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de ma tête. Jusqu'alors, je n'avais visé qu'à rester dans l'ombre et à n'être, comme l'avait été mon père, qu'un bon citoyen, aimant la liberté, détestant le désordre et partisan de toutes les réformes opportunes, sans les réclamer à grands cris dans la rue, ou chercher à les obtenir du pouvoir par de serviles adulations. Pour moi, un gouvernement est aujourd'hui le serviteur de la nation, à laquelle ceux qui le composent doivent consacrer leur intelligence, leur travail du jour et de la nuit, sans avoir droit aux vivats, si ce n'est quand, la pièce terminée, le peuple et l'histoire s'écrient : Plaûdite , cives! Malheureusement, malgré des intermèdes heureux, aucun des gouvernements que j'ai connus, sans excepter celui que j'ai servi, n'a eu la bonne fortune de bien finir.
Que j'eusse ces sentiments, ma conduite ne le disait pas, car elle était celle d'un homme vivant dans la solitude et l'obscurité : mais ils se voyaient peut-être dans mes livres, et je leur devais, dans l'Université, une situation d'estime qui me valut, à mon très vif étonnement, d'être nommé en 1848, par M. Carnot, alors ministre de l'Instruction publique, membre d'un jury pour l'examen des institutrices, puis un des « lecteurs du peuple ». Je n'eus garde d'accepter cette dernière fonction qui rappelait les berquinades de la Révolution, et n'était qu'une flagornerie au populaire, lequel voulait des clubs, et non des conseils littéraires. L'institution tomba dans l'eau. Une autre pouvait réussir : la fondation d'une Ecole d'administration. Je fus appelé à y concourir; mais, venue en un temps où aucune plante ne prenait racine dans un sol incessamment remué, elle vécut quelques mois à peine.
Malgré les prises d'armes fréquentes dans cette année révolutionnaire où la Garde nationale rendit les derniers services qui lui aient été demandés contre l'émeute, je travaillais beaucoup. Deux volumes de mon Histoire romaine avaient déjà paru en 1843 et 1844; les deux suivants étaient prêts pour l'impression. Mais, dans cet ouvrage, je prenais à Rome parti pour l'Empire contre la fausse République, livrée à une oligarchie de cent familles qui rongeaient jusqu'aux os soixante millions d'hommes. Je craignis, si je les faisais paraître, de passer pour un flatteur du nouveau César qui s'élevait, et je mis mon manuscrit dans un tiroir d'où il ne sortit que vingt-quatre ans plus tard, en 1872. Le refus que M. de Falloux me fit, en 1849, de rentrer à l'École normale comme maître de conférences (voy. p. 27), me rejeta dans les travaux qui pouvaient me faire honneur, tout en m'aidant à vivre. Depuis bien longtemps, j'étais personnellement irrité contre les livres d'histoire suivis dans nos lycées : pour la plupart, sans critique et sans style, ils distillaient l'ennui aux élèves. J'entrepris de renouveler cet enseignement stérile et je crois y avoir réussi, puisque, malgré de très nombreuses concurrences, ces ouvrages, vieux de plus de quarante années, font encore bonne figure, grâce à des éditions soigneusement tenues au courant et au caractère de ces livres qui ne flattent aucune passion, si ce n'est celle de l'honnête et du juste. Je m'associai pour cette œuvre une trentaine de professeurs, des plus en renom clans l'Université, et je partageai entre eux le travail, de manière que chaque peuple ou chaque grand âge de l'humanité, chaque branche
de la littérature, des arts et des sciences eût son écrivain. De savants hommes qui, depuis, sont devenus membres de l'Institut ou qui Tétaient déjà, Chéruel, Geffroy, Maspero, Alfred Maury, etc., voulurent bien me prêter leur concours. Le plan comportait une soixantaine de volumes : Histoire Universelle publiée par une société de professeurs et de savants, sous la direction de M. V. Duruy. 11 n'en parut que la moitié; la fonction dont je fus chargé en 1863 ne me permettait pas d'avoir d'autre souci que celui de l'Instruction publique servie par de bonnes lois ou d'heureux règlements, et non plus par des livres. J'abandonnai cette publication en pleine prospérité. Grâce au talent et au savoir de mes collaborateurs, leur succès continua, et il ne s'est pas encore arrêté. L1 'Histoire de la littérature française de Demogeot en est à sa 21° édition. Beaucoup d'ouvrages confrères du sien, mais de nature moins populaire, le suivent, sans aller ni si bien ni si vite; il me sera permis de dire, puisque j'entre dans ces comptes, qu'il est sorti, à cette heure (1888), des rayons de la maison Hachette, 200 000 exemplaires de mon Histoire de France en deux gros volumes.
Pour le mérite d'un livre, le chiffre des éditions n'est pas une preuve sérieuse, car tel mauvais roman, accueilli par la mode du jour, a été tiré à cent mille exemplaires; mais la faveur scolaire conservée durant quarante années à des ouvrages sévères qu'on a traduits dans les principales langues de l'Europe, l'allemand, l'anglais, l'espagnol, l'italien, le slave1, est une preuve que l'auteur a servi les intérêts de l'instruction générale.
\. Un voyageur m'a rapporté cPAgram on Croatie, à ma grande surprise, une édition slave de mon Histoire grecque. Des difficultés surve-
Cependant, l'administration universitaire était fort dure pour mes ouvrages. Quand parut, en 1851, mon Histoire grecque en un très gros volume, je fus officiellement réprimandé pour « mes audacieuses témérités ». J'avais eu le tort de préférer la fécondité d'Athènes à la stérilité de Lacédémone. Celle-ci représentait, selon les habiles du temps, le principe d'autorité, qu'il fallait exalter; et celle-là, ayant eu le mauvais goût de donner davantage, même beaucoup trop à la liberté, devait être condamnée par l'Histoire, malgré le siècle de Périclès.
En 1853, on recommença sur une injonction de Y Univers, et je fus très mal noté au Journal officiel pour mon Histoire de France. On verra par la lettre ci-jointe, la réponse que j'adressai, le 10 avril 1853, au Directeur du personnel. Cette lettre n'est pas d'une déférence très humble; elle explique qu'à l'hôtel de la rue de Grenelle, j'aie été si longtemps considéré comme un de ces réfraclaires à qui manque une qualité essentielle, la souplesse de l'épine dorsale. Il est vrai que je n'ai jamais baissé bien bas la tête sous les coups de l'injustice :
« Monsieur,
« Lorsque mon éditeur, M. Hachette, me montra, il y a huit jours, le premier article du Journal officiel de Vlnstruclion publique, je lui dis que, ne pouvant offrir à M. le
nues entre deux éditeurs, l'un de Naples, l'autre de Milan, ont arrêté une publication italienne de mon Histoire des Romains en sept volumes; mais cet ouvrage, malgré son prix élevé, a été traduit en Allemagne, en Espagne et par deux éditeurs de Londres et de New- York.
Ministre ma démission, en même temps que ma réponse, je n'avais autre chose à faire qu'à garder le silence et à me résigner, comme le dit, peu généreusement, l'article d'hier. Je me suis donc résigné, Monsieur; j'ai accepté sans mot dire, une condamnation que j'entendais pourtant qualifier bien sévèrement de toutes parts ; et j'étais décidé à ne point rompre ce silence, à paraître même ignorer une mesure qui, pour moi, n'avait rien d'officiel, puisqu'elle ne m'avait point été directement communiquée, et à attendre ce qu'il pouvait y avoir derrière le langage si dur du journal ministériel.
« On m'assure que l'administration veut bien ne pas aller plus loin. Ses paroles, il est vrai, valent un acte. A l'heure qu'il est, d'un bout à l'autre de la France universitaire, je suis une sorte d'excommunié dont le contact est dangereux. Quiconque lisait n'importe lequel de mes ouvrages, a peur d'être frappé comme moi et me répudie. On me l'avoue naïvement. A Saint-Louis même, là où je crois n'être ni inutile, ni mésestimé, voilà ce qui se passe : le lycée ne pouvant mettre des livres d'histoire à la disposition des candidats à Saint-Cyr, j'ai donné de mes deniers, à ces élèves, pour faciliter leur travail, douze exemplaires des miens. Ces volumes viennent de leur être retirés, comme mauvais livres et ouvrages dangereux. Si je n'avais pas déjà auprès de ces jeunes gens l'influence que le dévouement en obtient toujours, quelle serait aujourd'hui, vis-àvis d'eux, l'autorité de mes paroles? Et l'administration trouve-t-elle qu'il soit bon d'amoindrir la considération du maître en face des élèves?
« Voilà où j'en suis, après vingt-trois années laborieusement remplies par des fonctions ou des travaux exclusive-
ment universitaires, sans répétitions au dehors, sans participation d'aucune sorte à la presse. Et je ne vous dis pas, Monsieur, que depuis ces huit jours je redoute à chaque instant chez moi quelque accident funeste qui serait inévitable, si ma femme, accouchée depuis trois semaines, apprenait un seul mot de ce qui s'est passé! C'est bien assez déjà que mon vieux père soit venu, les larmes aux yeux, me demander s'il était bien vrai que son fils, dont le nom était jusqu'alors populaire dans l'Université, y fût mis maintenant à l'index.
« Mais l'administration universitaire m'a toujours été une mère bien dure, malgré ses assurances répétées qu'elle était contente de moi. En vingt-trois années, j'ai obtenu d'elle une promotion. Des fonctions plus hautes me semblent interdites. Même l'avancement régulier n'existe pas pour moi. Il y a six mois, un titre de première classe était vacant : un jeune homme l'a obtenu. Jusqu'à présent du moins, mes publications trouvaient plus de faveur; toutes, ou presque toutes, ont été approuvées par l'ancien Conseil, et la nouvelle administration n'a pour moi que des sévérités qui paraissent renouvelées d'une autre époque.
« Et qui me les attire? Un livre d'une extrême difficulté à écrire et qui pouvait, par conséquent, compter sur un peu d'indulgence. A moins, en effet, de faire dresser, pour 1789-1815, une simple table des matières et d'infliger aux élèves le supplice de Tantale en leur montrant de loin, sans les leur faire toucher du doigt, les hommes et les choses qu'ont vus nos pères, il faut renoncer à l'espoir de contenter tout le monde. L'empereur Napoléon Ier demandait, en 1808, pour une Histoire de France officielle, qu'on évitât avec soin toute réaction en parlant de la Révolution
et qu'on fit remarquer les abus qui l'ont rendue inévitable. L'empereur Napoléon III est allé plus loin. Il a mis la Constitution de 1852 sous l'égide des principes de 1789, et tout en admirant, comme nous tous, l'éclatant génie de son oncle, il admet qu'il ait pu quelquefois se tromper. Ce sont là les conseils de vérité et de dignité que j'ai voulu suivre et j'ai ambitionné un autre succès que celui du père Loriquet. J'ai pu me tromper quelquefois, car le sujet était des plus délicats. Et encore, qu'a-t-on relevé? Quelques passages où il s'agit non de la doctrine, mais de nuances à adoucir, et une page où un fort savant homme et en même temps un pieux catholique, non pas il est vrai à la façon de l'abbé Brulebois, ne trouvait de trop que deux mots au plus.
« Mais voici que je discute et me plains, alors que je ne voulais, Monsieur, que vous dire : une seule chose convient en ce moment à ma position, non pas me résigner, mais garder le silence. L'administration m'a fait une situation étrange qui ne profite, à coup sûr, qu'à ceux qui seront toujours, quoi qu'elle fasse, ses adversaires. Jugera-t-elle à propos de changer cette situation? Un peu de justice le lui conseillerait, mais je n'ai point à la lui demander moimême.
« Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués,
« V. Duruy. »
« Dimanche soir, 10 avril 1853 ^ »
1. Si l'on trouvait ma lettre un peu vive, qu'on lise la note suivante extraite du Journal officiel de V Instruction publique, en date du 2 avril 1853 :
« Une lettre de M. l'abbé Brulebois, chef d'une institution libre Glialon-sur-Saône, insérée ce matin dans Y Univers, dénonce un livre
A cette époque mes ouvrages couraient déjà le monde, pénétrant partout, même dans les écoles du clergé. Il fallait trouver quelque moyen de briser la plume d'un homme qui disait ce qu'il croyait être la vérité; encore le faisait-il avec les ménagements que comporte renseignement de l'histoire dans nos lycées. Mais nous étions alors dans la période cléricale, et des hommes trop zélés pour la conservation de leurs charges entraînaient le gouvernement sur une pente dangereuse d'où, quelques années plus tard, il allait sortir. L'enquête sur mes méfaits littéraires continua. Un inspecteur général, M. Laferrière, le père du vice-président actuel du Conseil d'État, fut chargé d'examiner mon Histoire de France. Dans une lettre d'octobre 1854, je rendis compte à M. Laferrière d'une double
d'histoire qui a pour titre : Abrégé de V Histoire de France, par M. Duruy; édition modifiée conformément aux programmes de l'enseignement dans les lycées. Le correspondant de YUnivers incrimine un passage relatif à la constitution civile du clergé et termine en disant : « Ce passage « doit suffire pour montrer quel peut être l'esprit de ce livre destiné, « sinon imposé, à la jeunesse ».
« L'administration de l'Instruction publique éprouve le besoin de déclarer que, responsable des programmes qu'elle a rédigés, elle ne saurait l'être de la publication d'un livre qui a la prétention de les développer. Elle sait, même vis-à-vis d'un ouvrage qui n'a aucun caractère officiel, remplir tous les devoirs de la plus stricte surveillance; elle s'est empressée, il y a plus de quinze jours, d'adresser à l'auteur,, qui est membre du corps enseignant, des observations sévères sur la témérité et l'inexactitude de quelques-unes de ses appréciations, et d'exiger la suppression immédiate de plusieurs passages, notamment de celui qui est rapporté tout au long dans la lettre de M. l'abbé Brulebois. Si ce chef d'établissement, au lieu de se borner, ainsi qu'il le déclare, à parcourir le livre de M. Duruy, lorsque ses élèves l'avaient déjà entre les mains, avait pris la précaution d'en faire l'examen préalable, comme c'était son devoir, il les aurait aisément préservés des dangers qu'il redoute. Cette précaution était d'autant plus nécessaire que le livre de M. Duruy,. loin d'être imposé à la jeunesse, comme on voudrait le faire croire, n'engage que son auteur, et lui a déjà attiré un blâme mérité »>.
conversation officielle, que je venais d'as^oir avec M. le Ministre et un de ses chefs de division.
« J'ai demandé, lui disais-je, à M. Fortoul de me dire tout net si je devais me considérer oui ou non en disgrâce absolue. Je lui rappelais que, comme professeur, j'avais par mes élèves de brillants succès à la Sorbonne et aux examens de nos grandes écoles; que, comme écrivain, l'Université me gâtait, puisque, à cette heure, 170 000 exemplaires de mes ouvrages étaient dans ses mains; qu'enfin je défiais qu'on trouvât dans mes livres autre chose que le culte du vrai et de l'honnête. A ces mots, M. Fortoul m'interrompit en me disant : « Il y a dans vos ouvrages des vivacités regrettables ». — « Mais, Monsieur le Ministre : ce n'est pas l'avis de l'Inspecteur général; il a bien demandé certaines atténuations; mais, en somme, son rapport m'est très favorable ». — A quoi M. Fortoul répliqua : « M. Laferrière vous a dit cela, il ne Ta point écrit ». C'était se tirer d'un mauvais pas par une mauvaise parole. Le lendemain, en effet, je reçus un mot de M. Dunoyer m'invitant à passer à son cabinet, et je rendis compte de cette entrevue à M. Laferrière : « M. Dunoyer, lui dis-je, m'expliqua qu'il ne pouvait me donner communication complète du rapport, parce qu'il voulait ménager ma modestie en ne me lisant pas les éloges de toute sorte qu'il renfermait; mais il me remettra les remarques critiques, afin que je puisse en faire mon profit dans une seconde édition. Evidemment, M. Fortoul n'avait pas lu votre rapport et il se rétractait par l'intermédiaire de son chef de division. Mais n'admirez-vous pas le bel ordre que tout ceci accuse? J'annonce, en août 1853, une nouvelle édition d'un livre qu'on traite de pestilence, et c'est en octobre 1854 qu'on
répond. Je me donnerai demain le plaisir de rendre compte à M. Forloul de ma conversation avec son subordonné ». Je lui écrivis, en effet, la lettre suivante :
« Monsieur le Ministre,
« M. le chef de la 2e division m'a communiqué par vos ordres les observations critiques de M. Laferrièrcsur mon Histoire de France. Ainsi groupées, elles font tache; examinées une à une, la plupart perdent beaucoup de leur gravité. Cependant, comme des corrections ne sont jamais indifférentes, surtout quand elles viennent d'un homme aussi compétent que M. l'Inspecteur général, je tiens toutes ces critiques pour excellentes, je suis très heureux qu'elles aient été relevées et j'ai le plaisir d'annoncer à Votre Excellence que j'y ai fait droit, il y aura bientôt un an.
« Permettez-moi, Monsieur le Ministre, d'ajouter un simple fait de statistique. L'entrée des lycées a été à peu près fermée officiellement à mon livre ; mais les 36 000 volumes vendus en deux ans par mon libraire ne sont pas tous allés dans les établissements de l'enseignement public; j'ai eu maintes fois la preuve qu'il en est entré jusque dans des maisons tenues par des membres du clergé, et le petit séminaire de Saint-Nicolas, à Paris, vient de prendre tout d'une fois six douzaines de l'abrégé de cet ouvrage.
«Je crois, Monsieur le Ministre, votre justice maintenant éclairée sur ce point. Si j'avais pu entretenir Votre Excellence d'un autre sujet, mes thèses en Sorbonne, je l'aurais convaincu, je l'espère, qu'il y eut alors mucJi ado about no thing; ce rien ne m'étant pas même imputable. Aussi, me rappelant la note si vive insérée l'an dernier au Journal
officiel et l'oubli où je suis laissé, je crois avoir le droit de dire, comme le plébéien de Shakespeare :
« If thou consider rightly of the matter, I hâve had great wrong. »
« Vous avez daigné, Monsieur le Ministre, me montrer d'abord beaucoup de bienveillance; vous m'avez montré ensuite beaucoup de sévérité; je serais heureux que toutes ces explications me rendissent un peu de ce que j'ai perdu.
« J'ai l'honneur d'être, Monsieur le Ministre, de Votre Excellence,
« Le très humble et très obéissant serviteur,