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CHAPITRE XVI

L'Impératrice était un noble cœur et d'une grande dignité morale. Elle avait pris pour sa part de royauté le ministère de la bienfaisance, et chaque semaine elle portait, sans se faire connaître, ses charités dans les plus misérables demeures. Un jour même, bravant la mort sous son aspect le plus répugnant, elle visita les hôpitaux de cholériques pour relever le courage et l'espérance des malheureux décimés par le fléau. Mais elle était Espagnole et catholique, par conséquent ardente en sa foi. On l'a accusée d'avoir exercé une influence funeste sur le Gouvernement dans les affaires de Rome et au sujet de la guerre de 1870. Si j'ai pu le craindre, je n'en ai jamais eu la preuve. Que l'Empereur ait considéré la guerre avec la Prusse comme inévitable et qu'il ait préféré qu'elle se fît de son vivant plutôt que sous le règne de son fils, c'est vraisemblable; mais la responsabilité de la déclaration de guerre appartient bien certainement au Ministère et au Corps législatif. Quant à la politique relative au Vatican, elle était commandée par la nécessité de ménager le parti catholique de France qui, déjà, le 31 mars 1849, trois ans

avant le mariage impérial, avait imposé Texpédilion de Rome, première faute que Ton continua jusqu'en 1870.

Je crois que l'Empereur était, au fond, aussi sceptique que la plupart de ses ministres. Cependant il n a jamais fait « la guerre religieuse », parce que, chef de l'Étal, il ne pouvait violenter la conscience de trente millions de Français qui étaient ou se croyaient catholiques. On ne commet pas de ces fautes lorsqu'on se sent responsable de la paix publique et qu'on reste fidèle à la plus précieuse des conquêtes de 1789, l'esprit de tolérance. Ce n'est donc pas l'Impératrice qui a fait commencer cette politique et je l'ai toujours trouvée très gracieuse à mon égard bien qu'elle connût mes sentiments sur cette question. Un jour, en présence de mes collègues : « Vous êtes prolestant, monsieur Duruy. »? me dit-elle — « Non, madame, mieux que cela », répondis-je. Une autre fois, dans la chapelle de Saint-Cloud, elle m'offre de l'eau bénite. « Pardon, Madame, je n'en use pas. » Ces deux réponses eussent été inconvenantes, si je n'avais voulu enlever tout masque de ma figure; et l'Impératrice, au lieu de s'en montrer blessée, continua de me témoigner la même confiance : jamais je n'ai reçu d'elle une plainte, même détournée, une seule fois exceptée. Un ophtalmologiste allemand venait d'opérer de la cataracte la comtesse de Montijo. En reconnaissance du service rendu à sa mère, l'Impératrice aurait voulu que je créasse pour l'opérateur, à la Faculté de Paris, une chaire nouvelle, dont j'aurais eu à ce titre la nomination sans présentation de l'École. Cette invasion tudesquc me déplaisait et tout autant à la Faculté qui repoussait avec raison les cliniques spéciales, afin de conserver à son enseignement le caractère général qu'il devait avoir. Par

cette porte ouverte, quelques hommes de science particulière, mais surtout des rêveurs et des charlatans, se seraient précipités sur l'École, où l'obtention d'une chaire équivalait à une augmentation de trente à quarante mille francs pour les honoraires à payer au médecin par. la clientèle.

Je provoquai à ce sujet une délibération de la Faculté; l'Impératrice l'apprit, et un jour, à Compiègne, quand tous les convives du déjeuner étaient réunis dans le grand salon, elle se plaça devant la cheminée et, m'appelant près d'elle, me reprocha vivement ce qu'elle appelait ma trahison. Tout le monde regardait et écoutait, certain d'assister à un congédiement : c'était une vengeance de femme plutôt que de souveraine. Quand j'eus le sens de cette exécution publique, je dis à l'Impératrice : « Vous désirez. Madame, une explication; vous serez mieux pour l'entendre dans la pièce voisine »; comme si j'en eusse reçu l'ordre, j'y passai el je dis à l'Impératrice : u Vous avez voulu, « Madame, me donner les étrivières devant témoins, je les « ai reçues et vous devez être satisfaite. Il ne me reste plus « qu'à vous présenter mes très humbles hommages »; et je me retirai. Un de mes collègues, à qui je racontai ce qui venait de se passer, me gourmanda pour cette incartade. Mais comme j'avais agi, sinon en courtisan, du moins en fidèle ministre qui évite une faute à son prince, je m'en retournai à Paris la conscience tranquille, tandis que les badauds de la résidence impériale disaient sans doute : « En voilà encore un de coulé. »

Remarquez que l'Empereur ne se mêla point de cette alTaire. Singulier prince absolu qui laissait son ministre

î:6 yOJZS ET SOO-EXIBS.

invoquer la loi. ^n< vouloir la faire fléchir en faveur d'an protéj?*^ de la famille impériale.

Du reste l'Impératrice elle-même ne me garda pas rancune. Dans un de« conseils qu'elle préâda r 14 février 1H65 connme ré:;eDte. durant le voyage de TEmperear en Algérie. il s'éleva, je ne «aïs plus à quel sujet, une discussion où elle parla avec une vivacité éloquente. Il parall qaej avais été assez malmené par quelques-uns de mes collègues au sujet de mes opinions religieuses, car j ai encore le chiffon de papier que Sa Majesté me passa et où elle venait d^écrire : i' Entre confrères, on a la liberté de discussion. » En6n, lorsque j'or^nisai à la Sorbonne renseignement secondaire des jeunes filles, loin de se laisser effrayer par les anatliëmes de Tévéque d'Orléans, elle donna à cette institution un éclatant témoignage d approbation en envoyant h ces cours ses deux nièces, les filles de la duchesse d*Albe.

Aussi suis-je resté depuis vingt ans, au fond de ma retraite, le plus respectueux de ses ser\'iteurs, et je regrette (jiie mes infirmités croissantes m'empochent de continuer le pèlcîrinaf^e que, plusieurs fois, j'ai fait à Chislehurst, puis il iMirnborouf^h.

Trouvant dans rimpéralricc une telle bienveillance, j'en profilai pour tenir Sa Majesté au courant de certaines alTaires (|iii pouvaient lui inspirer un intérêt particulier; m (|ui iniî pt^rmellail, en oulrc, de faire arriver à TEmpertîiir, par les conversations entre les deux époux, des rensiM^^nenienls utiles à mon administration. Ainsi, le \ avril IHIW», j'écrivais :

« Madame,

(1 Tout Français apporte en naissant une maladie, celle des fonctions publiques. Jusqu'à présent, ce mal n'avait pas gagné les femmes, mais voici qu'il les atteint. Pour mon compte, j'ai dans mon service des déléguées spéciales à l'inspection des salles d'asile et des inspectrices générales avec suppléantes et surnuméraires.

« Une de ces inspectrices, nommée pour l'Algérie, réside à Passy, auprès de sa mère, ce qui est très moral ; mais à cinq cents lieues de ce qu'elle doit inspecter, ce qui est très peu administratif. De son aveu, sa courte visite annuelle en Algérie ne produit aucun résultat. Mise en demeure de se fixer à Alger, elle a refusé. J'ai saisi ce prétexte pour supprimer l'emploi qu'elle ne tenait d'ailleurs que depuis quatre ans. C'était six mille francs ajoutés, sans M. Fould, à mon pauvre budget des écoles.

« Quant aux inspectrices générales qui opèrent dans la métropole, j'avoue ne pas bien comprendre une femme voyageant seule pendant six mois, par monts et par vaux, par le chaud et par le froid, en santé et en maladie.

« Elles le font cependant ou ont l'air de le faire. De quelques-unes je reçois des rapports. Mais de Mme Chevreau-Lemercier, par exemple, je n'ai jamais rien vu. Elle réclame pourtant une grande faveur; elle veut obtenir la survivance de sa charge pour sa fille. Deux années de suite, croyant la mère malade, je l'ai autorisée à se faire aider par elle. On a réclamé contre cette coutume de l'ancien régime. Les déléguées des départements, qui ont les yeux tendus vers l'inspection générale de Paris, seraient

désolées, justement, de ce passe-droit, et moi je serais dis-

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posé à proposer à Votre Majesté la suppression de la place, si Mme Chevreau y renonçait en prenant sa retraite.

« Par malheur, cette dame a pour neveux deux préfets fort bien en cour qu'elle me jette aux jambes. Ils émargent suffisamment au buget pour que leurs parentes ne viennent pas encore y mordre sans nécessité et contre la justice.

«. Je serais heureux que Tlmpératrice voulût bien me dire si je dois accorder la survivance demandée.

« De Votre Majesté, etc. »

Je ne sais plus si c'est à cette lettre ou à quelque autre analogue que Tlmpératrice répondit par le télégraphe :

« J'ai reçu votre lettre, j'applaudis à ce qu'elle contient. »

Autre lettre, du 15 décembre 1867.

« Madame,

M Une demoiselle de Courteille, maîtresse de pension qui se dit ruinée par M. Haussmann, me fait assaillir d'innombrables sollicitations pour avoir la place de Mme Chevrcau- Lemercier. Cela commence par le Nonce et finit par M. Paulin Limayrac. On fait même parler les morts qui, de leur vivant, disaient le contraire. Pour en finir, j'écris à M. Limayrac le billet ci-joint où se trouve le nom de l'impératrlce. J'espère que Votre Majesté me permellra de poser, en son nom, cette règle qui, jusqu'à présent, n'avait pas été suivie pour cet ordre de fonctions : renseignement des filles pouvant prendre des développements sérieux, il faut désormais des choix sévères.

« De Votre Majesté, etc. »

Voici le billet à M. Paulin Limayrac :

« Cher Monsieur,

« Mlle de Courleille désire être colonel sans avoir été lieutenant; cela se faisait jadis, mais plus maintenant. Pour devenir déléguée générale, il faudrait avoir au moins rempli la charge de déléguée spéciale. L'Impératrice veut qu'il en soit ainsi et la justice le demande. Vous accepterez comme moi, cher Monsieur, ce que veulent la justice et Sa Majesté, deux grandes souveraines.

« Tous mes compliments,

Signé : « V. DuRUY. »

L'Impératrice s'intéressait personnellement aux progrès de l'instruction primaire; je lui écrivis le 16 juillet 1868 :

« Madame,

« J'ai l'honneur de placer sous les yeux de l'Impératrice les résultats de la campagne scolaire de 1867-1868 pour les adultes.

« Sa Majesté y verra que si le nombre des élèves-hommes a diminué, celui des élèves-femmes a augmenté. II est de quatre-vingt-seize mille. C'est un signe que les femmes, en France, sentent, elles aussi, le besoin de sortir de l'ignorance. J'ai constaté qu'en 1866, beaucoup de femmes n'avaient pu signer^ le jour de leur mariage, au registre de l'état civil. Dans certains départements , la proportion dépassait quatre-vingts pour cent. Ces chiffres justifient la protection que Votre Majesté veut bien accorder à l'instruction des femmes.

« Celte statistique renferme quatre indications importantes :

« 1® Trente-deux mille classes, volontairement ouvertes, ont attiré près de huit cent mille élèves.

a 2° Pour faciliter la tenue de ces cours, une somme de un million huit cent cinquante mille francs a été volontairement réunie.

« 3° Pour donner à ces classes du soir les bibliothèques qui leur manquent, une autre somme d'environ trois cent cinquante mille francs a été trouvée,

« Total, pour le budget volontaire des cours d'adultes, en dehors des subventions de TÉtat, deux millions deux cent mille francs.

« 4*» La proportion des conscrits illettrés a baissé de deux

pour cent ; et nos douze départements de TEst sont

arrivés au point où se trouvent les parties de la Suisse et de

rAllemagne les plus avancées pour Tinstruction primaire.

« Je suis, etc.

Signé : a V. Duruy. »

J'ai parlé précédemment * de TEnseignement spécial et des motifs de celte création. En septembre 1866, je devais voir Leurs Majestés à Biarritz. J'y portai à l'Empereur le discours d'inauguration que j'avais dessein de prononcer à Mont-de-Marsan * et j'écrivis à l'Impératrice la lettre suivante (13 septembre 1866) :

« Madame,

« Lorsque le Corps législatif vota, l'année dernière, à runanimité, la loi sur l'Enseignement spécial, on demanda

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