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Voyez Mém. du maréchal Randorif t. II, p. i4i

tendit plus tard que le Ministre de la Goarre a^raR foniwllement déclaré à TEmpereur son impaissance à réonic ma armée sur le Rhin. Le maréchal Randon s*étaiC au eonlrun engagé à rassembler en un mois quatre cent cinquail» mille hommes et à mettre immédiatement en marche quatre-vingt mille soldats éprouvés» J*ai Ta ce projet de mobilisation et, plus tard, j'ai recueilli cette parole prononcée par Bismarck au Reichstag, le 16 janvier 1814: u L^addition d*un corps français aux nombreoaea troupes de TAliemagne du Sud nous aurait aussitôt forcés de convfff Berlin et de renoncer à tous nos succès en Autriche '. »

L'année 1867 fut encore celle des « angoisses patriotiques »; la question du Luxembourg faillit amener la guem avec la Prusse. Aussi songea-t-on à augmenter nos foroee militaires et à donner à nos soldats Tarmement qui leur manquait. Depuis vingt ans, les Prussiens avaient le fusil i aiguille, et j*ai vu, en 1865, une lettre d*uti gros industriel allemand qui offrait au Gouvernement français de lai vendre le secret de la fabrication d'un fusil perfectionné. Mais, pour celte transformation de notre outillage nulitaire, il aurait fallu supprimer Tesprit de routine du comité d*a^ tiilerie, dont le président était le général Le Bœuf, entreprendre des essais (jui eussent exigé beaucoup de temps, et demander au Corps législatif des millions qu'il n'aurait point donnés. Ce ne fut qu'après Sadowa qu'il accorda

1. Voyez aux Mémoires du maréchal Randon^ t. 11, p. 148, une lettre fia général de Miribel, alors capitaine d'artillerie, qui travailla au plan de mobilisation du maréchal.

cent cinquante millions pour le nouvel armement, et dans le courant de 1867 que nous eûmes les premiers chassepois. Trois ans après, au siège de Paris, il n y en avait pas encore assez pour en donner à ceux qui devaient garder le rempart.

Puisque nous n'avions pas de fusils, il fallait au moins avoir des canons capables de tenir tête à Tartillerie allemande. Un jour je dis au maréchal Niel, alors ministre de la Guerre : « Monsieur le maréchal, notre armée possède « à peine un canon et demi par mille hommes ^ et les Prus- « siens en ont trois. » — « On ne tire que trop de coups de « canon, me répondit-il. Pour approvisionner les pièces, il « faudrait d'innombrables voitures et ces impedimenta em- « pécheraient de marcher. » — « Leurs canons, repris-je, « se chargent par la culasse, ce qui leur permet de tirer . « plus vite et mieux. » — « Bah! ce sont des mouvements w d'horlogerie qui se détraquent. » Mon fils Albert m'a raconté qu'à la bataille de Beaumont, il se trouva, avec son bataillon de turcos postés comme soutiens, en arrière d'une batterie française dont les boulets ne pouvaient atteindre la ligne prussienne. Le commandant, impatienté d'avoir de si mauvais instruments entre les mains, avança ses pièces de cinq cents mètres. Un quart d'heure après, elles étaient toutes démontées.

Pour le recrutement de l'armée, un projet de loi fut préparé au Conseil d'État.

1. Le chiffre réglementaire était de deux bouches à feu par miUe hommes.

Lettre du 7 février 1867.

i' Sire,

« Le projet du Conseil d'État renferme deux choses très impopulaires : la prolongation du service jusqu'à trente ans, rimpossibilité pour un homme du contingent de se marier avant cet âge, à moins d'une autorisation que les bureaux peuvent bien refuser. Il importe de ne pas blesser à ce point l'opinion du pays.

« Dans un état conçu abstractivement, le principe juste et démocratique, c'est que tout le monde paye la dette du service militaire. Aussi, en théorie, j'aurais parfaitement accepté que tout le contingent passât deux ou trois ans sous les drapeaux, même les dispensés universitaires; et aussi les dispensés ecclésiastiques, car le clergé n'aurait pas les idées qui le dominent, si ses recrues, au lieu d'être élevées à part, soigneusement séquestrées du reste du peuple, étaient pour un temps plongées dans la vie nationale et trempées de patriotisme.

« Mais la position géographique de la France, les principes qu'elle représente dans le monde, les rancunes, les envies qui l'entourent, les partis qui la divisent, tout oblige à prendre au principe posé, non ce qui satisfait la théorie, mais ce qui répond aux besoins.

« 11 faut à la France une armée fortement constituée et puissante; la conscription la donne, et, si Votre Majesté insiste, elle forcera bien les administrateurs à abréger leurs formalités et à trouver les moyens de faire partir les conscrits le i*^*" janvier, en les faisant tirer trois mois auparavant. La raison qu'on nous a donnée, que dans l'intervalle

ils grandissent, est puérile. D'ailleurs on pourrait reculer d'une année Tâge du tirage, ce qui donnerait des hommes plus forts.

« Si, d'un autre côté, l'Empereur ne libère qu'au 31 décembre de la sixième année, il aura absolument les mêmes forces qu'aujourd'hui, avec ce bénéfice vis-à-vis de l'opinion de paraître diminuer, et de diminuer en eflfet, d'une année la servitude militaire.

« Reste la garde nationale mobile, dans laquelle l'Empereur propose si judicieusement de verser les hommes dont on voulait former une réserve. Vous pouvez, Sire, lui demander hardiment neuf ans de service. Personne n'en murmurera parce que ce service, commandé pour la sécurité nationale, se réduit à des réunions et à des exercices qui ne mettent aucune profession en péril. Vous aurez ainsi les avantages du système prussien, la Landwehr provinciale, sans ses inconvénients, puisque en cas de danger public, la garde mobile sera répartie dans les dépôts de l'armée active. Mais n'interdisez, Sire, le mariage à aucun homme de cette réserve.

« On nous a dit qu'un soldat marié est un soldat perdu. C'est une erreur; témoin les gendarmes qui, au besoin, se font tuer bravement. Si tous les règlements militaires répugnent à appeler un homme marié sous les drapeaux, c'est que l'intérêt social s'oppose à ce que la famille nouvellement fondée soit privée de son chef, à temps ou à toujours. Mais cet intérêt aura satisfaction si Votre Majesté décide que la société, qui bénéficiera du dévoûment de ces hommes, viendra en aide aux familles nécessiteuses pendant la durée de la guerre, qui ne peut plus être bien longue, et que, s'ils succombent, elle recueillera leurs enfants. C'est

une loi de Solon et d'Athènes. Elle n'est pas moins bonne pour venir de si loin.

w On dira de cette proposition qu'elle est une prime au mariage. Tant mieux, Sire, puisque les mariages nous font défaut.

« 11 est encore une grosse question, celle de l'exonération.

« L'exonération a pour conséquence de faire une armée de prolétaires, puisque quiconque peut disposer de deux mille trois cents francs s'exempte de servir.

« Un jour, j'ai proposé à l'Empereur de proportionner le chiffre de l'exonération au taux de la fortune. Ce serait dans l'exécution bien difficile. Mais qu'au moins, si l'on peut se racheter de la caserne et de la discipline du régiment, on ne puisse pas, en cas de péril national, payer avec des écus la dette du sang. En conséquence, les exonérés devraient faire partie de la garde mobile, comme le voulait la loi de 1831 (art. 150).

<( Que l'Empereur me permette encore de placer sous ses yeux quelques mots de cette loi du 22 mars 1831 sur la

garde nationale : « Elle est instituée pour maintenir

« l'obéissance aux lois, seconder l'armée de ligne dans la « défense des frontières et des côtes, assurer ^indépendance « de la France et V intégrité de son territoire, » Or, l'indépendance de la France et l'intégrité de son territoire pouvant être conquises au delà des frontières, ce texte remplacerait avantageusement celui qui est proposé pour borner, au temps de la guerre, le service de la garde mobile à l'occupation de nos places fortes. »

« De l'Empereur, etc. »

Autre lettre du 20 avril 1867.

« Sire,

a En 1861, j'ai publié un livre où je disais :

« L*unité de Tltalie est faite et nous ne devons en con- « cevoir aucun souci ' . Celle de TAllemagne se fera peut-ôlre, « mais contre celle-ci nous aurons des précautions à « prendre, parce que les traités de 1815 ont ébréché notre « frontière et semé devant nous, de Strasbourg à Mézières, « des menaces et des périls. »

« Ainsi, Tan dernier, je proposais de demander à TAutriche la Vénélie pour les Italiens, et de mettre en échange cinquante mille hommes, pour TAutriche, en observation à Metz.

« Aujourd'hui l'union est faite en Allemagne, ou peu s'en faut. Nous sommes en présence d'un État jeune, ambitieux, qui veut être une grande puissance continentale et une grande puissance maritime, qui, sans la Russie et l'Angleterre, serait bientôt à Copenhague; qui, sans la France, irait bien vite au Texel; qui, enfin, ne sera assuré de garder ce qu'il tient, de prendre ce qu'il désire, qu'après avoir humilié la France comme il a humilié l'Autriche. Pour une époque plus ou moins rapprochée, la guerre est inévitable; non pas que je prétende que les Prussiens attaqueront Strasbourg et Metz; mais leur remuante ambition les jettera dans quelque entreprise où ils nous trouveront nécessairement devant eux.

« L'Empereur se souvient de l'agitation faite il y a

1. A la date de cette lettre, je pouvais parler ainsi. Bismarck n'avait pas encore enlacé ritalie dans ses filets et constitué cette « ligue de la paix », plus meurtrière qu'une grande guerre pour les populations de l'Europe et leurs finances.

i34 NOTES ET SOUVENIRS.

quelques années en faveur de la flotte allemande. Elle fut aussi vive et bruyante que ragitation d'aujourd'hui pour Tunité germanique. Le public en France a compris ce danger; et bien qu'on ne sache pas le mot de Frédéric- Guillaume : « Il faut que j'aille à Paris faire sauter le pont d'Iéna ». on a deviné d'instinct tout ce qu'il y a d'envie et de haine contre nous à Berlin.

« On a dit ce matin le contraire à Votre Majesté. L'Empereur doit savoir par le Préfet de police ce que pensent les ouvriers de Paris des rodomontades de la Prusse et, par les préfets des départements, quelles sont les dispositions des esprits, surtout dans l'Est. Pour le moment, Tantagonisme s'établit au sujet du Luxembourg. La cession ou Tabandon de cette petite province ne suffira pas pour calmer l'agitation ; il nous faudrait, au moins, avec Luxembourg, les autres places de Louis XIV, Sarrelouis, Landau et leur territoire. Ces villes, en redevenant françaises, couvriraient notre vraie ligne de défense, et les forteresses du Rhin allemand perdraient leur caractère offensif en perdant leurs postes avancés contre nous.

« Mais la question entre l'Allemagne et nous ayant été, pour le moment, posée à Luxembourg, elle devra y ùlre résolue. Que ce soit dans quinze jours ou dans six mois, c'est Taffaire des diplomates, mais ce qu'il faut, c'est que les Prussiens sortent de cette place où ils restent contre tout droit. La France ne peut les y tolérer. Nous essayons d'arriver à l'évacuation par des négociations séparées; soit. Un congrès m'inspirerait des craintes.

« Si l'Autriche est intéressée à ce que nous affaiblissions la Prusse, la Russie n'est peut-être plus disposée, comme en 1827, à nous laisser prendre Mayence en échange de

Constanlinople, que nous n'avons pas envie de lui donner, et il y a lieu de craindre qu'elle ne fasse plutôt, avec la Prusse, quelque marché analogue.

« L'Angleterre désire la paix, mais elle ne nous soutiendra dans aucun projet qui tendrait à nous donner le Rhin. Nous pouvons espérer son appui pour fînir pacifiquement la question du Luxembourg, et il ne lui déplaira pas que nous y trouvions peu d'honneur; nous l'aurions contre nous à coup sûr, si nous voulions prendre pour frontière le grand fleuve, de Strasbourg à Cologne, car la Belgique serait alors bien près de nous appartenir, et l'Anglelerre ne consentira jamais à nous voir dans Anvers, à moins que d'immenses succès ne nous en ouvrent la porte.

« Je sais que, depuis six mois, on dit à l'Empereur : « Prenez la Belgique ». On peut terminer une grande guerre à Bruxelles; il serait très périlleux de la commencer là.

« Par toutes ces raisons, je ne pense pas que nous devions nous prêter à un congrès où nous courons le risque de nous trouver deux contre trois, à moins d'être assurés d'avance des résolutions qu'on y prendra. L'Empereur, en effet, ne pourrait rester sous le coup d'une décision, fût-elle de l'Europe entière, qui maintiendrait les Prussiens dans la forteresse.

« La révélation faite par M. de Mouslier de la circulaire conGdentielle qui représente les Prussiens comme montant la garde à Luxembourg au nom de l'Europe, pour servir de menottes à la France, est la résurrection en 1867 de ces traités de 1815 que le pays croyait morts, et une insulte qu'il ne supportera avec patience que dans la pensée que Votre Majesté en prépare sûrement la réparation.

« En résumé, si un avis m'était demandé, je dirais : « Faire traîner les négociations en longueur, puisqu'il nous faut gagner du temps; mais nous y engager le moins possible et éviter de leur donner la tournure d'un congrès. Si les Prussiens évacuent la forteresse, laisser le roi de Hollande en faire ce que bon lui semblera, même s'entendre avec le roi des Belges s'il peut en venir à bout; mais ne pas accepter les deux mauvaises places dont on parle, qu'il faudrait payer il millions, et qui ne nous serviraient à rien, les grands dangers n'étant point par là. A raison même de cette acquisition misérable, nous deviendrions partie intéressée au traité et nous aurions les mains liées légalement pour l'avenir. Il serait plus digne de l'Empereur et de la France de dire, quand même on ne v oudrait pas aller plus loin : a Les Prussiens étaient contre « le droit au Luxembourg, je les en ai fait sortir; cela me « suffît. Je n'ai pas besoin de deux bicoques pour rançon « de l'unité allemande. »

« Dans le cas où ils refuseraient l'évacuation, contrairement à l'avis des puissances, négocier avec l'Autriche en lui promettant la Silésie; avec la Hollande, en renouant l'alliance de Henri IV et de Richelieu;

« Avec le Danemark, en lui promettant le Schles\vig et Alsen ;

« Avec la Russie en lui oflVant Posen, ce qui serait un dernier service rendu à la Pologne.

« En un mot renouveler les alliances de 1756.

« J'ajoute, pour les financiers, que c'en est fait de la puissance commerciale, jusqu'au jour où la France aura obtenu des satisfactions qui lui donnent pleine sécurité pour l'avenir. A ce compte, le Palatinat, la vallée de la

Saare el le Luxembourg suffisent, car à Mayence, à Coblentz et à Cologne, la France serait une menace pour FAUemagne et pour la Hollande, comme les Prussiens à Landau, à Sarrelouis et à Luxembourg sont une menace pour la France et pour les Pays-Bas.

« Or, entre deux grands pays, ces positions offensives et menaçantes sont toujours une cause de guerre, et c'est à la paix, à une paix durable, que 1 Empereur et le monde veulent aller.

« 11 me reste à supplier Votre Majesté de me pardonner cette longue lettre.

it De l'Empereur, etc. »

L'affaire du Luxembourg .s'arrangea à peu près. Nous n entrâmes pas dans la forteresse, mais les Prussiens en sortirent et ses murs furent démolis.

Les trois années suivantes furent employées par les Allemands à préparer leur guerre contre la France, el, par nous, à fabriquer des cliassepots et des mitrailleuses qui devaient renouveler, pensait-on, les merveilles du canon rayé pendant la campagne d'Italie. Surtout, on discuta, dans les Chambres et dans la presse, les moyens de faire passer le pouvoir aux mains du tiers-parti. Appelé, en mars ou avril 1869, dans la commission du budget qui venait de lire au Moniteur une lettre de l'Empereur pour la célébration du centenaire de Napoléon I", j'y trouvai plusieurs membres, entre autres Segris et Louvet* qui, Tœil irrité, la voix haute, marchaient à grands pas et

i. M. Louvet était ce maire de Saumur qui, en 1855, avait offert à TEmpereur, pour les couches de l'Impératrice, une ceinture de la Vierge, relique de l'église du Puy-Notrc-Dame, près de Saumur.

disaient, de manière à ce que je pusse les entendre : « C'en est trop, il faut lui lier les mains ». Il s'agissait de donner aux médaillés de Sainte-Hélène, français et étrangers, une pension de 250 francs et, comme ils étaient encore très nombreux, la dépense allait être considérable *. Ce jour-là, les chefs du tiers-parti décidèrent de passer à Faction, et, trois mois plus tard, TEmpereur se remettait entre les mains « des hommes sans prestige » qui se donnèrent aux yeux de l'Europe le tort de provoquer la guerre, qui ne surent pas la préparer et qui la conduisirent si mal.

Le 6 juillet 1869, cent seize députés se déclarèrent prêts à soutenir de leur vole ou de leur parole une interpellation dont le but était de forcer la main du Gouvernement sur plusieurs questions parlementaires. Le lendemain, au Conseil, la discussion fut orageuse et il fut émis des propositions qui sentaient la poudre. Rentré au Ministère, j'envoyai à l'Empereur la lettre suivante (7 juillet) :

« Sire,

« Dans les circonstances où nous sommes, tous vos serviteurs, môme le moins autorisé, vous doivent leur opinion nettement établie.

« Voici celle que je me suis formée, à la suite de la discussion d'aujourd'hui, mais que la délibération de vendredi pourra modifier.

« i° 11 me semble mauvais de renvover la Chambre avant qu'elle ait achevé l'œuvre pour laquelle Votre Majesté l'a appelée, la vérification des pouvoirs;

i. CV'lait une dépense annuelle de onze à douze millions qui ne A^v,^[l diminuer que lentement. Aujourd'hui, en 1892, plusieurs de ces >ns sont encore payées.

a 2® li me semble mauvais que trente ou quarante députés restent six mois sans titre ni mandat, et autant de collèges électoraux sans représentants légitimes;

« 3" Surtout, il me semble très fâcheux qu'une Chambre qui compte au moins deux cent dix députés dévoués à la dynastie soit, dès sa première session, renvoyée divisée, mécontente, à la suile d'un dissentiment avec le Gouvernement, et sans avoir eu l'occasion de montrer une seule fois ses véritables sentiments.

« Mais, comment sortir de la situation où la majorité s'est mise?

« En acceptant bravement, au lieu de le fuir, le débat qu'on n'évitera point. M. Thiers a fait son discours et il le placera à n'importe quel moment, sans que personne puisse l'en empêcher. Ne Ta-t-il pas prononcé déjà, le jour où il a réclamé « les libertés nécessaires » ?

« L'Empereur a demandé à la Chambre d'exprimer ses vœux.

« Elle répond en indiquant un désir qui ne peut ôtre satisfait que par une modification à la Constitution.

« Si elle avait inséré dans un projet de loi un amendement de ce caractère, ce serait inconstitutionnel. Mais le vœu, présenté à l'Empereur, d'étudier une modification à introduire dans une constitution qui a été déclarée perfectible, paraîtra difficilement un acte contraire à la Constitution, surtout quand ce vœu a été, dans une certaine mesure, provoqué à l'ouverture de la session par les paroles du Ministre d'État qui ont entraîné l'adhésion de tant d'amis personnels de l'Empereur (28 juin).

« En conséquence, je serais d'avis :

« 1** Que rinterpellation fût reçue, à condition qu'elle

i40 NOTES ET SOUVENIRS.

serait discutée après la vériOcation de toutes les élections, pour qu'aucun député ne fût privé de son droit dans ce grand débat;

a 2° Que les ministres démontrassent hautement que la première demande nécessiterait un plébiscite qui renouvellerait l'agitation dans le pays et dont les auteurs de l'interpellation ne veulent môme pas;

« 3** Qu'on déclarât en môme temps que le Gouvernement est disposé à chercher, dans les vœux présentés et dans ses propres méditations, ce qui paraîtra réalisable;

« 4° Que le Sénat sera saisi, dans l'intervalle des deux sessions, des propositions qu'un examen attentif aura fait considérer comme nécessaires.

« Je pense que cette double déclaration serait le pont proposé par Sa Majesté l'Impératrice, pour faire revenir au Gouvernement un grand nombre de signataires qui se trouveraient ainsi désintéressés honorablement.

« Si, au contraire, la majorité restait acquise à l'interpellation, telle qu'elle est en ce moment formuh^e, les ministres donneraient leur démission et l'Empereur reconstituerait, avec des éléments nouveaux, un cabinet composé de manière à désintéresser la Chambre, ou résolu à provoquer le plébiscite qui condamnera la majorité.

« Si j'avais à opter pour l'un des deux partis, je voterais pour le premier, car je préfère la méthode des Anglais, qui interprètent leur vieille constitution sans y loucher jamais, à la méthode française qui consiste à faire tous les dix ans une constitution nouvelle.

« En un mol, à la stratégie silencieuse dont le Sénat serait le théâtre, je préfère une baiaille vaillamment soutenue, là même où elle doit être gagnée, au Corps législatif;

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bataille véritable et qu'il vaut mieux livrer dès le début de la législature, pour déblayer le terrain et avec Tespoir fondé d y conquérir la majorité. »

L'Empereur était fataliste; arrivé au pouvoir après les saturnales de 1848, il croyait en son nom et à sa mission pour rétablir Tordre si profondément troublé, mais il acceptait aussi les leçons de la vie. Malgré son peu de goût pour le gouvernement de la France par les assemblées, il avait trop de lumière dans Tesprit pour ne pas penser qu'un temps viendrait où il faudrait faire la pari de la liberté, et il s'approcha pas à pas du moment où cette nécessité se manifesterait. Il la crut arrivée en 1869. Le 12 juillet, un message impérial annonça la présentation d'un projet de sénatus-consulte conforme aux demandes du tiers-parti. Ce jour-là se tint le dernier Conseil de Gouvernement auquel j'assistai. L'Empereur demanda leur démission aux trois membres politiques, Rouher, Baroche et Vuitry : le premier, qui allait être dédommagé par la présidence du Sénat; le second, qui fut très irrité de ce renvoi; le troisième, qui le désirait depuis longtemps. C'était l'abdication du Prince, car il ajouta ces mots significatifs : c< J'accepte tout homme, toute idée; je me réserve seulement pour combattre la révolution! » Ce sont les dernières paroles officielles que j'entendis sortir de sa bouche. Atteint d'une maladie incurable et fatigué de l'opposition que lui faisait le tiers-parti, il lui abandonnait tout. La pensée de sa mort prochaine, prévue dès 1867 par Bismarck \ se mêlait à celle de sa fin politique. Le 7 octo-

l. Durant les négociations relatives au Luxembourg, Bismarck avait déjà fait entrer dans ses combinaisons politiques la mort prochaine de rEmpereur, laquelle amènerait selon lui, en France, des dissensions intestines qui faciliteraient tous ses projets contre nous.

bre 1869, il fit remettre au président du Sénat une enveloppe cachetée d'un double sceau, avec cette suscriplion d'une écriture pénible et peu lisible : Lettres patentes nommant le Conseil de régence. Deux mois après, il .confirmait son abdication politique, par la lettre du 27 décembre, où il écrivait à Emile OUivier, en lui offrant la présidence du Conseil, de choisir les personnes qui pourraient former avec lui un cabinet représentant fidèlement la majorité du Corps législatif.

Après le Conseil du 12 juillet, les ministres en exercice qui avaient, suivant Tusage, donné leur démission, furent chargés de pourvoira Tadministration des affaires jusqu'à l'arrivée de leurs successeurs. C'est à ce titre que, le 17 juillet, j'adressai à l'Empereur, avec la lettre suivante, un projet de décret depuis longtemps étudié :

« Sire,

« Le Conseil impérial vient d'adopter à l'unanimité, moins M. Delangle, le projet d'organisation, à Paris d'abord, demain, si Votre Majesté le veut, dans toutes les grandes villes industrielles, d'un large système d'enseignement des sciences administratives et économiques.

« Je supplie l'Empereur de vouloir bien signer le renvoi de ce projet de décret au Conseil d'Étal.

« J'espère avoir, par là, servi l'Empereur et le pays, jusqu'à la dernière minute de ma vie ministérielle, car votre Gouvernement, Sire, peut à présent exécuter ce que, depuis quatre-vingts ans, personne n'a su accomplir, bien que tout le monde le demandât! Dieu accorde do longs jours à Votre Majesté.

« De l'Empereur, etc. »

Le môme jour, 17 juillet, je faisais mes adieux au Conseil impérial. M. Charles Robert, secrétaire général du Ministère, présent à cette séance, en a rédigé le procès-verbal que je copie :

« Messieurs,

« C'est la dernière fois que j ai Thonneur de vous présider {mouvement dans VassembUe)^ et je veux vous exprimer les sentiments avec lesquels je me sépare de vous. Lorsqu'il y a six ans, je venais, obscur et inconnu, prendre possession du Ministère auquel l'Empereur m'appelait, j'ai reçu de vous, Messieurs, qui occupiez dans l'État de hautes situations et dont les noms étaient entourés d'une notoriété acquise par d'éclatants services, un accueil que je n'oublierai jamais. Vous m'avez tendu la main et accordé votre concours. Avec vous, pendant ces soixante-treize mois d'une administration laborieuse, j'ai cherché à servir les véritables intérêts du pays; du moins, toutes mes pensées, tous mes efforts ont été dirigés vers le bien public, et j'espère avoir votre estime [Oui, oui! bien plus que de l'estime ff). Messieurs, nous avons profondément labouré le champ scolaire et nous y avons jeté des semences qui fructifieront. Peu importe maintenant quel sera le moissonneur! Tout à rheure encore, vuos avez introduit un nouvel ordre d'études dans l'Enseignement supérieur, dans les Facultés de droit, la section des sciences administratives et économiques, et vous m'avez procuré ainsi le bonheur d'avoir pu, jusqu'à la dernière minute de ma vie ministérielle, travailler avec vous à de grandes choses. Je vous en remercie du fond du cœur, heureux de mêler ma reconnaissance à mes adieux. »

« Ces paroles ont été écoutées par le Conseil avec beaucoup d'émotion. Dès les premiers mois du Ministre, tout le monde s'était levé pour Tentendre. Des bravos et des applaudissements éclatèrent à la fin. M. le Premier Président de Royer, qui siégeait à côté du Ministre, voulut se faire l'interprète des sentiments du Conseil impérial : « Monsieur le Ministre, dit-il, malgré vos adieux, nous voulons croire encore que vous ne quittez pas le poste oii, depuis six ans, vous vous consacrez au service de l'Empereur et du pays. Mais s'il devait en être ainsi, le Conseil impérial, au moment de votre départ, vous dirait par ma bouche les sympathies dont il entoure votre œuvre et votre personne. Les réformes que vous avez entreprises, l'impulsion si vive donnée à l'instruction primaire, le caractère populaire et universel du mouvement que l'Université a provoqué et qu'elle dirige, les efforts communs du Ministre et du Conseil impérial pour élever les études, pour répondre aux besoins nouveaux qui se manifestent, pour suivre la cause du progrès dans tous les ordres d'enseignement, tous ces travaux, auxquels nous avons été associés, se présentent en ce moment à noire pensée. Laissez-nous croire que nous les continuerons avec vous, et, si notre attente devait être trompée, soyez sûr, Monsieur le Ministre, que vous emporteriez, non pas seulement cette haute estime que le Conseil impérial a toujours ressentie pour votre caractère, mais ses vœux pour le développement des institutions que vous avez fondées et le témoignage de sa gratitude pour les services éminents que vous avez rendus à l'instruction populaire, à l'Université, à l'Empereur et au paysî »

« Les membres du Conseil se sont portés alors autour du

L'EMPEREUR. I'i5

Ministre et lui ont serré la main avec une émotion que plusieurs ne pouvaient dissimuler. MM. de Royer, J.-B. Dumas, Michel Chevalier lui exprimaient leurs regrets avec une effusion toute particulière. Les membres du Conseil s'éloignèrent avec une tristesse qui n'avait rien d'artificiel, elle venait du sentiment vrai des conséquences graves que peut faire pressentir, à l'époque actuelle, le départ inattendu et inexplicable de M. Duruy.

Signé : « Charles Robert. »

n juillet 1869.

Je partis aussitôt pour ma maisonnette de Villeneuve- Saint-Georges * où, le soir, je reçus de l'Empereur la lettre suivante :

Palais des Tuileries, le 17 juillet 18C9.

« Mon cher Monsieur Duruy,

« C'est un des mauvais côtés de la situation actuelle que d'être obligé de me séparer d'un ministre qui avait ma confiance et qui avait rendu de grands services à l'Instruction publique.

« Si la politique n'a pas d'entrailles, le souverain en a et il tient à vous exprimer ses regrets. J'ai chargé M. Bourbeau, député, ue vous remplacer. J'espère vous voir un de ces jours, afin que vous me disiez ce que je peux faire pour vous témoigner ma sincère amitié.

<c Napoléon. »

i. Voyez, dans le livre de M. Ernest La visse : Un Minisire, Victor Duruy, les pages 160 et suiv., oii c»; retour à Villeneuve-Saint-Georges est narré par le témoin le plus autorisé. (Note de l'éditeur.)

Je répondis aussitôt :

Villeneuve-Sainl-Georges, 18 juillet 1869.

« Sire,

« Hier soir, j'ai reçu la lettre par laquelle Votre Majesté me faisait Thonneur de m*annoncer Elle-même qu'Elle m'a donné un successeur et qu'EUe désirait savoir ce que j'avais l'intention de lui demander comme témoignage de son auguste amitié.

« Je me disposais à répondre à FEnipereur que je ne désire rien; car, si j'ai beaucoup d'ambition pour mes idées, au triomphe desquelles j'ai consacré un travail de jour et de nuit pendant plus de six ans, je n'en ai aucune pour ma personne.

« Cependant, comme je ne me reconnais pas le droit de mettre, par une fausse Gerté, mes enfants dans la misère, et qu'il faut que je fasse une dot, si petite qu'elle soit, à ma fille qui a douze ans, je comptais prier Votre Majesté de me rendre les deux fonctions que j'occupais avant mon entrée au Ministère. Rien n'est plus facile, puisque je suis resté titulaire d'une chaire à l'École Polytechnique et que des nécessités de service, depuis longtemps prévues et décidées, peuvent faire dès demain un vide parmi les inspecteurs généraux.

« Mais, ce matin, j'apprends, par le Journal officiel, que je suis mis à la retraite,, et sur ma demande.

« Je n'ai pas fait celte demande qui, aux yeux de la France entière, me range au nombre des invalides, et je n'avais pas le droit de la faire, puisque je ne remplis pas les conditions légales d'Age ou d'infirmités.

« Mais cette déclaration officielle, qu'il n'est pas possible

à présent de retirer, ne me permet plus de reprendre mon poste d'Inspecteur général sur lequel je comptais pour l'avenir de ma fille, ni mes fonctions de professeur à rÉcole Polytechnique, seul legs que je puisse espérer faire un jour à mon fils, ancien élève de TÉcole Normale et qui s'est fermé toute autre carrière pour venir travailler auprès de moi.

« Après tout, ce n'est pas payer trop cher l'honneur que Votre Majesté m'a fait en m'appelant à servir le pays selon mes forces et avec des idées dont le succès, c'est là l'important, ne m'inspire aucune inquiétude.

« Il ne me reste donc qu'à demander à Votre Majesté de vouloir bien croire toujours au reconnaissant souvenir de celui qui demeure son très respectueux et dévoué serviteur.

Signé : « V. Duruy ».

Quelques jours après, sur les instances du nouveau Garde des Sceaux, M. Duvergier, jurisconsulte éminent dont je respectais la science et le caractère, j'acceptai un siège au Sénat que l'Empereur voulait bien m'offrir. Ma carrière publique était finie.

Suivant l'usage usité pour les morts politiques, je reçus de nombreuses lettres de condoléances; je n'en rappellerai que deux. La plus charmante fut un billet de la reine des Pays-Bas dont je crus ne pouvoir mieux reconnaître la gracieuse attention qu'en allant porter moi-môme la réponse à la Haye. La reine, toute française de cœur et grande amie de l'Empereur Napoléon III, était un esprit très élevé. Au courant de toute la politique européenne, elle redoutait déjà pour son pays les ambitions prussiennes et les machinations de Bismarck.

f'^ 148 NOTES ET SOUVENIRS.

Ud aulre lémoignage d'eslime m'arriva de plus loin encore. M. Vidal-Lablache, inspecteur d'académie à Toulouse, ra'éci'ivil en novembre I8fi9 : « Il y a deux mois qu'à Damas Abd-cI-Kader avait un long entretien avec mon lils; et le vieil émir ne cessait de déplorer la perle que fat!<ait l'Empereur en se privant de vos services. » Le glorieux soldat qui nous avait si longtemps dit^puté l'Algérie, aimait la France; mais, du fond de la Syrie, il ne pouvait pas voir qu'afin de parfaire le nombre de ministres exigés par ceux qui étaient en ce moment les maîtres au Corps législatif, le porlereuille de rinstmction publique leuravnit été nécessaire.

Je profitai des vacances qui m'étaient données pour faire un voyage en Orient. Je vis l'Kgyple, Smyrne, Coustanlinople et Athènes. A ConHlantinopIc, Je visitai le lycée de (jalata-Seraï, que je trouvai en pleine prospérité '. Dans une soirée que notre ambassadeur' voulut bien donner en mon honneur, je rencontrai le général et la comtesse Ignatieff. Celle-ci, très belle personne, me dit avec la grSce des grandes dames slaves : « Je vous présente. Monsieur, une de vos él(>vca «; et elle me conta qu'elle avait fait, à Saint-Pétersbourg, avec mes livres, son instruction historique. Je lui en garde un souvenir reconnais-

A Athènes j'eus la plus vive impression architecturale que j'aie ressentie dans tous mes voyages. Du haut d'un roc, qu'on a quelquefois appelé la tribune de Démosthèoe, je voyais à gauche la mer fuir, en scintillant, vers les rivages sonores de Salamine et du Péloponnèse que dominait, dans

. VovE/ lome I, p. 2") el »

L'EMPEREUR. 14îi

le lointain, la haute colline de rAcrocorinthe. A mes pieds était le temple de Thésée; à droite, le Parthénon; et dans les entrecolonnements de son portique, majestueux quoique mutilé, passaient tous les grands hommes du siècle de Périclès qui représentaient la plus haute expression du génie humain.

Naples me charma avec son golfe, Rome avec ses ruines colossales, Venise avec son église de Saint-Marc et les souvenirs de sa puissance perdue. C'étaient des réserves que je me préparais pour Tâge où les jambes ne marchent plus, mais où l'esprit vagabonde encore.

De retour à Paris, je pris au sérieux mes fonctions de sénateur et je présentai à la haute assemblée les deux projets de loi qui étaient comme l'achèvement de ma vie ministérielle'.

Cependant les événements politiques se précipitaient. Une nouvelle constitution, volée par le Sénat, supprimait le pouvoir constituant de cette assemblée, concession considérable, puisque, en brisant l'arme qui aurait pu servir au Prince à reprendre une partie de ses anciennes prérogatives , elle doublait l'abdication politique du 12 juillet 1869. Sanctionnée par le plébiscite du 8 mai 1870, celle constitution remettait décidément la France aux mains du tiers-parti et l'Empereur acceptait si bien cette condition de prince parlementaire qui règne et ne gouverne plus que, pour se mieux effacer, il évitait

1. Voyez au chapitre xiv, ci-dessus, tome II, p. 42 et suivantes.

ioO NOTES ET SOUVENIRS.

de correspondre trop souvent avec ses ambassadeurs*. C'étail conforme aux aspirations des esprits libéraux; mais pendant celte révolution intérieure, on n'organisait rien pour la sécurité des frontières, et les jours néfastes arrivaient.

La guerre de 1870 pouvait-elle être évitée? Sans doute, malgré Tastuce de Bismarck ; mais à la condition qu'il y eût, dans le Gouvernement et au Corps législatif, de la sagesse au lieu d emportement, et cette, modération était d'autant plus nécessaire que la transmission des pouvoirs de l'Empereur à son fils était rendue plus difficile par l'augmentation du nombre des républicains.

La candidature d'un prince prussien au trône d'Espagne était certainement une provocation pour la France qui, si un Hohenzollern avait régné à Madrid, se serait trouvée entre deux ennemis, l'un au nord, l'autre au sud ; depuis deux cents ans, même sous le roi Louis-Philippe, notre politique avait écarté ce danger. Mais, en 1870, la France eut le triple tort de déclarer la guerre, ce qui nous aliéna les neutres, et de ne l'avoir préparée ni par des alliances effectives, ni par des soldats. L'Autriche, il faut bien le dire, n'avait pris vis-à-vis de nous aucun engagement formel. Tne dépôche du comte de Beust au prince de Metternich, en date du 11 juillet 1870, le prouve nettement, et notre occupation de Rome nous aliénait les Italiens.

A l'intérieur, nos préparatifs ne furent pas plus sérieux. Déjà, en 18G8, la Chambre avait réduit d'un tiers la somme demandée par le maréchal Niel pour la fabrication de

1. Voyez, dans la piiblicalion do la Commission des papiers secrets, t. I, p. 110,1a lettre confidentielle du baron de Verdière, aide de camp du général Fleury, alors ambassadeur à Saint-Pétersbourg.

1 800 000 fusils à lir rapide, malgré ces paroles du Ministre : « Puissiez^-vous, Messieurs, n'avoir pas à vous repentir, d'ici, à quatre ou cinq ans, de votre imprévoyance. » Pour les places fortes, il fallait cent dix millions, on en accordait trente-six; pour Tartillerie, treize, on en donnait deux et demi ; nous avions trente-six escadrons de moins qu'en 1867 et la Commission du budget voulait qu'on en supprimât quatre encore. On n'organisait même pas la garde mobile. Le gouvernement demandait pour elle vingt-cinq millions que Ton réduisait à trois, avec cette condition que, pour les exercices, on n'imposerait pas à ces jeunes gens un déplacement de plus de douze heures, afin qu'ils ne fussent point obligés de passer la nuit hors de leurs villages ' ; précaution sans doute très morale et fort édifiante, mais qui ne tendait pas à faire des soldats rompus à la marche et aux fatigues. « Vous voulez, disait Jules Favre au Gouvernement, faire de la France une caserne? » A quoi le maréchal Nie! répondait : « Prenez garde d'en faire un cimetière. »

Comme beaucoup de ses compatriotes des bords de la Garonne, Niel était un homme d'esprit et un grand parleur. Sur toutes les questions, môme les plus étrangères à son métier, il avait une opinion bien arrêtée, fût-elle celle du moment. Moi qui trouvais déjà très difficile de mettre de la logique et de la lumière dans des projets longuement médités, je m'étonnais de ce savoir universel et imperturbable. Cette fois, il avait cent fois raison au Corps législatif; mais je ne crois pas qu'il nous eût sauvé en 1870,

1. Dans la discussion de la loi militaire, le maréchal Niel reproche à la Commission du Corps législatif de • ne vouloir pas admettre, pour la garde mobile, un déplacement de plus de douze heures •.

iu2 NOTES ET SOUVENIUS.

bien que très supérieur à celui qui le remplaça. Le maréchal Le Bœuf n'eut pas plus de succès à la Chambre, et, à la guerre, il aurait été probablement ce que Niel fut à Solférino, à la tête du IV* corps, l'homme des attaques décousues et « des petits paquets ». Les généraux d'armes spéciales n'ont presque jamais réussi dans le poste de commandant en chef.

Lorsque le maréchal Le Bœuf déclara aux députés qu'il faudrait pour la garde mobile trente-cinq ou quarante millions, la Chambre lui en accorda deux ; et, durant la discussion du projet qui portait à un million deux cent mille hommes nos forces militaires(18G8), la gauche déposa sur l'article 1®' un amendement pour la suppression absolue de l'armée permanente, proposition qui fut renouvelée encore plus tard. On remplaçait l'armée active par des gardes nationaux, astreints à faire l'exercice le premier et le troisième dimanche de chaque mois. Jules Simon, qui défendit l'amendement, prononça ces mots significatifs : « Nous voulons une armée qui n'en soit pas une ». Dans la séance du 17 juillet 1808, il dit encore : u L'armée! Puisqu'on dit qu'il en faut une.... », doute qui justifiait aux veux de ces doclrinaires tous les refus de concours militaire. Ce n'est pas que la gauche manquât d'intelligence ou de patriotisme et qu'elle ne comprît pas la portée de telles paroles; mais elle ne songeait qu'à désarmer l'Empire, pour le mieux renverser. Si elle était bien loin do souhaiter une défaite de la France, elle redoutait certainement une victoire de l'Empereur, ne voyant pas (jue, depuis le l:i juillet 180')', plus de la moilié de ses espérances étaient réalisées.

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