Op, cil., p
saient d'exploiter pour eux-mêmes. Turgot et Montesquieu avaient bien entrevu la solution du redoutable problème par Falliance du travail et du capital; mais rien, ou à peu près, n'avait été fait dans cette voie. En 1842, le préfet de police interdisait encore à un industriel, Leclaire, de pratiquer avec ses ouvriers la participation aux bénéfices du patron; et TEmpereur entendait gronder dans les basfonds de la société des bouillonnements redoutables. Il regarda comme un de ses premiers devoirs de défendre, par des mesures préventives, la classe laborieuse contre les sectaires qui, ne comprenant ni le rôle du capital, ni celui de Texpérience commerciale et industrielle, pensaient résoudre le problème social en établissant Tégalité sur les ruines du patronat. Comme si les ruines, violemment faites et prématurément introduites dans Tordre social, n'étaient pas le champ de mort où rien ne pousse. En 1855, il avait fondé pour les convalescents les trois asiles de Vincennes, du Vésinet et de Longchêne qui achevaient Toeuvre bienfaisante des hôpitaux ^ L'année suivante, la Caisse de retraite pour la vieillesse donna le moyen à l'ouvrier économe d'assurer la sécurité de ses vieux jours. Le travailleur valide fut soulagé par l'extension de l'assistance judiciaire, delà médecine cantonale' et de la gratuité de
1. En 1867, il y avait eu déjà 83 000 personnes admises à l'asile de Vincennes et à celui du Vésinet.
2. Sous l'impulsion du Gouvernement impérial, cinquante-deux départements avaient institué le service médical gratuit dans les communes rurales. En 1865, on comptait déjà sept cent soixante-sept mille cent quarante-neuf indigents inscrits sur les registres de la médecine gratuite et deux cent vingt-cinq mille sept cent dix-huit malades avaient été soignés à domicile. Je repris en 1870, comme sénateur, cette question, en vue d'étendre le bienfait de cette assistance aux trente-sept déparlemcnls qui en étaient encore privés. Mais la dissolution du Sénat, le 4 septembre, ne permit pas le vote de ce projet.
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rînstniction primaire pour les enfants pauvres; par Tassainissemenl des logements insalubres; par des instilutions de crédit où des capitaux lui furent offerts à bas prix; par la loi sur les coalitions qui lui donna plus de liberté pour la discussion de ses intérêts; par le développement des sociétés de secours mutuels qui comptèrent, en 18()7, huit cent mille membres avec un capital de quarante millions, et par celui des caisses d épargne dont rencaisse s^éleva, la même année, à cinq cents millions.
La transformation de Paris en une capitale splendide, où cent mille arbres assainissent Tair, et quatre cents millions dépensés chaque année en travaux publics, par l^Ëtat, les départements et les communes donnèrent du travail aux ouvriers k qui la moitié de cette somme revint en salaire. Enfin une habile combinaison de détaxes et de surtaxes (caisse de la boulangerie) constitua pour la population parisienne une assurance contre la cherté dû pain; et la suppression des passeports donna à la circulation des personnes les mêmes facilités que les marchandises devaient aux traités de commerce.
Tout cela était sorti de la pensée de l'Empereur et, par cette constante sollicitude pour les déshérités, auxquels les parvenus de la fortune ou de l'intelligence doivent tendre la main, il avait bien rempli son rôle de chef d*Élat. N'avait-il pas dit lui-même, dans une circonstance mémorable : « Je suis un parvenu », et comme il se souvenait d'avoir connu la malchance, son cœur battait pour tous ceux qui étaient restés en bas dans la misère ou la gêne.
Le 46 septembre 1805, je montrais à l'Empereur les efforts faits par l'opposition pour s'emparer de la question
f» NOTES ET SOC\XXIRS.
ouTiière. qo'il était important de ne pas laisser aux mains des adversaires du GoaverDement.
« Sire,
m M. Leclaire, entrepreneur de peinture, qui (ait parti* ciper ses ouvriers aux bénéfices de sa maison, a rédigé ui compte-rendu qu'il a adressé aux députés. M. Berrver lu a répondu par une lettre qui annonce que les chefs di parti légitimiste songent à agir sur les ouvriers en se mon trant préoccupés de la question de l'harmonie sociale. Il: ne font, en cela, qu'obéir au mot d'ordre donné par h comte de Chambord dans son dernier manifeste.
u Autre fait : M. Cochin, administrateur du chemin de fer d'Orléans, a fondé l'an dernier, au profit des employé^ de la gare de Paris (deux mille ouvriers), une société de secours mutuels à laquelle la Compagnie a accordé d^ précieux avantages. Ces deux mille ouvriers ont déféré la présidence à M. Cochin et viennent de se coliser pour lui ofl'rir une médaille d'or.
« De son côté, Jules Simon écrit Y Ouvrière el s'en va prêchant dans les centres industriels.
a Ainsi le capital el le travail, qui se sont livré la bataille de juin 1848 el qui se font encore la guerre pacifique des grèves, cherchent cependant, sur divers points, à se rapprocher. Ils voudraient s'entendre et les partis selTorcent de prendre la direction de ce mouvement.
« L'opposition ne peut plus dire que le Gouvernement ne fail rien pour l'éducation du peuple. L'Empereur lui a ôtr celUî arme en la prenant. Il serait tout aussi politique d'enlever de ses mains l'autre grande question populaire : celle (le la paix à établir entre le patron et l'ouvrier.
a Le moyen âge avait résolu ce problème à sa manière par l'établissement du régime exclusif et étroit des corporations. Il serait beau à Napoléon III de le résoudre selon son esprit et celui du siècle, par la libre association.
« Mais dans quelle proportion et sous quelles formes? Une enquête le dirait, et M. Le Play indique le moyen de la faire dans la note que j'ai l'honneur de placer sous les yeux de Votre Majesté. »
Autre lettre du 9 mars 1866.
« L'Empereur me permet de lui parler quelquefois de choses qui ne sont pas de mon ressort; je place sous ses yeux une note relative aux mutilés.
« Comme je dois à Sa Majesté toutes mes pensées, bonnes ou mauvaises, en voici une autre :
« La loi de 1841 sur le travail des enfants dans les manufactures n'est pas plus exécutée que le décret de 1855 sur les ouvriers mutilés et, dans les centres industriels, on épuise les jeunes ^générations qui s'étiolent, rendent peu et tombent plus tard, comme malades ou infirmes, à la charge de la communauté. Cependant il ne suffirait pas de l'édicter à nouveau. Avec la libre concurrence, nos fabricants ne peuvent renoncer au travail des enfants. Ils ne le feront qu'autant que l'exemple leur en serait donné par les fabricants étrangers, qui, de leur côté, ne se décideront jamais les premiers à ce sacrifice.
« 11 suit de là que, pour résoudre cette question d'humanité et d'intérêt bien entendu, il faudrait établir un accord entre toutes les nations industrielles.
« Cet accord est-il impossible? Oui, peut-être pour
aujourd'hui, certainement non pour demain. Car c'est une des questions que votre congrès de la Paix, Sire, résoudra au jour béni où il se réunira.
« En attendant, la question pourrait être mise à Tétude au sein de la Commission de TExposition Universelle, soit sur un ordre de TEmpereur, soit par une lettre de Sa Majesté l'Impératrice.
« Cette protection des enfants serait le premier acte de
la présidence du Prince Impérial.
« De l'Empereur, etc. »
Quelques jours après, le i*'' avril 1866, j'écrivais encore :
« Sire,
« L'Empereur m'a demandé si le décret du 8 mars 1855 était exécuté, j'ai répondu qu'il ne l'était qu'en partie et qu'il devrait l'être en totalité,
« Ce décret, qui ordonne le prélèvement de un pour cent sur tous les travaux publics faits dans le département de la Seine par les Ministères, le Département, la Ville de Paris et les autres communes, avait deux buts :
1° Guérir les convalescents.
2*" Assurer l'avenir des mutilés^ soit par leur admission dans un asile, soit par une pension à domicile.
« Le premier but est atteint à Vincennes pour les hommes, au Vésinet pour les femmes; mais je crois que le second ne l'est nullement; l'article 5 du décret est donc resté lettre morte et la parole de l'Empereur sans effet. 11 sera très humain et très politique de l'exécuter.
« Les ressources manquent-elles pour accorder à des mutilés des pensions de trois cents francs, temporaires ou viagères, comme le voulait le décret de 1855? Je n'en sais
L'EMPEREUR. 9i
rien, les comptes n'étant ni publiés, ni communiqués à la commission de TAsile de Vincennes.
« Toutes les administrations qui doivent verser un pour cent des travaux accomplis font-elles le versement réglementaire? Je rignore. Mais ce que j'affirme, c'est que j'ai dépensé six cent mille francs au lycée Bonaparte , un million cinq cent mille francs à Vanves, et que l'on ne m'a rien demandé. Mon chef de service déclare n'avoir même jamais entendu parler de cette part contributive.
« Ce qui se passe à l'Instruction publique peut avoir lieu ailleurs.
« il y aurait donc à vérifier si tous les versements réglementaires sont exactement faits, à pourvoir à l'exécution du décret relativement aux mutilés.
« Ci-joint la pétition d'un mutilé qui m'arrive aujourd'hui même.
« Je prie l'Empereur de permettre que cette note soit pour lui seul. »
Un ouvrier s'était tué dans un lycée en tombant d'un toit; j'allouai, sur la caisse de la maison où l'accident s'était produit, une pension viagère à la veuve et une subvention temporaire aux orphelins. En môme temps, je demandai à M. Husson, directeur de l'Assistance publique, de faire relever le nombre des ouvriers sortis, dans une année, des hôpitaux de Paris morts ou amputés à la suite de blessures reçues dans leur travail. Le chiffre était effrayant; je le transmis à l'Empereur et il fit commencer, à ce sujet, des études qui aboutirent à la loi, malheureusement stérile, du 30 mai 1808, en faveur des invalides du travail.
Ii2 NOTES ET SOUVENIRS.
Un jour j'autorisai les ouvriers de la maison Lcclaire à tenir leur assemblée dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Si Bossuet et Fénelon, dont les statues décorent celte salle, avaient pu voir celte réunion, ils se seraient d'abord scandalisés de cette invasion dans le sanctuaire des lettres, mais leur esprit de justice et de charité les eûl fait applaudir à ce qui vaut mieux que de belles paroles, à de bonnes actions, dont le lendemain je rendis compte à TEmpereur :
« Sire,
« A un des premiers conseils auxquels j'assistai, il m'arriva de prononcer le nom de M. Leclaire, l'entrepreneur de peinture, afin d'attirer l'attention de Votre Majesté sur l'organisation de sa maison. MM. Béhic et Rouher se récrièrent en disant que c'était un intrigant.
« La môme tentative, renouvelée il y a trois ans, eut un sort pareil. Avant-hier on se contenta de dire : « C'est un fait individuel et sans portée. »
a Cependant M. Bord, qui emploie à Joinville-le-Pont deux cents ouvriers, associés depuis quatre ans à ses bénéfices, vient de leur partager, pour 4869, quarante-sept mille francs.
« M. Beaugrand, joaillier de la Couronne, a une organisation semblable qu'il cache avec soin, par peur de ses confrères. Un tanneur de Coulommiers fait la mOme chose;
M. Paul Dupont, également, mais en donnant fort peu, etc. *.
1. J'aurais pu ajouter aux noms de ces bienfaiteurs de la classe ouvrière, ceux de Laroche-Joubert, d'Angoulême; de Tourasse, de Pau; «le Dollfus, de Mulliouse; de Godin, le fondateur du familistère de Guise, etc.
« L'exemple de M. Leclaire n'est donc pas isolé; il serait à souhaiter qu'il eût beaucoup d'imitateurs, car ses cent cinquante ouvriers qui ont, à cette heure, vingt-deux mille francs de rentes, ont déjà constitué vingt-trois pensions viagères de trois cents à mille francs et ils ont décidé qu'aucune à l'avenir ne serait moindre de cinq cents francs.
« Autant le succès des sociétés coopératives de production semble difficile, autant celui des sociétés en participation de bénéfices parait aisé.
« Il en sortirait deux grands biens : l'un politique, l'autre moral.
« Où se trouve-til un autre moyen de supprimer le grand mal de notre société moderne, la haine de l'ouvrier contre le patron, qui a succédé à la haine de l'esclave contre le maître et à celle du serf contre le seigneur?
« Voilà le côté moral et social. Voici maintenant le côté politique :
« L'article des statuts qui a été le plus applaudi dimanche^ dans cette réunion d'ouvriers, a été celui qui confie au gérant un très grand pouvoir. Pour bien mener leurs affaires, ils veulent un contrôle sérieux des comptes par leurs représentants, les membres du conseil d'administration; mais aussi la liberté d'action la plus entière pour celui qui gouverne la maison.
« Quand on aura fait comprendre à ces braves gens que l'État est une grande société dont le chef est le gérant, ils écouteront moins les métaphysiciens politiques qui veulent mettre l'administration dans la Chambre.
« C'est à cause de tout cela que je demande à l'Empereur de vouloir bien continuer son intérêt à cette question ». (19 mai 1869.)
îri NOTES ET SOUVENIRS.
Au conseil qui suivit, TEmpereur parla de Tinstitulion fondée par Leclaire, en ajoutant : « C'est excellent, il faut propager cela ». Mais le Ministre d'État conserva ses préventions, et celui du Commerce m'accusa d'avoir empiété sur ses attributions en assistante cette réunion où, cependant, j'avais eu grand soin de paraître, non pas en ministre, mais en simple spectateur, assis comme les autres sur les bancs de bois de l'amphithéâtre *.
Je ne demandais pas à l'Empereur de prendre en main cette réforme pour transformer les ateliers et les usines en sociétés de participation, car moins l'intervention de l'État se fera sentir dans le monde économique, plus cette réserve garantira la paix sociale. Gardien, dans une certaine mesure, comme chef de l'éducation nationale, des intérêts moraux du pays et persuadé que tous ceux qu'on appelle aujourd'hui les exploiteurs et les exploités ont beaucoup à apprendre sur leurs véritables intérêts, je signalais au Prince un mode de contrat entre patrons et ouvriers dont
1. Leclaire, si mal reçu au Conseil, excepté par TEmpereur, a êlê tout autrement traité en Angleterre. Je viens de lire, dans un numéro de y Émancipa lion du 15 mars 1891, qu'un Anglais a publié sous le titre de Leclaire un traité de la coopération aux bénéfices et que le président d'une grande compagnie de Londres avait remis de l'argent à ses ouvriers pour qu'ils achetassent ce livre, où l'exemple des résultats obtenus par Leclaire leur montrera comment les travailleurs peuvent mettre leur vieillesse à l'abri du besoin, tout en faisant la fortune du patron. A Rochdal, en juin 1892, le buste de Leclaire fut placé sur la tribune du Congrès où étaient représentés les douze cent mille chefs de famille de coopération anglaise; et, au mois d'août suivant, avait lieu, au Cristal Palace, le Festival annuel des coopérateurs anglais (34 000 entrées); le représentant de la maison Leclaire y fut assis à la place d'honneur, à la droite du président. Aujourd'hui enfin (1892), on compte en Franco cent vingt-cinq sociétés pratiquant la participation aux bénéfices. Quelle belle vengeance pour moi si mes anciens collègues pouvaient lire ces chiffres, et quel honneur pour le Prince qui avait compris (lu'une des conditions de la paix sociale était là!
le monde officiel ne s'occupait pas et qu'il était bon d'encourager par quelques-unes de ces paroles dont l'écho s*entend au loin. Le travail librement associé au capital et l'harmonie établie entre les trois grands agents de la production : l'intelligence, le capital et le salaire, enfin associés ou confondus sous les raille formes que cette association peut recevoir de la libre et loyale adhésion des contractants, voilà le problème que l'avenir devra résoudre. Déjà le Gouvernement impérial avait annoncé au Sénat la présentation prochaine d'une loi sur le travail des enfants et des femmes dans les manufactures; et puisque cette question est aujourd'hui à l'ordre du jour dans tous les pays industriels, il me sera permis de citer les paroles prononcées par moi, le 25 juin 1867, à Lyon * : « Si les dures nécessités de la vie obligent d'envoyer la femme et l'enfant à l'usine, que ce soit le plus tard possible. Chercher à faire de la femme une bonne ouvrière, c'est bien ; mais donner à son mari des habitudes et un salaire qui la dispenseraient de vivre au dehors, ce serait mieux encore. Elle est la providence intérieure; qu'elle travaille au foyer domestique; qu'elle se livre aux soins du ménage et des enfants; qu'elle prépare à celui qui peine et fatigue pour tous, un joyeux retour : voilà la tâche que Dieu lui a faite. L'enfant est l'espoir de la famille et de la patrie;. mais la femme est la famille môme. Soutenons leur faiblesse, ménageons leurs forces et ne laissons pas l'industrie, pour s'enrichir plus vite, lever une dîme funeste sur la santé de l'un et la moralité de l'autre.
« Puisse ce vœu être entendu des représentants de l'Uni-