis religieux ou philosophiques. Je ne croyais pas plus comme ministre, que je ne l'avais pratiqué comme professeur, qu'on eût le droit, dans un établissement de l'État, d'enseigner, aux frais de la communauté, à titre de vérité générale, une vérité particulière qui blessait la conscience religieuse d'une partie considérable de la nation. Depuis François Ier, fondateur de l'enseignement hébraïque au Collège de France, aucun fait pareil ne s'était produit.
L'affaire traîna six semaines, et l'archevêque de Paris,
Mgr Darboy, que l'Empereur aimait beaucoup, entra dans la lice par la lettre et la note suivantes, qu'il remit à l'Empereur et que le prince me renvoya :
Archevêché de Paris, le 18 septembre 1863.
« Sire,
« L'accueil si plein de bonté que Votre Majesté a daigné me faire, il y a quelques jours, à Saint-Cloud, m'encourage à soumettre à votre haute appréciation ce que me suggère la reprise possible du cours de M. Renan.
« La note ci-incluse que j'ai l'honneur, Sire, de placer sous les yeux de Votre Majesté, m'a été inspirée non seulement par ma conscience d'évêque, mais encore, s'il m'est permis d'exprimer tout ce que j'éprouve, par le plus respectueux et le plus loyal attachement à votre Personne Auguste. Je voudrais que tous les actes de son Gouvernement fussent applaudis sans réserve. Je me persuade donc que ma communication, qui n'aura, du reste, que la valeur que Votre Majesté voudra bien lui donner, ne paraîtra point indiscrète ; si toutefois il pouvait en être autrement , je prierais Votre Majesté, Sire, de consentir à ne voir dans mon acte que ce que j'ai voulu y mettre et de l'excuser à cause de l'honnêteté de mes intentions.
« Daignez agréer l'hommage des sentiments de profond et dévoué respect avec lesquels je suis, « De Votre Majesté,
« Sire,
« Le très obéissant serviteur « et très fidèle sujet.
Signé : « f G., Archev. de Paris. »
« Note sur la reprise possible du cours de M. Renan l.
« M. Renan est professeur d'hébreu au Collège de France. Son cours est fermé depuis plusieurs mois, à cause de quelque trouble dont il a été l'occasion. On se demande, après le bruit qu'a fait la Vie de Jésus, si ce cours se rouvrira prochainement. Les uns le désirent, peut-être par amour de la liberté, mais peut-être aussi par amour de l'agitation; les autres le craignent, parce que la religion et surtout le Gouvernement de l'Empereur n'ont qu'à y perdre. Or, il semble que les craintes de ceux-ci sont mieux fondées et plus respectables que les désirs de ceux-là. On en donne les raisons suivantes :
« Si le cours de M. Renan s'ouvre de nouveau, bien des jeunes gens s'y porteront avec un entrain factice et bruyant, non pour y apprendre l'hébreu, ce qui est inoffensif et ce qu'on ne leur enseignera guère, mais pour faire acte d'opposition politique et religieuse. Ils voudront paraître venger le professeur du silence auquel le Gouvernement l'a condamné cette année, et aussi paraître souscrire aux doctrines anti-chrétiennes que renferme la Vie de Jésus. Parmi eux et derrière eux, des meneurs s'appliqueront à faire passer cette agitation du Collège de France, sinon dans la rue, au moins dans la presse qui mène elle-même et surmène l'opinion. Avec ce tumulte apprêté coïncideront par hazard 2 les débats du Corps législatif qui peuvent animer aussi l'esprit public et donner à Paris un de ces petits accès de fièvre qu'il a de temps en temps. Tout cela sans doute n'offre aucun danger; mais
1. La note est tout entière de la main de l'archevêque de Paris.