V. Duruy
« Le 22 octobre 1854. »
On comprendra que ces tracasseries, qui, depuis M. de Falloux et la loi de 1850, s'étaient étendues à bien des membres de l'Université, aient laissé dans les esprits des rancunes et de tristes souvenirs. Un jour que je vins, comme ministre, au Conseil d'Etat pour la discussion de je ne sais plus quelle loi, M. de Parieu, vice-président et, à ce titre, presque membre du gouvernement, me prit à partie avec une extrême violence. Je demandai tout bas à M. Vuitry, qui était à la fois président du Conseil d'État et ministre, de faire cesser ce scandale en couvrant un de ses collègues du Cabinet contre une colère qui n'était point de la discussion, mais de l'insulte. Vuitry me répondit que ces excès de langage étaient habituels à M, de Parieu et qu'il ne pourrait l'arrêter. « C'est donc à moi de m'en charger », répondis-je; et, en quelques paroles très douces,
je rappelai au fougueux orateur que lui et ses amis, nous avaient fait passer, nous, l'Université, «• par la terreur blanche ». C'était peu ministériel, encore moins gouvernemental, mais je ne suis pas sûr que bien des conseillers n'aient pas été charmés de la leçon donnée à l'homme rude et médiocrement courtois qui siégeait à leur tête. — Une autrefois, à la Chambre, il combattit très vivement une loi que j'avais proposée et qui réunit, chose rare, l'unanimité des suffrages. Un député avait toute liberté d'attaquer ce projet, mais non pas un vice-président du Conseil d'Etat, qui, à raison de cette situation officielle, semblait parler au nom du gouvernement. Soupçonnant, dans cet incident imprévu, une petite trahison d'un de mes collègues, j'envoyai ma démission à l'Empereur qui refusa de l'accepter et m'écrivit que M. de Parieu serait averti d'avoir à s'abstenir d'une opposition systématique et inconvenante.
Nous voilà bien loin de M. Fortoul. C'était, au fond, un excellent homme que des sous-ordre servaient mal, par peur et excès de zèle, en faisant verser son administration du côté où les circonstances lui imposaient, il est vrai, de pencher, mais non pas de tomber. Il m'avait donné en 1852 une preuve de confiance qui n'annonçait pas les sévérités ultérieures. On refaisait alors les programmes de l'enseignement secondaire ; il me demanda de rédiger tout seul ceux qui concernaient l'histoire, et ces programmes ont vécu jusqu'en 1880, époque où commença la manie des changements qui n'ont pas été toujours des améliorations.
Dans ma lettre à M. Fortoul, du 22 octobre 1854, je parlais d'un incident qui s'était produit à la soutenance de mes thèses doctorales. Nisard, le héros de cette histoire, Ta racontée à sa manière dans ses Mémoires posthumes. En 1855, il expia l'imprudence par lui commise en disant, sous les voûtes vénérables de la Sorbonne, qu'il y avait deux morales. Au fond ce pouvait n'être qu'une banalité, à savoir que, pour juger un homme public, il faut tenir compte des circonstances ambiantes, soit favorables, soit contraires : c'est la première condition de la justice en histoire. Mais cela ne se dit pas et ne doit pas se dire dans un lieu consacrée l'instruction de la jeunesse, qui ne verrait et n'a vu dans ces paroles, au lieu de la sage réserve de l'historien, qu'une apologie des coups de force et la complaisance servile d'un adulateur. En voulant excuser Auguste, qui n'avait pas besoin d'excuse, si ce n'est pour un certain nombre de mauvaises actions qu'il a commises, Nisard pensait au 2 décembre. C'est ainsi qu'on le comprit à la Sorbonne et, dans le public. Des scènes scandaleuses se produisirent à son cours; la police s'en mêla; quelques jeunes gens furent arrêtés et un procès s'ensuivit. Avant les débats publics, il m'écrivit deux lettres pleines de caresses pour que je donnasse un tour particulier à ses paroles et, afin de dérouter ses adversaires, il rappelait une leçon faite par lui trois années auparavant, au Collège de France, sur la morale stoïcienne et la morale chrétienne. Cela faisait bien deux morales, mais ce n'était pas de celles-là qu'il avait été question en
Sorbonne. Ensuite il plaida contre la morale déclamatoire, au profit de la morale de tout le monde. Ce n'était pas plus exact. A la soutenance, aucun des examinateurs n'avait parlé de mon jugement sur Auguste, que Nisard n'eut donc pas à défendre et il n'avait pas été un seul instant question, en fait ni en théorie, de morale déclamatoire. Avec ce plaidoyer d'avocat en détresse, il s'empêtrait dans une toile d'araignée dont une franche et nette explication l'aurait débarrassé.
Voici sa première lettre :
« Mon cher Monsieur,
« Comme il pourra devenir nécessaire queje fasse justice de l'abominable calomnie des deux morales que j'aurais professées à propos de votre excellente thèse sur Tibère ', vous seriez bien bon de vous souvenir de tout ce qui vous a paru avoir été dit dans cette circonstance, et de me le faire connaître par écrit. Je n'ai pas oublié mes paroles, par la très bonne raison que ce que j'ai dit je le pensais de vieille date, je le pense encore et le penserai tant que je ne serai pas fou; mais j'ai peur d'avoir oublié ce qui m'a été répondu, et je ne me souviens pas du tout d'avoir reçu une semonce. Venez à mon aide. C'est le désir de vous défendre contre certains reproches qui me paraissent vous être faits au nom d'une morale déclamatoire, — voici le vrai mot qui est resté gravé, — c'est ce désir qui m'a attiré l'odieuse calomnie que d'habiles gens ont su persuader à des personnes simples, qui ne me connaissent ni
1. Nisard se trompe. L'incident s'est produit non sur ma thèse latine, de Tiberto, mais sur la thèse française, à un endroit où je parlais « du génie médiocre d'Auguste ».
ne m'ont jamais lu. Voilà un motif pour mettre un peu d'empressement à ce que je prends la liberté de vous demander, au nom de mes anciens sentiments d'estime très particulière et très grande pour l'homme et pour l'écrivain.
« Recevez-en d'avance mes remerciements, avec l'expression affectueuse de mes sentiments les plus distingués.
« Désiré Nisard. »
« A Paris, ce 21 février 1856. »
A cette lettre, je répondis :
« Monsieur,
« Vous voulez bien faire appel à mes souvenirs au sujet d'un incident qui s'est produit dans la soutenance de mes deux thèses; je m'empresse de déférer à votre désir.
« J'avais fait l'éloge d'Auguste, mais je maintenais de certaines restrictions et vous vouliez un éloge sans réserve. C'est alors que, plaidant la cause des nécessités politiques, vous dites ces mots : « H y a deux morales », que nous interrompîmes, M. le Doyen et moi, par une même parole, : « Il n'y en a qu'une seule ». Le débat officiel n'alla pas plus loin, parce que, dans le même temps, des réclamations s'étant élevées, derrière nous, du milieu de l'assistance, vous vous adressâtes à l'auditoire pour vous plaindre de n'avoir pas été compris.
a Voilà tout ce qui s'est passé : un incident regrettable, l'intervention de l'auditoire, et une parole fâcheuse, cette malencontreuse expression échappée à la vivacité d'une discussion qui durait depuis six heures.
« Il y a longtemps, Monsieur, que j'ai l'honneur de vous
connaître; aussi je fus doublement affligé de ce qui venait d'avoir lieu, parce que je prévis qu'à raison de circonstances qu'il est inutile de rappeler ici, cette parole serait commentée, répandue, sans que toute l'aménité de votre esprit et toute la bienveillance de votre caractère suffisent à vous défendre contre elle.
« Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués,
« V. Duruy. »
« Paris, 22 février 1856. »
Fort mécontent de ce billet, Nisard m'écrivit le lendemain une seconde lettre :
« A Paris, ce samedi 23 février.
« Je vous en supplie, mon cher Monsieur, recueillez vos souvenirs; je n'ai jamais dit: « 11 y a deux morales»; un coquin ne le dirait pas, un sot s'apercevrait qu'il va le dire et se tairait : on a pu me répondre : 77 n'y a pas deux morales », quand j'ai parlé de la morale déclamatoire, le mot est encore à mes oreilles, — au nom de laquelle il me semblait qu'on vous reprochait votre excellente et impartiale appréciation du gouvernement de Tibère. Je suis épouvanté en pensant que, sans songer à me nuire, vous avez pu répéter à d'autres ce que vous croyiez avoir entendu, et contribuer innocemment à une abominable calomnie. Je proteste tous les jours, partout, devant toutes gens, contre ce prétendu propos qui ne serait pas moins absurde que coupable, et ne peut venir que d'un cœur gâté ou d'un fou.
« Laissez-moi espérer une erreur de votre mémoire,
quand je lis clans votre lettre que les réclamations qui se sont élevées dans l'assistance avaient pour objet cette prétendue théorie. On a réclamé quand j'ai nommé Napoléon à côté de César, comme les deux plus glorieuses représentations du génie militaire réuni au génie civil, et vous n'avez pas pu oublier l'énergique et douloureuse réponse par laquelle j'ai fait cesser le murmure.
a Tout cela m'est présent, comme si la chose était d'hier; et c'est moins sur ce que j'avais dit que sur ce qui m'avait été répondu que j'avais besoin d'invoquer les souvenirs des assistants, et que j'ai pris la liberté de faire appel aux vôtres. Pensez-y, mon cher Monsieur, de nouveau : est-il vrai, est-il vraisemblable, est-il possible que j'aie dit : il y a deux morales? que faie plaidé des nécessités politiques? Non, mille fois non. J'étais à cent lieues des allusions; et si je suis venu, contre mon usage, à la thèse, c'est que vous la souteniez, c'est qu'une année de leçons au Collège de France sur les six premiers livres des Annales me permettait de vous adresser des observations ou des louanges en connaissance de cause.
« Je dirai tout cela dans l'occasion, et je déchargerai mon cœur qui ne connaît qu'une morale et qui la pratique.
« Recevez, mon cher Monsieur, mes affectueux compliments.
u Désibé Nisard. »
Je fis à cette sommation, la même réponse :
(( Monsieur,
« Je ne puis malheureusement pas trouver dans mes souvenirs autre chose que ce que j'ai eu l'honneur de vous
écrire. M. Damiron, que j'ai rencontré hier et que j'ai mis sur ce sujet, m'a raconté cet incident dans les mêmes termes, avec une seule variante : M. le Doyen aurait, selon lui, ajouté : « Non, Monsieur, il n'y en a qu'une seule, et tenons-nous-y ».
« Il m'est très pénible, croyez-le bien, Monsieur, de ne pouvoir vous parler autrement, mais il s'agit d'un fait matériel qui a eu cinquante témoins. Je perdrais à le nier mon honneur, sans vous servir.
« Recevez, Monsieur, etc.
« V. Duruy. »
Cette affaire, clans laquelle je n'avais pas eu le plus petit tort, était fâcheuse pour moi, car Nisard ne devait pas oublier que j'avais refusé d'être son complaisant. Voilà donc qu'après les bureaux et le Ministre, j'avais mis bien innocemment contre moi un Inspecteur général qui avait l'oreille du pouvoir. A quelque temps de là, je me vengeai de lui par une espièglerie. Envoyé par M. Rouland pour examiner les cours d'histoire faits à Paris et s'assurer qu'ils étaient orthodoxes, Nisard, assura-t-on, fit un rapport très vif contre le professeur de Charlemagne coupable d'avoir dit « que Frédéric II avait volé la Silésie ». Traiter ainsi un acte royal, c'était pour les zélés une de ces audaces téméraires dont j'avais déjà pâti. Aussi je me promis d'être prudent si j'étais mis, à mon tour, sur la sellette. Un jour que je devais parler aux élèves de rhétorique du xvme siècle, le proviseur se présenta, annonçant M. l'Inspecteur général. Pendant qu'on apportait le fauteuil, la table et le tapis vert sacramentel, je changeai mon fusil d'épaule et, au lieu d'une leçon sur Voltaire, Rousseau et la Pompadour, je
8fi NOTES ET SOUVENIRS.
développai le système colonial des États Européens. Durant plus d'une heure et demie, je promenai mon Inspecteur aux Indes, en Amérique, au Canada, recommençant pour lui l'histoire de Bas-de-Cuir, de la longue Carabine, et ne mettant pas un seul instant le pied en Europe. Nisard s'amusa beaucoup de cette excursion qu'il n'avait jamais faite et, pendant quelques instants, je fus pour lui un excellent professeur.
Les vacances venues, je secouai les soucis que toutes ces affaires me donnaient, en faisant un grand voyage, ce qui est le remède par excellence. Je m'en allai voir en Valachie s'il restait quelques descendants des soldats de Trajan dans cette vieille colonie romaine du pays des Daces. Dans le Tour du monde, j'ai raconté une partie de ce voyage ; narration d'où mon éditeur tira un volume. Les événements qui changèrent bientôt après ma situation, ne me permirent pas de pousser ce récit plus loin que Presbourg. Cependant j'avais vu de curieuses choses en courant ainsi, à travers l'Europe, de Strasbourg aux environs de la mer Noire, de Bukarest, parla Transylvanie, à l'immense plaine hongroise et de la Bohème à Berlin. Mais il est trop tard pour parler du Danube, le fleuve majestueux que tout le monde maintenant a descendu, du passage alors redouté des Portes de Fer, du pont de Trajan, qu'on n'a pas encore remplacé, et de la route que cet empereur fit construire, en entaillant le pied de la montagne qui tombe à pic dans les eaux : œuvres de géants, bien dignes du peuple qui les avait accomplies. Je ne rappellerai que trois ou quatre
incidents sans importance, mais qui me donneront l'occasion de refaire en esprit, à trente ans de distance, ce voyage où j'ai rencontré tant de bienveillance et, au palais du prince Bibesco, l'ancien hospodar, la plus courtoise hospitalité. Ces quelques anecdotes seront, d'ailleurs, une diversion à l'aridité des pages qui précèdent.
A Orsova, la première cité turque que nous rencontrâmes, je profitai de deux heures de congé que le capitaine de notre vapeur nous donna, pour courir par la ville, espérant y découvrir l'Orient et les mœurs musulmanes. J.e n'avais pas compté sur le temps de la sieste. Les rues étaient désertes, les portes et les fenêtres fermées. Orsova dormait, excepté dans quelques maisons d'où sortaient des bruits de piano et des airs arrivés tout droit de Paris : je m'enfuis!
Notre steamboat était un magnifique navire, véritable palais flottant, dont le salon portait une terrasse où, après le repas, on montait causer. Ce soir-là, je nie trouvai dans un groupe où, tout naturellement, en face du littoral turc, fut soulevée la question d'Orient. Après avoir écouté longtemps, je m'aventurai à dire : « On peut compter, dans la péninsule des Balkans, six à sept millions de Turcs et trois fois autant de Grecs, de Bulgares, de Serbes, même de Valaques qui, jamais, ne s'entendront entre eux, sauf sur un point : la haine du Musulman. 11 n'y a donc dans ces provinces ni une langue, ni une race, ni une religion qui soit assez forte pour réunir ces différences en un tout homogène. Faites-en les États-Unis de l'Europe orientale, avec Constantinople comme ville libre. Alors la paix régnera du Danube à la mer Egée. Ce serait une solution de bon sens; la raison l'approuverait, mais elle aura contre
elle les jalousies réciproques des nationalités et la politique générale, qui tirera ces peuples en sens contraires ». Parmi les causeurs se trouvait un homme grand et sec, vêtu d'une redingote bleue boutonnée droit militairement. Il écouta, sans rien dire, mon rêve d'exil pour la race d'Othman sur la rive asiatique du Bosphore; j'appris, le lendemain, qu'il était Artim-bey, l'ambassadeur du sultan à Berlin : c'était un peu tard.
La première chose que je vis, en sortant du port valaque de Giurgevio, fut, au coin d'un bois, une jeune fille nue et un ours. Tous deux appartenaient à une troupe de Tziganes qui, en approchant des villages, habillaient, je pense, un peu plus les enfants et laissaient aux ours moins de liberté. Mais sur ce chemin que la nature avait fait toute seule, il n'y avait personne à scandaliser ou à effrayer. Entre la capitale et son port courait alors une piste large au moins de 130 mètres. Pour éviter les ornières, les voitures allaient, à droite ou à gauche, chercher dans le steppe herbu une place où aucun chariot n'avait encore passé. Durant l'hiver, la pluie, agent-voyer peu dispendieux, nivelait cette terre légère, et, au printemps, les courses fantaisistes à travers la plaine recommençaient. Un chemin de fer remplace aujourd'hui cette roule primitive : .le bien-être vient, mais le pittoresque s'en va.
La poste existait pourtant le long de celte route. Dix ou douze troncs d'arbres plantés en terre, et sur lesquels on avait étendu des fascines, formaient un hangar où, la nuit, les chevaux couchaient. Le jour, ils étaient lâchés dans le steppe qui se chargeait de les nourrir. A l'arrivée de la voiture, deux ou trois hommes couraient après eux et finissaient par en ramener quelques-uns qu'ils attelaient
avec des cordes; puis le préposé au rôle de conducteur sautait sur le devant de la carriole et l'équipage partait au galop, ralentissant à peine sa course pour traverser le lit de la Dombovitsa.
Cette terre, souvent incommode pour le voyage, était excellente pour la culture, là où le paysan avait consenti à lui demander, par quelques heures de travail, un peu de maïs ou de céréales. On me montra des champs qui donnaient du blé dix ans de suite sans fumure et sans crier merci.
La vigne y faisait merveille. Un riche boyard me conduisit à son vignoble où il fabriquait du vin de Champagne, avec tous les arômes que la parfumerie avait pu lui fournir. J'y goûtai de l'Aï mousseux à la vanille, d'autres à la rose ou au jasmin. J'en cours encore.
J'aurais beaucoup à dire de Bukarest, de son air à demi oriental, de son bois de Boulogne planté par le prince Bibesco et des hommes spirituels que j'y trouvai, pour la plupart élèves de nos lycées ou, à tout le moins, de notre littérature, et parlant français comme si la France était leur seconde patrie.
Mais je n'ai que trop prolongé cette école buissonnière. Grâce, cependant encore, pour deux rencontres que je fis, l'une dans les Carpathes, l'autre dans la Transylvanie. En ce temps-là, les Français n'allaient pas souvent dans ces régions; qu'on veuille bien y passer un moment avec moi.
J'avais loué à Bukarest une petite voiture pour gagner la frontière autrichienne, et, en véritable enfant de Paris qui croit retrouver partout ses aises de France, je m'étais embarqué sans autres provisions qu'une pastèque, fruit excellent par une température torride, mais peu substan-
tiel. A une des postes où je m'arrêtai pour changer de chevaux, survint une charmante jeune fille avec sa gouvernante, qui demanda à prendre place dans la voiture. Je déférai à ce désir, et, laissant l'intérieur aux deux dames, je grimpai près du cocher, avec la conscience doublement satisfaite d'avoir justifié le vieux renom de la politesse française, tout en gardant le moyen de ne rien perdre, du haut de mon véhicule, des sites sauvages que nous rencontrions. A la poste suivante, ma pastèque était finie depuis longtemps, et mon estomac, sollicité par le vent frais de la montagne, demandait un bon repas. Je courus voir les apprêts du festin : point de table, ni de cuisine, pas même de cheminée garnie d'un quartier de viande, fût-il d'ours. Je me désespérais, quand une voix, qui me parut descendre du ciel, me dit, dans le plus pur français : « Mais, Monsieur, on ne voyage pas en nos pays sans emporter son dîner avec soi. Veuillez partager le nôtre ». Ma galanterie recevait sa récompense. En échange des deux places que j'avais abandonnées, j'obtenais une aile de poulet et un pain que je trouvai délicieux, moins pourtant que la jeune inconnue qui les offrait.
A Ilermanstadt, un des chefs-lieux de la Transylvanie, j'entrai en un pays plus civilisé. Rien n'y manquait, ni grand hôtel, ni diligence véritable; mais celle-ci ne partant que le lendemain, j'eus le temps de parcourir la ville et de m'y perdre. Le soir survenant, je me mis à déchiffrer toutes les enseignes dans l'espérance de trouver une boutique où quelqu'un pourrait m'entendrc. J'en découvris une qui portait un mot français au milieu de mots hongrois et roumains. J'y entrai et demandai si quelqu'un voulait me montrer le chemin de l'hôtel. Avant que personne m'eût
répondu, j'entendis une voix sépulcrale venir du fond de la pièce et dire : « Ah! un Français; qu'il approche; que je le voie! » J'arrivai près d'un grabat où était couché un phtisique au dernier degré. Il fît écarter les rideaux, me regarda bien en face et, avec une voix coupée de hoquels qui annonçaient la fin prochaine, il me fit comprendre qu'il avait passé les dix meilleures années de son existence à Paris pour y apprendre son mélier. Il me prit la main, avec une larme dans les yeux et commanda qu'un de ses ouvriers me reconduisît. Je sortis fort ému par cetle évocation de la patrie en un pays si lointain, et je me disais : « Evidemment, nous valons mieux que la réputation qui nous est faite, puisque la dernière pensée de ce moribond, à six cents lieues de la France, est pour elle un souvenir reconnaissant. »
Un des charmes des longs voyages est le contraste des gens que l'on rencontre. Dans la voiture d'Hermanstadt à Témeswar, je pris place à côté d'un ménage singulièrement assorti. Le mari était un gros major autrichien, face rubiconde, nez bourgeonné à la suite de nombreuses stations dans les cafés, et en qui l'on pouvait voir le digne héritier des racoleurs de l'ancien régime, recrutant des soldats pour le prince, en faisant crier par des chenapans entre quatre bouteilles vides : « Vive le roi! » Il ne savait que quelques mots de français et s'en servit pour me dire : « A Solférino, cinquante mille zouaves! » Je lui laissai croire que nous avions lâché cinquante mille diables noirs sur ses élégants grenadiers à l'uniforme si coquet, veste blanche et culotte bleu de ciel. Nos zouaves étaient alors fort à la mode et je n'avais nulle envie de dissiper l'erreur qui lui causait encore une crainte salutaire. Sa femme,
belle Polonaise de la Galicie, n'avait pas ses sentiments monarchiques. « Je voudrais, me dit-elle, tresser la corde qui pendra le dernier des rois. » Quand le mysticisme, politique ou religieux, tombe dans des âmes froidement enthousiastes comme la race slave en produit, il met l'esprit en dehors des conditions ordinaires de la vie. Ma Polonaise de Témeswar était déjà une nihiliste.
J'ai lu beaucoup d'ouvrages allemands, anglais, espagnols ou italiens, mais je ne parle aucun idiome étranger. On voit, par mon exemple, qu'il est possible de se lancer à travers l'Europe, sans autre assistance que celle qui nous a été préparée par notre langue. Guillaume II la chasse des menus de sa cuisine, mais non des salons de la bonne société où lui-même, au besoin, s'en sert.
Dans mon Voyage à Bukarest, qui ne se trouve plus en librairie, j'avais écrit quelques pages « sur la politique des tampons ». Je les mis sous les yeux de l'Empereur, lorsqu'il proposa à l'Europe de remplacer la guerre par l'arbitrage. Je reproduis ici ces lignes qui avaient reçu, de la circonstance que je viens de rappeler, une certaine couleur politique. On voudra bien remarquer qu'en 18G0, date de ce voyage et de ce livre, j'avais le droit, au lendemain de Solférino, de parler comme je l'ai fait de la puissance militaire de la France et des sentiments des Italiens pour nous. Un jour, peut-être, l'affection de ceux-ci nous reviendra, car les intérêts contraires sont transitoires, tandis que les intérêts favorables à l'union sont permanents. Durant dix siècles, le Tedcsco a été l'ennemi délesté de l'Italie; il peut le redevenir.