‹ Notes et souvenirs (1811-1894) (volume 4)Chapitre 15 sur 43 · PLAN GÉNÉRAL DE MON ADMINISTRATION ARRÊTÉ DÈS MON ENTRÉE AU MINISTÈRE · texte numérisé non relu

PLAN GÉNÉRAL DE MON ADMINISTRATION ARRÊTÉ DÈS MON ENTRÉE AU MINISTÈRE

Les deux inspections générales que je venais de faire avaient singulièremenl profité à mon éducation ministérielle. De Brest à Strasbourg et de Lille à Alger, j'avais vu en action le personnel universitaire, étudié de nombreuses questions relatives à la scolarité et constaté la nécessité de changements que j'avais loyalement proposés à mon prédécesseur, mais dont il ne voulut pas s'occuper. Aussi je pus, quelques jours après mon arrivée au Ministère, présenter à l'Empereur le projet des réformes à accomplir *.

6 août 1863.

« Sire,

« Il y a vingt ans, on se méfiait de la démocratie et celle méfiance, que 1848 a augmentée, s'est maintenue dans la

1. On trouvera dans ces Nole< beaucoup de messages de moi à l'Hmporeur qui y répondait par un consentement tacite ou dans une audience particulière. Les réponsei à ces lettres sont d'ailleurs dans les actes de mon administration que je n*ai pu accomplir que du consentement du prince.

PLAN d'administration ARRÊTÉ. 197

loi. Les hommes qui ne voulaient pas Tadjonction des capacités peuvent encore se réjouir en voyant la faiblesse de nos écoles.

«( Là où règne le suffrage universel, tout le monde devrait posséder les simples éléments des connaissances que donne renseignement primaire. Il y aura à payer régulièrement les instituteurs qui ne le sont point, à ne pas laisser des milliers d'institutrices avec moins de quatre cents francs de traitement et à accélérer le mouvement des populations vers nos écoles, surtout à faire en sorte que ces premières connaissances ne restent pas stériles; car, si le nombre de nos élèves primaires s'accroît, le chiffre des conscrits qui ne savent point lire ne diminue annuellement que d'un centième; d'où cette conclusion nécessaire que renseignement est mal donné ou que rien n'est fait pour assurer aux élèves la conservation et le développement des connaissances acquises.

tt Dans un pays qui compte vingt-quatre millions de citoyens occupés par ragriculturc, douze raillions livrés à l'industrie et au commerce, il faut un enseignement secondaire français qui ne fasse ni le mécanicien, ni le tisserand, ni Tébéniste, mais qui développe l'esprit moral avant que la pratique exerce la main. L'industrie moderne, surtout la nôtre, vit autant de science et d'art que de procédés traditionnels : travaillons donc à développer l'esprit, à épurer le goût de nos futurs industriels. Des cours de français existent déjà dans nos lycées, organisés, il est vrai, d'une manière misérable et honteuse : c'est un esprit nouveau et des hommes nouveaux à y mettre; avec un peu d'argent et beaucoup de vigilance, on en viendra à bout.

« Puisque la France est le vrai centre moral du monde.

li>8 NOTES ET SOUVENIRS.

assurons aussi aux enfants de la classe aisée, à ceux qui remplissent les carrières libérales, à ceux qui, par leurs qualités naturelles, leur naissance ou leur fortune, sont appelés à marcher au premier rang de la société, assuronsleur, par les Lettres et par les Sciences, par la Philosophie et par THistoire, la culture de Tesprit la plus large et la plus féconde, afin de fortifier Tarislocratie de Tintelligence au milieu d'un peuple qui n'en veut pas d'autre, et de donner un contre-poids légitime à cette démocratie qui coule à pleins bords. Si par Y enseignement primaire étendu, honoré, cl par V enseignement secondaire français largement établi, nous relevons le niveau moral du peuple, relevons en môme temps celui de la bourgeoisie par un etiseignement secondaire classique vigoureusement constitué et par un enseignement supérieur dont nous secouerons la mollesse somnolente. Le peuple monte; que la bourgeoisie ne s'arrête pas, car s'arrêter ce serait descendre. Il ne faut pas oublier non plus que les femmes sont mères deux fois, au jour de l'enfantement et par l'éducation première. Songeons donc à organiser Véducation des filles, car une partie de nos embarras actuels proviennent de ce que nous avons laissé cette éducation aux mains de gens qui ne sont ni de leur temps, ni de leur pays.

« Voilà, Sire, le plan général dont je me propose d'étudier successivement et de très près toutes les parties, avec les nombreuses et importantes questions qui s'y rattachent. »

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