‹ Notes et souvenirs (1811-1894) (volume 3)Chapitre 6 sur 46 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Par l'examen de conscience que je venais de faire, j'avais pris comme possession de moi-même et mis du lest dans la barque qui allait porter ma vie. Je pouvais donc continuer d'un pas affermi la marche commencée; mais, vers ce temps-là, survint la moins légitime des révolutions : celle du 24 février 1848.

Quelque temps avant sa mort, M. Passy, membre de l'Académie des sciences morales et ancien ministre du roi Louis-Philippe, me conta qu'en novembre 1847, se promenant aux Champs-Elysées avec le général Sébastiani, il eut avec lui la conversation suivante : « Notre système électoral est de bien mauvaise qualité et il nous fait peu d'honneur. Il concède le droit de vote au locataire d'une échoppe qui paye sa patente de deux cents francs, ou au marchand de vin débitant du petit bleu, et il le refuse au membre de l'Institut qui, souvent, a dépensé, dans les écoles et pour son travail, de grosses sommes, avant d'ar-

river sous la coupole du Palais Mazarin. » — « Mais que proposez-vous? » — « Je voudrais que tout membre de la Légion d'honneur, tout officier et chef de bureau, retraités avec la missio honesta, tout citoyen inscrit pour deux cents francs de rentes au grand livre de la dette publique, etc., etc., fût de droit électeur; qu'en un mot l'honorabilité, et non pas seulement la patente, fût comptée. » — « Ce serait excellent. Dites donc cela à Guizot. » — « Je ne suis pas avec lui en des termes qui me permettent de lui donner un conseil qu'il ne me demande pas. » — « Cela ne fait rien; allez de ma part. » Le général était l'ami du roi et fut écouté. Passy ne crut pas devoir se refuser à une communication qui pouvait avoir des suites considérables et il se rendit au ministère des Affaires Etrangères, où il raconta sa conversation avec Sébastiani. « Vous avez tous deux raison, répondit M. Guizot, je ferai ce que vous proposez quand je serai chef de l'opposition ; mais, en ce moment, M. Thiers en aurait seul tout le bénéfice; » et il s'opiniàtra plus que jamais dans son opposition en faveur des gradués de l'Université. De son côté, Thiers, pensant déjà à la mort du roi, disait : « Ne demandons pas trop, afin de réserver quelque chose à la régente, qui aura à faire son don de joyeux avènement. » On sait la suite : les banquets, la mise en accusation des ministres, les cris de « Vive la réforme! » poussés par la garde nationale qui laissa passer la révolution, et le gouvernement provisoire lançant la France dans l'inconnu par la substitution, en un jour, de dix millions d'électeurs à 220000. L'adage de Leibnitz : Nihil natura per sallus, est un axiome des sciences naturelles très applicable à la politique.

Gi NOTES ET SOUVENIRS.

Le 24 février ouvrait la porte aux utopies malsaines qui, battant en brèche la famille et la propriété, les deux bases sur lesquelles la société repose, allaient faire couler le sang, mais non pas réussir. Deux hommes auront devant l'histoire la responsabilité de ces journées détestables : Guizot qui pouvait prévenir l'émeute, Thiers qui ne sut pas la réprimer. Tout fut perdu quand le maréchal Bugeaud reçut Tordre d'abandonner les positions stratégiques qu'il avait prises. Le vigoureux soldat, dont les nouveaux ministres brisaient l'épée au moment du combat, donna sa démission. Les troupes sans chef se replièrent, la crosse en l'air, sur les Champs-Elysées; le gouvernement s'effondra et le roi s'enfuit. Charles X, aussi, avait été obligé de fuir; du moins sa retraite s'était faite avec dignité et au grand jour.

Dans la salle des séances de l'Académie française, un buste de Guizot fait pendant à celui de Lamartine. Quelle différence! L'un, beau, noble et sympathique, tète de poète qui jette, sans calcul, aux quatre vents du ciel, ses vers, sa parole et sa popularité. L'autre, rude et sévère, tête de bourgeois revêche, aux lèvres méprisantes, qui trompe deux fois sur le caractère de l'homme. Car cet autoritaire, si dur à ses adversaires et si dédaigneux de la foule, fut bon pour les siens, et, sur ce marbre glacé, on ne voit pas la flamme qui, à la tribune, illuminait l'austère visage du grand orateur toujours plus disposé à lancer l'insulte que l'éloge. Dans la plupart de ses livres, sa hautaine raison a, pour les faits, un dédain systématique, ce qui rend faciles les thèses générales : il dogmatise plus qu'il n'enseigne. Et cependant il restera un des hommes supérieurs de la génération qui a vécu du premier Empire à la dernière République.

La double accusation que je porte ici contre MM. Thiers et Guizot n'est pas une opinion d'aujourd'hui et l'effet d'une rancune de vieillard; je l'ai imprimée, il y a quarante ans, dans mon Histoire de France, et je la crois toujours vraie *.

Le moyen de défense qui consiste à laisser momentanément Paris à l'émeute pour l'étreindre ensuite du dehors, semble avoir été une idée systématique dans l'esprit de l'historien du premier Empire qui, à force de raconter des batailles, s'est cru un habile général. Vieille idée d'ailleurs, empruntée à l'opposition de 1840 qui avait combattu le projet des forts détachés, en les montrant comme une menace permanente contre la ville placée sous le feu de leurs canons; idée plus vieille encore, puisqu'elle fut celle de Henri III fuyant de Paris pour revenir l'assiéger, celle aussi de Mazarin emmenant à Saint-Germain le roi et la reine, afin d'échapper à la Fronde parisienne.

En 1871, Thiers reprit le plan que Garnier-Pagès lui reproche d'avoir conçu en 1848 et qu'il exécuta cette fois avec plus de succès, mais aussi au prix d'immenses hécatombes. Mon fils aîné2, alors chef d'escadron à l'état major, tint ouverte pendant plusieurs jours la porte d'Auteuil avec cinq ou six cents gardes nationaux. Il se rendit, à plusieurs reprises, à Versailles, pour obtenir qu'on vînt

1. Dans les lettres du duc d'Orléans que son fils vient de publier, se trouve une phrase qui n'est pas pour infirmer mon jugement sur M. Guizot; le prince déplore « l'absence d'un centre de gouvernement assez fort... pour avoir l'ascendant nécessaire sur le pays. Le ministère actuel (celui du 12 mars 1835 : Broglie, Thiers, Guizot) n'est qu'un ministère de tribune et de conversation, mais il n'est pas un ministère d'affaires. Il y a du talent, du courage, mais point d'habileté ni de considération ».

2. Anatole Duruy, d'abord officier, sorti de Saint-Cyr, puis chef de cabinet de son père, avait repris du service en 1870. (Note de l'Éditeur).

garder cette libre entrée dans Paris; Tordre lui fut donné de l'abandonner, en se repliant sur l'armée qui se reformait dans les forts et en arrière.

Durant cette malheureuse année 1848, Paris fut rempli de sang par la bataille de Juin, de troubles par les coups de main tentés contre l'Assemblée Nationale et par les agitations électorales pour la présidence. Je votai pour le général Cavaignac, honnête homme et caractère élevé, qui venait de nous sauver d'une insurrection formidable. En décembre 1852, je votai encore contre le Prince-Président qui, au lieu d'attendre l'attaque mal combinée de la Chambre, venait de la prévenir par un coup d'Etat inutile. Je n'aimais pas plus alors qu'aujourd'hui qu'on « sortît de la légalité pour rentrer dans le droit ». — « C'est un boulet que toute sa vie on traîne au pied », m'a dit l'Impératrice à Chislehurst. L'Empereur connut plus lard mes votes, et ce souvenir ne l'empêcha pas, un jour, de faire de l'ancien électeur de Cavaignac un ministre. Je dirai plus loin comment ce changement s'opéra et pourquoi j'acceptai une telle fonction de la main du prince dont l'élévation à la présidence, en 1848, et à l'empire autoritaire, en 1851, m'avait si fort effrayé.

Après le 2 décembre, un de mes collègues donna sa démission et voulut me faire envoyer la mienne. Je m'y refusai en lui disant que, n'ayant pas à m'occuper dans ma chaire de la politique du jour, j'attendrais d'en sentir les atteintes pour l'imiter, que personne ne m'ayant empêché de dire ce que je pensais ou forcé de dire ce que je ne pensais pas, je garderais, tant que ma dignité restenul intacte, la fonction gagnée par des examens, des concours et vingt années de loyaux services.

Un autre me reprocha de sacrifier trop à la prudence en refusant de traiter le catholicisme d'erreur condamnable. Je lui répondis : « A titre de membres de l'Université, nous sommes des fonctionnaires publics, d'un caractère particulier qui commande, en certaines questions, une réserve absolument légitime. Une religion adoptée par nos concitoyens doit, dans nos cours, rester en dehors de tout débat quant à son principe1. Ma réserve n'est donc pas une prudence voisine de la peur, mais de la convenance. Agir ainsi avec nos élèves, c'est obéir au contrat muet que nous avons passé avec l'Etat, le jour où nous lui avons demandé une fonction. Il est pour nous une autre obligation : représentants du père de famille qui nous confie ses enfants, nous n'avons pas le droit de ruiner les croyances prises par le fils sur les genoux de sa mère. Si je voulais aller plus loin, je rendrais à l'Etat sa parole et je reprendrais ma complète liberté. Se faire briser peut être héroïque, mais à la condition que ce ne soit pas après une infraction au devoir professionnel ». Ces idées étaient si enracinées chez moi que j'ai laissé ma première femme se faire de protestante catholique, et la seconde donner à mon dernier fils une instruction religieuse que l'expérience ramènera, je l'espère, aux convictions où j'ai moi-même vécu. Aussi n'ai-je pas besoin de dire que je réprouve la laïcisation à outrance qui fait aujourd'hui un des credos de la politique républicaine.

De ma vie, je n'ai crié : « Vive la Monarchie ou l'Empire! » ou « Vive la République », n'ayant pas d'enthousiasme bruyant au service de ce qui se passait au-dessus

Page 1