Leltre au journal le Tempsy 4 septembre
qui contribua à nous jeter dans une guerre lointaine et lamentable pour tirer parti de spéculations véreuses : « Cet homme sera la honte de mon règne » ; et je faisais écho à sa pensée, lorsque je lui disais : « Dans Tétat de nos mœurs, le premier besoin pour un gouvernement est d'être honoré; par conséquent honnête. »
Cependant on aurait pu trouver dans son entourage quelques hommes dont la conscience n'était pas immaculée. C'est qu'un autre sentiment les sauvait près de lui. Ils l'avaient aidé dans les jours difficiles jusqu'à tout risquer avec lui, et il se croyait tenu de leur en garder de la gratitude, en fermant les yeux sur des abus d'influence qu'il n'a certainement pas toujours connus. Dans un déjeuner à Compiègne, j'eus une discussion animée avec un de ces personnages bons à tout faire qui, dans les temps de crise, imposent aux victorieux leur dévoûmenl intéressé, pour se donner le droit d'exploiter ensuite la fortune du vainqueur. Je saisis l'occasion qui m'était offerte de me plaindre de certaines paroles tenues par lui, comme président d'un Conseil général, contre mon administration. Il me répondit en opposant sa conduite à la mienne en 1851. Impatienté par cette fidélité de caniche bien nourri qui ne tenait compte ni de la différence des temps, ni de celle des hommes, je terminai la conversation par ces mots : « Du reste, Monsieur, j'appelle un chat un chat; finissez le vers. » Boileau ne lui était-il pas familier, ou ma condition de ministre lui conseilla-t-elle la prudence? En sortant de table, je pensais qu'il allait m'envoyer des témoins; il me fit des excuses, et je continuai d'avoir pour lui le même mépris.
Je n'avais pas le bonheur de plaire à tous mes collègues.
Le dîner qui, chaque semaine, réunissait les minisires chez Tun d'eux sans la présence d'un seul étranger, fut supprimé quelques jours après mon arrivée au Conseil. Était-ce à cause de moi? Je n'en sais rien, mais c'est possible. Lorsque nous étions tous invités aux Tuileries pour une soirée de famille, on voyait bien vite les trois ministres politiques se rassembler en un coin du salon et discourir à voix basse. Dès que je m'approchais, « les chants avaient cessé ». Vingt fois j'en fis l'épreuve, toujours avec le môme succès; j'étais évidemment un suspect.
On dira : c'était de l'anarchie gouvernementale. Non. D'après la constitution de 1852, les membres du Cabinet étaient absolument indépendants les uns des autres, mais responsables vis-à-vis du Prince. Toutes les affaires de quelque importance étaient traitées de vive voix par chaque ministre en des conférences particulières avec TEmpereur, ou par des notes et des rapports adressés au souverain. Le Grand Maître de l'Université avait un autre moyen de tenir le Prince au courant de ses affaires. Par nécessité de sa charge, il était obligé de parler souvent. Or, au lieu de me renfermer, selon l'usage, dans des banalités recouvertes de rhétorique scolaire, chacun de mes discours était, ou l'annonce de réformes en projet, ou le compte-rendu de réformes accomplies. La veille du jour où je devais parler, j'envoyais mon discours du lendemain à l'Empereur. Jamais il ne me revint avec une rature. Un fait mettra cette théorie gouvernementale en action.
Un jour, le Ministre de l'Intérieur, M. de la Valette, vint me dire qu'il ne pouvait pas imprimer au Moniteur des paroles que j'avais prononcées la veille sur YH\sioire du Travail, devant quatre à cinq cents ouvriers de l'Associa-
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lion philotechnique*. Ses raisons étaient que ce discours contenait bien des choses contraires à la politique du Gouvernement. Je le laissai perfidement s'engager à fond sur cette question et, lorsqu'il eut fini, j'ouvris un tiroir et en tirai l'exemplaire que l'Empereur m'avait renvoyé avec ces mots écrits de sa main : u Discours très politique ». Il en resta stupéfait, se tut Qt se retira, mais, en autre lieu, on parla beaucoup de l'incident.
Un système politique qui ramenait tout au Prince avait deux inconvénients : c'était un régime d'autrefois, ce n'était plus celui d'aujourd'hui, et il laissait dans l'opposition ceux à qui leurs talents, leur ambition ou la logique de notre histoire faisaient souhaiter d'autres institutions ; mais il possédait cet avantage qu'aucune solidarité n'étant établie entre les conseillers du Prince, ils n'étaient pas soumis à l'instabilité ministérielle, une des plaies du Gouvernement par les Chambres. Ces ministres, d'ailleurs, restaient libres, en se retirant, de ne prendre dans les actes généraux que la part de responsabilité qui leur convenait. J'ai donné trois ou quatre fois ma démission et ne Tai retirée qu'après satisfaction reçue, ou quand il fut fait appel à mon dévoûment scolaire.
La France devenant de jour en jour plus industrielle, le nombre des ouvriers augmentait incessamment, et leur agglomération en de grandes usines révélait leur force que de dangereux politiciens, en quôte d'aventures, se propo-