CHAPITRE XV
Mon but, en rassemblant ces notes, n'est pas d'écrire une histoire du second empire durant les six années où j'ai assisté aux conseils du Gouvernement. J'ai été trop exclusivement occupé de la fonction spéciale que j'avais à remplir, et je me suis toujours tenu trop à l'écart de la politique, pour parler des affaires que mes collègues dirigeaient et dont je n'avais ni le droit ni le goût de me mêler. Si je recueille ici quelques souvenirs, c'est pour qu'après moi les miens sachent ce qu'ils doivent de reconnaissance au Prince qui a honoré leur père d'une confiance absolue et, je puis dire, de son amitié.
Le lendemain de mon entrée au Ministère, je lui avais écrit : « J'ai trop étudié l'histoire pour ignorer que le pouvoir a plus d'une lois exercé une influence mauvaise sur ceux qui en détenaient une partie. Afin de prendre des précautions contre les tentations qu'il a données, je vous envoie, Sire, l'état de ma fortune et de la situation de ma famille. Quand je sortirai d'ici, il sera facile à Votre Majesté défaire vérifier s'il y a été changé quelque chose. »
L'Empereur me répondit par ce billet charmant :
Vichy, le 10 juillet 1863.
« Mon cher Monsieur Duruy,
« J'ai reçu vos deux lettres. J'approuve les deux actes dont me parle la première, car tout ce qui est mesquin ne me va pas. Quant à la seconde, elle était inutile. Votre cœur est trop droit, votre esprit trop élevé pour que je puisse jamais vous accuser de népotisme. Continuez à avoir le feu sacré pour tout ce qui est noble et grand, et croyez à mon amitié.
« Napoléon. »
Dans son discours pour l'ouverture des Chambres, le 5 novembre 1863, l'Empereur proposa la création d'un congrès arbitral qui jugerait les différends entre les peuples • : c'était le projet de Henri IV. J'applaudis à ce dessein dans une lettre qui me valut la réponse suivante :
Compiègne, 16 novembre 1863.
• u Mon cher Monsieur Duruy,
« Votre lettre m'a profondément touché et je veux vous en remercier. Si vous vous connaissez en grandeurs, après en avoir tant mesuré dans vos beaux travaux historiques,
1. Deux mois après, le 31 décembre, l'Angleterre reprit cette proposition pour protéger le Schleswig contre les convoitises de l'Allemagne. Ce principe n'était donc pas né dans un esprit malade, puisque les Anglais Tout aussi proclamé. Même ils l'ont mis en pratique, à leurs dépens, dans l'alTaire de l'Alabama. A ce moment, leur adversaire était l'Amérique; ils se sont couverts contre elle de ce principe salutaire; aujourd'hui leur adversaire serait le petit royaume de Portugal, ils le repoussent (note de février 1890). A cette dernière date, il fut constaté, dans un congrès tenu à Washington, que dix-sept puissances représentant plus de cent millions d'hommes avaient signé un traité d'arbitrage : e pure si muove.