‹ Notes et souvenirsChapitre 18 sur 38 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

« Messieurs, c'est un usage touchant celui qui veut que, dans une réunion comme la nôtre, les causeries familières, les épanchements intimes, la discussion d'intérêts que j'appellerai domestiques, s'arrêtent un moment pour que la pensée se reporte sur le chef de la grande famille.

« C'est que le Prince représente le Pays et qu'en prononçant son nom, nous évoquons au milieu de nous l'image de la Patrie elle-même.

u Dans quel temps, en effet, s'est-il vu un accord plus complet entre le peuple et le souverain?

« La Restauration n'entendait gouverner qu'au profit d'une minorité qui, en plein xix* siècle, rêvait encore du moyen âge et de l'ancien régime.

« Si le Gouvernement de Juillet, moins exclusif, allait jusqu'à la bourgeoisie, il l'enfermait dans ce pays légal où l'on entrait, non pas au nom de la dignité de l'homme libre, de l'intelligence du savant, ou des droits du citoyen, mais en montrant une quittance de percepteur et par la vertu de l'argent qu'on lui avait mis dans la main. Aussi le mot d'ordre était alors : « Enrichissez-vous! »

« Le gouvernement impérial est allé au peuple entier. L'Empereur s'est imposé comme une tâche personnelle le soin de travailler sans relâche à améliorer la condition matérielle et morale du plus grand nombre; et le mot d'ordre qu'il donne à l'administration tout entière est celui-ci : « Fortifions le corps et élevons l'âme de la nation ». Far ces deux formules, jugez la différence des temps et des politiques; je voudrais pouvoir dire aussi la différence des sociétés.

« Dernièrement, à IMomhières, l'Empereur se promenait seul par les chemins; il est croisé par une voiture deculti-

valeur. L'homme qui la conduisait, reconnaissant Napoléon III, se lève et dit, gravement, sans éclat, mais avec force : « Longue vie au Protecteur des classes laborieuses* « dans les champs comme dans les villes. »

« Ce n*est pas que Napoléon III veuille être le prince des ouvriers, pas plus que Napoléon I*"* ne voulait être celui des soldats. Les ouvriers, les paysans sont les pauvres, lés faibles, les déshérités. C'est pour cela que l'Empereur montre une telle sollicitude à Tégard de ceux qui n'ont ni le capital, ni l'expérience, et dont l'esprit est encore enveloppé des ténèbres de l'ignorance.

« Ceux qui ont l'aisance ou la fortune n'ont besoin que d'ordre et de justice. L'Empereur leur assure ces deux biens, et, pour eux, développe, en sollicitant leur initiative, l'industrie, le commerce, l'agriculture et la science, comme il développe, pour ceux qui sont en bas de l'échelle sociale, les écoles, les institutions de bienfaisance et de crédit, afin de les aider à en gravir les premiers échelons, qui sont toujours si rudes à monter. Voilà comment le progrès général s'accomplit au sein de la société française.

« Aussi, dirons-nous, Messieurs, comme le paysan de Plombières : « Longue vie au Protecteur des classes labo- « rieuses! »

Je n'étais pas depuis un mois au Ministère, que j'écrivais au Prince (23 juillet 1863) :

« Sire,

« Je confessais l'autre jour à Votre Majesté un de mes défauts; j'en ai un autre, une disposition générale à voir en beau, plutôt qu'en laid, les hommes et les choses. J'ai donc à me garder encore de ce côté-là. Mais la disposition

iOO NOTES ET SOUVENIRS.

contraire a aussi ses inconvénients. Hier, au Conseil, j'entendais traiter d'ennemis ceux qui ne pensent pas tout à fait comme nous, et de factieux certains journalistes qui ne sont probablement que des impatients. Dans l'agitation polonaise qui se produit chez nous, plusieurs ne voulaient voir qu'une seule des deux choses qui y sont, les partis, et on oubliait volontiers l'autre : le sentiment généreux et respectable que Voire Majesté a si bien reconnu et auquel sa note répondait dignement.

« Depuis quatorze mois, disait-on, nous descendons une pente qu'il faut remonter; la presse est détestable. » A quoi je répondais timidement : « Dans l'état général des sociétés « modernes, pouvez-vous supprimer la presse? — Non. « — Arrangez-vous donc pour vivre avec elle. — Oui, mais « il faut la museler. Nous avons gouverné dix ans ainsi; « revenons aux Avertissements. »

« Je n'ai pas osé répondre tout haut, mais je disais tout bas : « Vous voulez penser et agir pour tous. Ce sera très bien tant que l'Empereur nous restera. Mais cette dictature morale, son fils pourra-t-il l'exercer, et, en soi, est-ce bon pour l'avenir du pays?

« Nous, les Ministres, qui sommes au milieu des choses, nous ne demandons naturellement que compression et silence; c'est bien plus commode pour travailler. Mais l'Empereur est dans une sphère plus haute. 11 voit de quel côté marche le monde, et ce n'est pas vers le tsarisme qu'il s'avance. Faut-il se mettre en travers de ce mouvement? L'empereur a dit lui-même mille fois le contraire. »

L'EMPEREUR. iOl

Lettre du 7 décembre 1863.

« Un député de ropposiiion, Jules Simon, me disait hier : « Je ne comprends pas que TEmpereur laisse subsisu ter une puissance telle que celle des trois journaux « réunis, le Siècle, la Presse y et l'Opinion Nationale, » Il appelait très irrévérencieusement Havin une bête, E. de Girardin un polichinelle qui fait des tours, et Guéroult un assembleur de nuages. « Voilà, disait-il, les trois hommes « qui gouvernent Paris »; et il me contait que lui et ses amis ayant voulu, aux dernières élections, constituer un comité, avoir une action en dehors de ces trois journaux, ils n'avaient pu y réussir. Il ne trouvait d'autre moyen de briser cette omnipotence que de laisser les journaux se multiplier^ selon le vieil adage : divide et impera.

« Autre observation de sa part que je crois très fondée : « Nos élections n'ont pas été faites contre l'Empereur. » Je supplie l'Empereur de faire attention à ce mot. Ce pays a l'habitude de malmener les ministres; ils lui semblent faits pour cela, et il ne se trompe pas absolument, car une partie de notre fonction consiste à jouer le rôle de tampons qui amortissent les chocs entre la locomotive qui conduit tout et les wagons qui portent tout. Aussi je m'afflige de voir quelques-uns de mes collègues déclarer que la situation devient très grave, par cela seul que la presse n'est point pour nous suffisamment révérencieuse et docile. On compte les abonnés des journaux opposants et on dit : « Nous avons tant d'ennemis. » D'abord, je crois que le calcul n*est point juste; ensuite, je ne pense pas que la Restauration et le Gouvernement de Juillet aient beaucoup

gagné à traiter en ennemis ceux qui n'étaient que des adversaires; en adversaires, ceux qui étaient des amis indépendants. »

J'ai toujours conservé ces idées. Quatre ans plus tard, j'écrivais à l'Empereur : « Dans les questions générales, Sire, votre ferme esprit voit bien, parce que vous regardez de haut et de loin; mais dans les questions d'affaires, votre jugement peut être égaré par l'insuffisance des informations, le parti pris des bureaux, ou l'erreur d'un ministre. Pourquoi, en ces choses, les ministres auraient-ils plus d'esprit que ce personnage qui en a plus que Voltaire, et que Luther appelait M. Tout le Monde, Herr Omnes.

« Hier encore, au Conseil, je voyais cette disposition à désirer qu'il ne se trouvât dans la Chambre que des valets ou des ennemis, et j'entendais prononcer, en fait de réformes, le Consommatum est, comme si un peuple n'était pas une collection d'individus et d'intérêts qui, se renouvelant sans cesse, ont sans cesse aussi des besoins nouveaux, auxquels le gouvernement, organe vital de la société, est tenu, pour qu'elle vive calme et forte, de donner satisfaction.

« Je suis. Sire, etc. »

Lettre du 30 octobre 18G7.

« Sire,

« J'ai été bien heureux d'entendre ce matin l'Empereur dire cette grande vérité : « Si la presse est libre en Europe, « comment pourrait-elle ne pas l'être en France? » On a contesté le fait pour la Prusse; je place sous les yeux de Sa Majesté un bref résumé de l'état de la législation relative

à la. presse. L'Empereur verra à quel rang on voudrait nous faire descendi;e.

« Chaque grande époque de Thumanilé a son caractère propre; au moment du siècle où nous sommes, le mpnde marche partout vers la liberté. Il y aurait péril à vouloir remonter ce courant. Mais, pour une démocratie, liberté veut dire aussi gouvernement fort, et un gouvernement ne peut Tétre, dans la vie ordinaire, que par la loi.

M De l'Empereur, etc. »

Les avertissements aux journaux ne semblaient pas à TEmpereur une arme bien sûre. Il me laissa lui dire un jour : « Malgré toute votre puissance, je défie Votre Majesté de supprimer les Débats qui ont déjà reçu deux avertissements et que, légalement, le troisième tuerait. » Les subtiles distinctions touchant les comptes-rendus, fidèles ou perfides, des discussions parlementaires, lui paraissaient une nouvelle scolastique. Mais les communiqués lui plaisaient, et avec raison, car ils portaient la défense là où avait eu lieu Tattaque.

Pendant quelque temps, je laissai la presse opposante me faire la vie dure. Le 7 septembre 1865, j'écrivis encore au Ministre de l'Intérieur :

« Mon cher collègue,

w Vous voulez bien m'adresser deux articles de la Gazette et de Y Époque. Ce sont des insultes personnelles, je n'y réponds que par mépris; les honnêtes gens et ma conduite me vengeront.

« Je n'entre pas moins tout à fait dans votre pensée pour les erreurs matérielles, les attaques passionnées ou les interprétations fausses et malveillantes des actes ministé-

riels. Là, défendons-nous vigoureusement, parce que c'est du gouvernement qu'il s'agit. Il faut que le bourgeois et l'ouvrier qui ne croient plus à leur bréviaire, mais qui croient à leur journal, sachent qu'on les trompe souvent. Je vous demande donc de laisser passer les deux articles que vous m'envoyez, mais comptez à l'occasion sur des communiqués.

a Les légitimistes ne peuvent me pardonner d'avoir introduit rhistoire contemporaine dans l'enseignement et de pousser les jeunes gens coo^me le public à une appréciation plus vraie de nos sociétés actuelles, ce qui peut amener des comparaisons déplaisantes pour eux.

« D'autre part, les cléricaux sentent que je leur dispute énergiquement la jeunesse, et c'est dans les écoles qu'ils cherchent leur revanche. En attendant, ils la prennent sur mon dos; laissez-les faire. »

Mais quand la bataille s'échauffa, un mot de l'Empereur me décida à faire tête aux assaillants. L'évoque d'Orléans m'avait pris à partie. Chaque matin, un de ses journaux contenait une vive et quelquefois une éloquente diatribe contre le Ministre de l'Instruction publique. « Pourquoi ne vous défendez-vous pas? me dit l'Empereur. — « Sire, désirant ne pas être un embarras pour la politique générale du Cabinet, je ne voulais rien faire avant d'avoir obtenu l'autorisation que Votre Majesté vient de me donner. » En trois ou quatre semaines, dix-sept communiqués éteignirent le feu du bouillant évêque dont la soutane cachait le naturel et le talent d'un admirable pamphlétaire.

Au sujet de cette très difficile question de la presse, j'étais pour le régime anglais, contrairement au nôtre. • Pas de prison. Sire, elle fait des martyrs dangereux, mais

de bonnes amendes qui frappent le vrai coupable, Yinslrumenium delicti. » On persévéra dans l'ancien et inutile système, tout en radoucissant par la loi de 1868 qui supprima le pouvoir discrétionnaire du Gouvernement. Ce fut à cette occasion que, pour la première et la dernière fois, la question fut mise aux voix dans le Conseil. Quand l'Empereur déclara qu'il acceptait cette diminution de son autorité, je m'écriai fort irrévérencieusement : « Bravo, Sire! » J'étais toujours un indiscipliné.

Celte façon de voter ne devait pas surprendre l'Empereur. Dès le 14 octobre 1863, trois mois après mon arrivée au Ministère, je lui avais écrit :

« Sire, ^

« Nous sommes au lendemain d'élections générales et à la veille de l'ouverture d'une Chambre nouvelle. Le moment est grave. Dans tous les esprits se pose cette question : l'Empereur continuera-t-il à marcher dans le sens des besoins généraux qui se révèlent, ou vaut-il mieux, comme je l'ai entendu dire dans un des Conseils de Saint- Cloud, remonter la pente que le Gouvernement a descendue depuis deux ans, serrer le frein, museler la Presse; en un mot, retourner à 1852? Mais l'Empereur n'y trouverait plus à côté de lui le Clergé; et bon nombre de ceux que la peur des Rouges mettait à ses pieds sont redevenus braves depuis qu'ils n'ont plus peur. La France n'a pas d'aristocratie. Le Sénat peut être un rouage utile ou gênant, suivant les circonstances; il n'est pas une force. Cette force existe dans le peuple, et, à un moindre degré, dans la bourgeoisie, dont le nombre et l'influence s'accroissent par les progrès mêmes de l'aisance générale.

« Que veut le peuple? Ce que TEmpereur lui donne largement : du bien-être, de Tégalité et de Thonneur. Que veut la bourgeoisie? Non pas le bien-être, puisqu'elle sait se rassurer elle-même, mais le droit de regarder dans les aiïaires du pays et d'y mettre la main, comme elle met la main à ses propres aiïaires; en un mot, elle veut, dans la vie publique, cette liberté dont elle a pris le goût et l'habitude dans la vie privée.

« Cette disposition d'esprit ne créera pas un danger pour l'Empereur; mais elle est contagieuse, et, à un moment donné, elle créera certainement un péril pour le Prince Impérial.

« Un pas en avant dans la voie où marche le monde, une pierre ajoutée au couronnement de l'édifice me semblent donc une nécessité. Après atoir fait la gloire de celui qui a écrit : « Marchez avec les idées de votre siècle », cette politique libérale fera la sécurité de sa dynastie.

« Les faibles ou les violents, ce qui est la même chose, résistent aux adversaires qu'ils appellent des ennemis et se perdent : tels furent Charles 1", Jacques II, Louis XVI, Charles X, Louis-Philippe et le tzar Nicolas. Les forts cèdent à temps et sauvent leur race et leur pays, comme Henri IV et Guillaume III. Si le Paris d'il y a trois siècles valait bien une messe, la France d'aujourd'hui vaut bien une liberté de plus.

u L'Empereur peut tout, mais qu'il songe à son fils, et à celte parole de Napoléon r*" sur le roi de Rome : « Le rôle de roi constitutionnel lui conviendra. »

A en croire certains hommes, qui depuis n'ont que trop parlé, toutes les bouches étaient muselées, de sorte que les

esprits étoufTaient dans une atmosphère pesante et obscure. Cependant les écrivains n'étaient gênés par aucune loi pour insérer dans leurs livres les protestations les plus énergiques; et, au parlement/ les députés avaient une liberté de langage dont ils ne se faisaient pas faute d'user. Si la Chambre laissait les Cinq dans leur isolement, c'était la faute des électeurs qui n'envoyaient pas à ceuxci de recrues. De leur côté, les ministres n'usaient-ils pas d'une force dangereuse, la candidature officielle, pour se donner une majorité complaisante? Que les partis fassent de la propagande en faveur de leurs candidats, c'est très légitime et le jeu même des institutions libres; mais lorsque la nation vote sous la pression administrative, tout le monde est trompé, à commencer par le Gouvernement qui ne sait plus de quel côté marche le pays. Aussi n'ai-je jamais écrit une ligne ou dit un mot qui pût avoir de l'influence sur une élection. J'avais un autre moyen de faire une propagande efficace : c'était de bien gérer ma charge et, à cela, je me donnais tout entier. Sous quelque gouvernement que ce soit, la meilleure des politiques et la plus utile à ceux qui la font, c'est la bonne gestion des intérêts du pays. J'avais ouvert plus de mille conférences libres à ceux qui se proposaient d'étudier des matières d'enseignement, mais c'est de politique qu'on voulait parler. Est-on bien satisfait aujourd'hui de tous les excès de langage commis dans les réunions publiques et dans les journaux? J'en doute, puisqu'on a récemment proposé une nouvelle loi sur la Presse. Depuis 1819, on cherche le remède de tous les côtés et on ne le trouve pas. Il faut se résigner, si l'on est ministre, à recevoir beaucoup de coups sans les rendre. Je n'admettrais, maintenant comme il y a

vingt-cinq ans, qu'un système, les communiqués, à la condition qu'ils ne fussent que le redressement très précis, mais toujours courtois, d'un fait faux, et j'en ai usé sans « remplir un journal de ma prose, et sans l'injurier ou le calomnier à ses frais* ». C'est par ces derniers mots que M. Jules Simon juge les communiqués. Mais cette définition ne m'a jamais été applicable.

M. Pinard voulut inaugurer son Ministère de l'Intérieur par des procédés nouveaux qui eussent fait de lui pour la presse ce que le Minisire des Finances était justement, pour les crédits budgétaires : le contrôleur de ses collègues. Contre cette prétention, j'écrivis à l'Empereur, le 8 décembre 1867 :

« Sire,

« Au dernier Conseil, M. le Minisire de l'Intérieur a voulu faire accepter la règle qu'il n'enverrait de communiqués aux journaux qu'autant qu'ils seraient fort courts et que de longs communiqués seraient remplacés par des articles dans les journaux du Gouvernement. J'ai déjà répondu hier à cette thèse; je demande à l'Empereur la permission d'y revenir, car la mesure proposée me paraît désastreuse.

« L'arme la plus efficace que l'Empereur possède contre la presse, c'est le communiqué. A l'aide du communiqué, nous portons la guerre en pays ennemi et nous nous établissons au centre des positions de l'adversaire. Le communiqué, en effet, parle aux lecteurs mômes de l'opposant, dans son propre journal, et la réponse va droit à

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