‹ Notes et souvenirsChapitre 19 sur 38 · Jules ï^imon, Annuaire de la Presse française pour · texte numérisé non relu

Jules ï^imon, Annuaire de la Presse française pour

ceux qui ont besoin de la recevoir. Qu'importe aux abonnés de Y Univers un article du Constitutionnel ou de la Pairie; ils ne le lisent pas, et ceux qui lisent ces deux journaux n'ont pas besoin d'être édifiés sur la valeur d'une assertion de Y Univers,

« Que le communiqué soit court, c'est à souhaiter; mais doit-on décider à priori qu'il n'aura que quatre ou cinq lignes. Ces mots : « jamais » ou « toujours » sont terribles, parce qu'ils empêchent de se plier aux circonstances. La loi accorde à tout particulier nommé dans un journal le droit de répondre en un nombre de lignes double de celui où se trouve l'attaque. Le gouvernement ne va jamais jusqu'au bout de son droit.

« Mais qui sera juge de l'étendue du communiqué? Le Ministre intéressé et qui est responsable devant Votre Majesté de la bonne gestion de ses affaires. Si l'Intérieur prétend couper et réduire à son gré, c'est un ministre arrivé de la veille qui, contrairement à la Constitution et à votre volonté expresse, intervient dans les affaires les plus intimes d'un de ses collègues. C'est lui qui Tarme ou le désarme devant le public. En un mot, c'est le Ministre de l'Intérieur maître de la bonne renommée et des intérêts les plus graves de ses collègues.

« L'Empereur ne veut pas cela. Je supplie Sa Majesté de persévérer dans cette volonté et de ne pas admettre la règle de M. Pinard. Avec cette règle, M. Haussmann n'aurait pas éteint, comme il l'a fait souvent, le feu de ses adversaires, et comme nous venons de le faire dans Tincident Dupanloup.

a L'Empereur a prescrit l'organisation de la défense dans chaque ministère; voilà encore une vérité utile et

pratique, à la condition que nous ne regardions pas comme suffisant de faire rédiger des articles pour la presse semiofficielle.

« Les journaux opposants sont de toutes les couleurs et se détestent entre eux; on peut donc toujours en trouver quelques-uns qui acceptent avec empressement ce qui est désagréable à leur voisin.

« Quant à la petite presse, sans lui rien demander, il suffirait d'avoir, de temps à autre, de l'esprit pour elle; elle prêterait momentanément sa publicité en échange. Pendant la récente campagne contre M. Dupanloup, quelques articles jetés dans la boîte du Figaro et du Charivari ont passé.

« Dans la guerre que nous soutenons, nous n'avons que de la grosse cavalerie et des troupes de ligne : il nous faudrait des fourrageurs.

« Le rire, en France, est une arme très sérieuse et le Gouvernement ne sait pas rire.

« M. Baroche se récrie contre l'immoralité d'un pareil procédé. Je ne vois pas pourquoi une honnête femme ne serait pas en même temps une femme d'esprit.

« Notre devoir est de faire les affaires du pays; mais, pour y réussir, nous avons besoin d'éclairer l'opinion en l'allant chercher, selon les besoins et les circonstances, dans tous les lieux suspects qu'elle hante parfois. »

11 est certain que l'inutile coup d'État de 1851, la dictature qui le suivit et le principe mal compris de l'autorité avaient fait entrer le Gouvernement impérial dans une voie dangereuse. Si revenir à Louis XIV en plein xîx° siècle était une erreur partagée par beaucoup d'esprits, après les

malheureux événements de i848, il était prudent de s'affranchir le plus tôt possible des suites de cette transformation. L'Empereur avait bien dit qu'un jour la liberté couronnerait Tédifice. Mais il y avait des impatients qui ne voulaient pas attendre et des officieux dont le régime autoritaire faisait la fortune. La lutte entre eux prolongea ce régime et les concessions successives faites par le Gouvernement ne firent pas oublier ses origines. J'étais de ceux qui désiraient que l'Empereur persévérât dans la voie ouverte. Mon premier discours à la Sorbonne se terminait par ces mots :

« L'homme le plus véritablement libéral de l'Empire, c'est l'Empereur. »

Ils firent scandale dans la presse opposante qui, chaque jour, parlait de pouvoir absolu. De sa part c'était naturel. Mais je m'étais exprimé ainsi, d'abord parce que je croyais dire une vérité qu'autorisaient mes très libres entretiens avec le Prince; ensuite parce que je voulais que celle parole, connue de l'Empereur avant qu'elle fût prononcée et dont il ne m'avait pas demandé la suppression, l'engageât lui-môme dans cette voie et y entraînât son gouvernement.

On a vu dans ces Notes que j'avais, plus d'une fois, insisté auprès de lui sur la nécessité de continuer l'évolution libérale. Malgré mon intention bien arrêtée de ne pas mettre les pieds sur le terrain de chasse de mes collègues, plusieurs d'entre eux avaient le sentiment que je n'étais pas des leurs, et ils ne le cachaient pas. Au dehors, on le comprenait aussi. Ernest Picard, un des Cinq, me dit un jour : « Pourquoi n'êtes-vous pas avec nous? Vous êtes le meilleur soutien de ce gouvernement. » Je répondis, comme

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je le devais, à cette étrange ouverture, qu'en tout je faisais mon devoir et jamais d'intrigues.

La politique étrangère a tué le premier Napoléon ; elle a été aussi fatale à son neveu. Je n'ai point de révélation à faire sur cette politique, car je n'en ai connu que les effets, tout se décidant sur ces questions entre l'Empereur et deux ou trois de ses ministres. Je parlerai seulement du peu que j'ai pu voir ou entendre.

Il ne m'appartient pas de rien dire de la guerre de Crimée, que nous avons expiée en 1870 par la politique prussienne du tzar, ni de la guerre d'Italie, qui a crée à nos portes un royaume dont on ne pouvait soupçonner l'ingratitude. J'étais en ce temps-là parmi les spectateurs et je ne fus pas plus instruit, au sujet de ces grandes tragédies, que le commun du public. Mais j'avoue avoir vu avec plaisir l'expédition de i8o9, qui était la continuation de la politique traditionnelle de la France. L'idée de faire des États italiens une fédération se trouve déjà dans les Mémoires de Sully, dans les projets de Richelieu en iG31, dans ceux des ministres Chauvelin en 1735 et d'Argenson en 1746*. Tout promoteur qu'il fût de l'alliance autrichienne, Choiseul arrêta une armée impériale qui marchait sur Gênes, et écrivit au prince de Kaunitz : « Mieux vaudrait que la France perdît deux provinces, plutôt que d'essuyer

I. Voyez Flassan, Histoire de la Diplomatie, 2* édition, l. V, p. 315; Mémoires de d'Argensoriy t. IV; les deux volumes de Maurice de Saxe el le marquis d'Argensorij par le duc de Broglie, 1891.

un manque de considération. » De nos jours, sous Louis- Philippe, Casimir Perier occupa Ancône pour arrôler les Autrichiens dans la Romagne. En 1849, semblable question se présenta. Louis-Napoléon donna suite à Texpédition de Rome préparée par le général Cavaignac, afin d'empêcher le même ennemi de s'établir dans Tltalie centrale. Méconnaissant les origines de cette expédition, on accuse le Prince Président d'avoir inauguré la politique de protectorat du pape qui, en se prolongeant, nous a été fatale. On oublie qu'elle lui était imposée par la Chambre et par tout son ministère, où siégeait M. de Falloux, le représentant de nos catholiques les plus ardents. Durant trois siècles, nous avions de ce côté combattu les Allemands et les Espagnols pour sauver l'Italie et nous-mêmes de leurs mains. Nous ne pouvions pas plus, en 1859, abandonner nos alliés de la Crimée et permettre aux Autrichiens d'entrer à Turin, ce qu'ils eussent fait sans peine, si nous ne les avions arrêtés court en nous plaçant sur leur flanc gauche à Alexandrie. Et, après Solférino, l'Empereur n'eut-il pas le devoir impérieux de signer le traité de Villafranca, quand la Prusse agitait l'Allemagne pour la précipiter sur notre frontière du Nord-Est dégarnie*, et que l'Angleterre, afin de conserver contre la France « sa maréchaussée d'Autriche», faisait de grands préparatifs maritimes? On lui reproche d'avoir créé une Italie unitaire; il voulait en faire, sous la présidence du pape, aux termes mêmes du traité de Zurich, une confédération qui serait restée l'utile alliée de

1. Malgré • rhumiliation d'Olmùtz -jqui avait laissé au cœur des Prussiens une haine profonde contre l'Autriche, ceux-ci furent, en 1859, sur le point de l'aider contre la France. De Moltke, alors aide de camp du prince Frédéric-Guillaume, fut chargé de rédiger un plan d'opérations pour une armée prussienne qui interviendrait en Italie.

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