‹ Notes et souvenirsChapitre 29 sur 38 · Tome I, chap. x, p. 252 et suivantes · texte numérisé non relu

Tome I, chap. x, p. 252 et suivantes

2. Au lycée, aujourd'hui Lycée Victor Duruy. Cette maison garde un très fidèle souvenir au fondateur de l'Enseignement spécial. M. le Proviseur Vaisson en a donné dernièrement un éclatant témoignage (lUOl)-

à la Chambre et au Conseil d'État que cet enseignement fût séparé de l'Enseignement classique toutes les fois que ce serait possible.

c< Conformément à ce vœu, je compte faire du lycée de Mont-de-Marsan la maison modèle de l'Enseignement spécial pour la région sud-ouest de la France.

« Ce projet déplaît à certaines personnes et on use de mauvais moyens pour en entraver l'exécution.

« J'ose demander à Votre Majesté la grâce de témoigner, si l'occasion s'en présente, quelque intérêt à cette création.

« Pour que l'Impératrice comprenne bien le caractère et l'importance de cette question, qu'Elle me permette de placer deux chiffres sous ses yeux.

« Nous avons en France soixante mille enfants qui font du grec et du latin et cinq millions qui apprennent I'abcd. Entre ces deux groupes, rien ou à peu près. C'est l'abîme que l'Empereur veut combler par l'Enseignement spécial, lequel est destiné à ceux qui se proposent de devenir négociants, industriels ou agriculteurs, comme les études classiques sont faites pour ceux qui se préparent aux carrières libérales.

« L'Impératrice prendra une idée nette de cette réforme si Elle daigne, un jour de pluie, parcourir le volume joint à cette lettre, ou plus rapidement la circulaire qui en résume l'esprit.

« Cette réforme scolaire sera de grande importance pour la prospérité industrielle du pays, comme on peut facilement le prévoir d'après la nature de l'Enseignement, mais elle a aussi un côté politique que montre la lettre ci-jointe d'un député du Gers qui me demande de transformer en collège spécial le collège classique de Lecloure.

Mais, pour opérer cette transformation, je me heurte à deux obstacles, Tesprit de routine de l'Université qui ne veut pas changer ses méthodes, Tesprit de vanité des familles qui veulent pour leurs enfants, même les plus dépourvus d'intelligence ou de fortune, l'éducation que reçoivent les fils des présidents de la Cour de cassation.

« Un système rationnel d'enseignement est une force de conservation; un système illogique, une .cause de désordre.

« L'organisation actuelle de nos études est mauvaise, parce que rien n'y est préparé pour former les commerçants, les manufacturiers et les agriculteurs; de là cette plaie des petits employés qui se jettent sur le budget et de ces bacheliers déclassés qui se jettent sur la société.

« Avec les hautes études pour les lettrés et les savants, TEnseignement spécial pour les classes laborieuses, l'école primaire pour tous, nous rentrons dans la vérité.

« Si l'Empereur me le permet, j'irai, le 15 octobre, inaugurer rEnseignemenl spécial à Mont-de-Marsan, et je serais très heureux que l'Impératrice m'approuvât de vouloir faire pousser, au milieu des Landes, de bons fermiers plutôt que de mauvais avocats. »

Lettre du 3 août 1868, relative à l'Enseignement supérieur :

« Madame,

<« L'Empereur vient de signer deux décrets que je crois

*rès importants. Ils sont le résultat d'une bien longue

ude et ont reçu le meilleur accueil de tous les savants

Jxquels je les ai communiqués. Votre Majesté porte un

^op vif intérêt à la science pour que je ne place pas sous

ses yeux, avant toute distribution, le premier exemplaire imprimé : de Texposé des motifs, des deux décrets et des règlements provisoires d'exécution.

u J'ai déjà pour l'exécution cinquante mille francs au budget ordinaire de 1868 et cent mille à celui de 1869. Nous allons donc pouvoir commencer et multiplier les laboratoires de recherches. Ceux de Sainte-Claire-Deville et de Jamin, que l'Impératrice a bien voulu visiter, serviront de modèles. Ces laboratoires, comme les arsenaux, ont leurs périls et, comme les régiments en campagne, leurs blessés : la semaine dernière, Deville a manqué de brûler l'École Normale, et nous avons cru un moment que le meilleur élève et collaborateur de Jamin avait la main coupée : elle ne sera que très endommagée.

« Un homme aussi savant que modeste, M. Decaisne, professeur de culture au Muséum, vient de publier un magnifique volume de botanique dont il a dessiné lui-même les trois mille cinq cents planches. Il n'osait l'offrir à Votre Majesté. Je lui ai dit que l'Impératrice était aussi curieuse de science qu'elle est une artiste habile; que son livre serait lu et que plus d'un de ses dessins entrerait dans les compositions charmantesque l'Impératrice improvise si vile et dont elle est cependant si avare.

« M. Decaisne sera donc ravi que Votre Majesté daigne agréer l'hommage de son livre.

« Je suis en train de combiner avec lui et avec MM. Milne Edwards et Frémy, que l'Impératrice connaît, la création an Muséum d'une Ecole supérieure (V agronomie, aVin :

« 1** De rajeunir et de raviver cette trop vénérable maison qui semble, comme son directeur, M. Chevreul, avoir l'Age de Mathusalem.

« 2® D'utiliser les immenses ressources en hommes et en choses qui s'y trouvent.

« 3** De rentrer dans Tesprit de l'institution (Richelieu et la Convention l'avaient fondée pour cela).

« 4° De donner un centre scientifique à Tagricullure française.

« Les miracles faits depuis soixante ans par Tindustrie viennent de son union avec la science; Tagriculture en fera à son tour quand la science, aussi, Taura fécondée. C'est hier que Pasteur a trouvé la cause de la maladie du vin, donné le moyen de transporter, c'est-à-dire de vendre mieux, ceux qui n'étaient pas transportables, et de faire en quelques heures la quantité de vinaigre qu'on ne produisait qu'en huit ou dix jours. C'est aujourd'hui qu'il croit avoir saisi une des causes de la maladie des vers h soie. Decaisne me disait qu'au sujet des cidres, le vin du Nord-Ouest, nous sommes dans la plus complète ignorance. Mille autres problèmes restent à résoudre. On est mieux placé au Muséum que nulle part ailleurs pour les étudier, et en donnant un but précis, élevé, patriotique, à l'activité scientifique d'hommes considérables qui, pour le moment, travaillent sans élèves et au hasard de leur fantaisie, on obtiendra d'eux sans doute plus qu'ils ne donnent à celte heure.

« Cette Ecole supérieure d'agronomie sera, si je sais l'organiser, une institution fort utile, et elle aura un autre avantage inappréciable pour un ministre pauvre, celui de ne coûter rien et de pouvoir s'établir dès demain si TEmpercnr le permet.

« Ni la France, ni l'Europe n'ont une école spéciale d'horticulture, c'est-à-dire un lieu d'expérimentation scien-

tifique pour les fruits et légumes, qui constituent, à Paris même, un tiers de Talimentation générale et, pour la France, la moitié. Il y a donc à opérer, pour améliorer le rendement et la qualité, sur des produits qui représentent des milliards.

« Le Muséum possède à Vincennes 15 hectares en friche; nous pourrions y créer cette École centrale d'horticulture qui n'existe nulle part. Mais il me faudra cette fois quelque argent, pas beaucoup, que l'Empereur me fera sans doute donner quand je pourrai lui présenter un plan et un programme. Je ne vous cache pas, Madame, que j'en parle d'avance à l'Impératrice pour lâcher de la gagner à ce projet.

« Votre Majesté a vu au Champ de Mars le Bardo ou palais du Bey de Tunis. La Ville de Paris l'a acheté cent vingt mille francs pour le mettre, comme curiosité architecturale, au nouveau parc de Montsouris.

« On voulait en faire une buvette et l'habitation des gardiens. Je l'ai demandé à M. Haussmann pour y loger la météorologie et la physique générale du globe. Il a consenti. Encore un établissement de haute science que possédaient l'Angleterre, la Prusse, la Russie, l'Amérique, et qui nous manquait. Dans quelques mois nous Taurons et j'espère pouvoir y trouver place pour M. Marié-Davy, qui renoncerait à l'Observatoire, à M. Le Verrier et à Fusage des bûches apportées l'hiver sous son paletot pour mettre un peu de chaleur dans son bureau glacial.

« Je ne demande pas grâce à l'Impératrice pour ces longs détails. Je sais que je réponds à ses plus vifs désirs, comme aux ordres de l'Empereur, en lâchant de donner une forte impulsion à l'Enseignement supérieur.

■ Si j'ai tardé à le faire, au risque d'encourir le reproclie de ne savoir m'oecuper que de peliles choses, c'est que j'avais besoin qu'il se créflt d'abord un courant d'opinion en faveur des questions dinslruclion publique. Pour cela, il fallait commencer par où loul le monde est d'accord : l'instruction populaire, qui est une conséquence forci^e de DOlre conslilulion politique, et continuer par l'Enseigne-

fcftient spécial qui est une satisfaction donnée aux inléreis F économiques. Maintenant nous arrivons h la vraie ques- Ction scolaire, celle qui domine toutes les autres, la science l| pure. La faveur publique nous y suit. Le Corps législatif a Ivolé pour elle, sans mot dire, six cent mille francs celte tannée, et j'espère qu'il fera mieux l'an prochain pour les ïhboratoires de l'École de médecine et de la Korbonne,

■ Deux jeunes femmes ont encore, cette semaine, été reçues au baccalauréat es sciences; une d'elles esl sagefemme et veut pousser plus loin ses études scienliRques. Ce sera au grand prolil de ses clientes, et il serait fort à souhaiter que beaucoup l'imitassent-

" Je joins à cette lettre une image qui commencera peut-être une petite révolution.

« Le choix des animaux et des plantes est fait . ainsi que la légende explicative, par les professeurs du Muséum.

<• Le dessin et le coloriage, par les artistes de cet établissement.

o Tout est donc très exact.

" On pourrait craindre que le commerce rendit mal les modèles, l'éprouve ci-jointe prouvera à l'Impéralncc que le fabricant a suffisamment réussi. Gomme je lui donne graluitemenl les modèles, il me passera chaque feuille à trente centimes. Pour trois francs, j'aurai un atlas de dix

L'IMPÉRATRICE. i87

feuilles que j'enverrai à nos Irois mille instituteurs doyens.

« Le fabricant est un imagier d'Ëpinal. Cette industrie, qui répand dans tous les villages des images souvent ridicules, pourra être, si nous réussissons, ranimée et mise dans une voie meilleure.

« De Votre Majesté, etc. »

Je ne pouvais rien pour M. Janssen, qui n'était alors ni membre de Tlnstitut ni professeur, et qui cependant faisait des travaux honorables pour la science française. Je cherchai à intéresser Tlmpératricc au sort de ce savant par la lettre suivante :

u Madame,

« M. Janssen, que j'ai envoyé dans l'Inde Tan dernier pour y observer la grande éclipse du 18 août, et qui a fait, sur la composition de l'atmosphère solaire, des découvertes dont tout le monde savant s'est ému, vient, après un séjour de dix mois dans l'Himalaya, de rentrer en France, la tête pleine d'idées qui ne demandent qu'à se traduire en travaux importants.

« M. Janssen a trouvé, il y a trois ou quatre ans, la cause de la coloration en rouge du soleil et de la lune, au lever et au coucher; l'Empereur a lu ce mémoire avec intérêt. Janssen a découvert de la vapeur d'eau dans Mars, c'est-àdire une des conditions de la vie à la surface de cette planète.

« Il en a même vu dans quelques étoiles, où l'oxygène et l'hydrogène se combinent et dont la température est, par conséquent, inférieure à deux mille degrés : ce sont des soleils qui s'éteignent pour passer probablement à l'état de notre terre.

a II a fait dans Tlnde de très curieuses observations sur Téquateur magnétique dont les déplacements sont dus, peut-être, à l'action solaire.

« En un mot, M. Janssen me semble être en ce moment Thomme de France qui peut faire le plus pour la physique céleste, branche nouvelle qu'il est de notre honneur de développer et d'affermir.

« Le Père Secchi à Rome, M. Lockyer en Angleterre, ont à leur disposition toutes les ressources qui manquent à M. Janssen. Ce sont ces ressources que nous devons lui donner.

« Il lui faut :

« 1° Un terrain de mille deux cents à mille cinq cents mètres en pleins champs, peut-être sur le plateau de Fontenay-aux-Roses, où le mètre ne vaut pas trois francs;

« 2** Une maisonneltepour suivre, jour et nuit, la marche des instruments;

« 3** Quelques constructions légères, au ras du sol, pour ses lunettes, thermomètres, etc.;

M i° Deux élèves dont il fera des maîtres;

« 5° Un traitement dont il puisse vivre, et un fonds de roulement pour travailler.

« Tout cela ne montera pas bien haut et le Corps législatif m'aurait donné à cet effet tout ce que je lui aurais demandé, soixante ou quatre-vingt mille francs, affectés aux constructions, vingt mille ou trente mille pour les instruments.

« Quant au traitement, les douze mille francs de M. Empis sont encore inscrits au budget du Ministère; il nV a qu'un changement de nom et de chapitre à faire. Le fonds de roulement, rindemnilé aux élèves seront aisément fournis

par le budget de TÉcole des Hautes Études, à laquelle il conviendra de rattacher le nouveau laboratoire.

« J avais demandé, pour le budget de celte école, cinq cent mille francs. M. Magne m'en a donné cent mille, auxquels j'ai ajouté quatre- vingt mille francs qu'il m'accordait pour fauteuils, tapis et dorures des salons du Ministère, dont je me passerai. Qu'on revienne à mon chiffre et tout devient facile; l'élan donné aux fortes études ira croissant.

« Il est une autre chose que je demanderai à l'Impératrice : c'est de voir elle-même M. Jansscn. Il a, pour la science et l'honneur du pays, quitté sa femme et sa fille, bravé bien des périls et gagné une victoire : une audience de Sa Majesté sera pour lui la première et la plus douce récompense.

u De l'Impératrice, etc. »

Pour le moment, mes combinaisons échouèrent, mais j'obtins de la liste civile ce que le Parlement ne me donnait pas. L'Empereur promit à M. Janssen une pension de six mille francs et lui céda, à Saint-Cloud, le pavillon de Breteuil dont il aurait fait son observatoire astronomique. On a fait mieux plus tard, en créant pour lui l'Observatoire de Meudon. Leurs Majestés n'en avaient pas moins, dans cette circonstance comme dans mille autres, servi la science autant qu'il était en leur pouvoir.

Après les laboratoires, les conférences, ainsi que l'attestent les lettres suivantes :

Paris, le 4 février 1866.

« Madame,

« Votre Majesté a bien voulu me permettre de placer sous ses yeux quelques rapports sur les cours d'adultes. Je

demande la môme faveur pour un rapport qui m'arrive sur les Conférences faites dans l'Académie de Nancy.

« En daignant le lire, l'Impératrice prendra sur le fail une institution qui, comme tant de choses en ce monde, peut mêler quelque mal à beaucoup de bien. Mais le mal, il est facile de Téviter avec une surveillance sévère qui ne fait point défaut, comme le prouve ce compte-rendu minutieux, et avec la volonté bien arrêtée de réprimer tous les écarts.

« Quant au bien que produisent les huit cents cours ouverts à cette heure, il est de plusieurs sortes.

« L'Impératrice voudra bien d'abord remarquer qu'en France, il n'y a pas d'enseignement supérieur pour les femmes. Ces causeries du soir, sur les lettres, la science ou l'art, sont pour elles une diversion agréable et utile aux banalités de la vie provinciale, et remplissent dans une certaine mesure, le vide où nous laissons leur esprit.

« Je ne voudrais pas en faire des bas-bleus. Mais Tinfluence de la mère sur Téducation du fils et sur la direction de ses idées est trop grande pour qu'on ne s'inquiète pas de voir les femmes rester étrangères à la vie intellectuelle du monde moderne. Une partie de nos embarras viennent delà.

« On demandait un jour à un voyageur ce qu'il venait voir à Sparte; il répondit : « Des femmes qui savent faire « des hommes ». Les nôtres, trop souvent, ne savent faire que des enfants.

« Ensuite, ces conférences sont données en grande partie par des universitaires. Je ne suis pas insensible au retour d'estime et de confiance qu'elles excitent en faveur de l'Université. Car cette grande institution est la meilleure

L'IMPÉRATRICE. i9l

machine que le Gouvernement ait dans la main pour arrêter, sans violence et par une noble émulation, des envahissements redoutables.

« De rimpératrice, etc. »

Aulre lettre, du 20 janvier 1865.

« Madame,

« J'adresse ce matin à M. le duc de Bassano la liste des hommes les plus distingués de mon département, pour les invitations aux Tuileries.

« Mais, si rimpératrice désirait que quelques personnes de goût et de savoir vinssent causer devant LL. MM. de questions littéraires ou scientifiques, il y aurait une autre liste à dresser.

« J'ai Thonneur de placer sous les yeux de Sa Majesté la nomenclature des cours qui seront faits à la Sorbonne du 6 février au 31 mars.

« Ces professeurs et bien d'autres, au besoin, s'estimeraient fort heureux et très honorés de porter ces causeries dans un salon des Tuileries, quoique le devoir de parler devant de belles et grandes dames puisse donner à quelques-uns beaucoup d'effroi.

w Pour les sujets littéraires, une chaise et une table suffisent.

« Il ne faudrait pas d'autre appareil pour les sujets scientifiques, si la noble assistance se contentait d'entendre, et se résignait à ne pas voir. Cependant voir, en pareil cas, c'est comprendre, et mon plus jeune fils, presque de l'âge du Prince Impérial, a pu saisir ainsi par les yeux le sens de choses qui auraient échappé à son esprit.

u A la Sorbonne, j'ai vu des expériences à faire pâlir

tous les thaumaturges du monde. Là, ni adresse/ ni ressorts cachés, ni prestidigitation habile, mais des prodiges qui sont expliqués à Tesprit, avant que les yeux les voient, et qui n'en paraissent que plus admirables, parce que ces merveilles sont de la science, c'est-à-dire de la vérité.

« Si rimpératrice voulait se donner de temps à autre ce noble plaisir, il n'y aurait rien à changer à Tordre habituel du Château. Quelques appareils seraient apportés par mes soins dans une salle désignée et, comme le disait un de nos savants, les plus brillantes découvertes de la science moderne auraient l'honneur. Madame, de se produire devant vous.

« Que l'Impératrice dise un mot et tout se fera sans bruit.

c< Si Sa Majesté daignait indiquer elle-même quelques questions littéraires ou historiques, et l'Empereur quelques sujets de science, j'en ferais proposer l'étude.

« Un sourire de l'Impératrice, un mot de l'Empereur seraient pour tous la meilleure récompense. Je n'ai pas besoin d'ajouter que des hommes qui auraient su plaire à de tels juges, auraient conquis, dans celte redoutable épreuve, des droits à la confiance de ladministration universitaire et aux grûces dont elle dispose.

« J'attendrai en tout les ordres de l'Impératrice pour les exécuter dans la mesure que Sa Majesté daignera fixer.

« De l'Impératrice, etc. »

Les conférences, en effet, pénétrèrent au Château. Fuslel de Coulanges, Maspero et d'autres savants furent admis à faire des cours qui se prolongèrent durant des mois devant l'Impératrice et les dames qu'elle voulait bien admettre à

ces séances. Il y avait donc place pour les distractions sérieuses, dans cette cour des Tuileries qu'on a représentée comme uniquement livrée à tous les plaisirs mondains.

Un jour, rimpératrice m'envoya une note où elle disait : « Le meilleur moyen de propager le bien, c'est de le faire connaître, et, de même qu'un malfaiteur que la justice a frappé d'une peine infamante voit son nom, son crime et son châtiment affichés en placards et signalés à la réprobation universelle, de môme, le dévouement et le patriotisme doivent avoir leur publicité. Ainsi, je voudrais que le nom d'un simple soldat, mort au champ d'honneur, victime d'un héroïsme souvent ignoré, fût conservé dans son village; une rue ou une place porterait son nom^ et, dans la maison d'école, une plaque en marbre transmettrait aux âges futurs, avec son nom, le récit de l'action d'éclat qui lui donne le droit d'avoir son monument. Je ne doute pas que plus d'une jeune tête ne rêvât aussi de gagner l'immortalité parmi ceux qui l'ont vue naître.

« L'enthousiasme s'en va, dit-on ; il faut le réveiller, il faut démocratiser la récompense, faire pour le village ce qu'on a fait pour les villes, et donner à chacun un titre de noblesse qui sera, j'en suis sûre, bien accueilli, car il aura été bien gagné.

Signé : « Eugénie. »

J'y répondis le 14 avril 1867 :

« Madame,

« Votre Majesté a une fort belle idée qui a fait la force

et la grandeur de Rome et d'Athènes. Elle veut ouvrir

dans toutes nos écoles le Livre d'or de la noblesse popu-

aire, et propose à tous les citoyens, môme dans les plus II. 13

petites communes, l'exemple de ceux qui ont bien servi la patrie ou qui sont tombés pour elle.

« Je suis aux ordres de Tlmpéralrice, avec mes quarantecinq mille instituteurs, pour Texécution de ce beau dessein.

<c Je suis, Madame, etc. »

Le travail exigeait, pour la recherche et le choix des noms, beaucoup de temps, et déjà nous n'en avions plus. Sans être abandonné, il traîna en longueur et mes successeurs eurent de bien autres soucis.

L'Impératrice me permettait aussi de la tenir au courant des questions sociales qui s'agitaient et dont quelques-unes venaient retentir dans mon administration. Aux derniers jours de mon ministère (25 juin 1869), je lui écrivais encore :

- « Les mesures philanthropiques : crèches, salles d'asile, écoles, hôpitaux, hospices, maisons de convalescence et de retraite, caisses d'épargne, sociétés de secours mutuels, tout cela est un grand bien, mais ne constitue que des pallialifs heureux. Pour changer les idées des ouvriers, pour modifier leurs sentiments de haine et d'envie contre le patron, qui se traduisent en sentiments de colère ou de révolte contre le Gouvernement, considéré comme le chef naturel des patrons, il faut quelque chose de plus. Je sais bien qu'en pareille matière le Gouvernement ne peut rien imposer, il doit du moins ne perdre aucune occasion de montrer les dispositions nouvelles de quelques maîtres; et, dans les journaux, faire plaider cette cause.

« La question sociale, c'est-à-dire la paix ou la guerre au sein de ce monde industriel qui, aujourd'hui, fait la

richesse, la force, Tactivilé nationale, c'est la grande question de notre temps. »

Un matin, l'Impératrice voulut bien m'inviter à une séance de son conseil d'administration de la Société du Prince Impérial. Tout le monde, excepté moi, était, comme il convenait, en costume de cérémonie. J'envoyai, en rentrant chez moi, la lettre suivante (16 avril 1866) à la souveraine :

u Madame,

« Je supplie l'Impératrice de m'excuser de m'ôtre présenté en habit de ville à la réunion d'aujourd'hui. Je croyais que Votre Majesté ne devait appeler que dix ou douze personnes pour leur donner ses instructions. En punition de ma maladresse, j'envoie au trésorier de l'œuvre, M. Frémy, une souscription de cinq cents francs.

« De Votre Majesté, etc. »

Je reçus cette réponse :

« Mon cher Ministre,

« En rentrant chez moi, j'ai trouvé votre lettre. Je ne m'étais pas aperçue du détail de toilette, mais au même prix, je consens à exclure tous les habits et les cravates blanches. Je vous remercie donc de tout cœur pour notre œuvre, et nous comptons sur vous pour lui donner une nouvelle impulsion.

u Croyez, mon cher Ministre, à tous mes sentiments.

Signé : « Eugénie. »

Un autre jour, je reçus le billet suivant :

a Mon cher Ministre,

« J'approuve complètement ce que vous me proposez et je vais tout de suite le faire dire à Madame Cornu et à Sandeau. Je vous remercie, mon cher Ministre, de tout le plaisir que je vais leur donner et de celui que je ressens moi-môme en leur nom. Croyez à tous mes sentiments.

Signé : « Eugénie. »

Ces lettres n'ont aucune importance, et si elles sont reproduites ici, c'est qu'elles montrent que la Souveraine n'entendait pas s'associer au parti clérical qui faisait si rude guerre au Ministre de l'Instruction publique. On n'a donc pas le droit, comme le faisait encore, en 1890, une revue habituellement plus sérieuse, d'oublier la tragique destinée d'une Impératrice et d'une mère, en lui reprochant « d'avoir fail du gouvernement d'un grand pays, une question de ménage ».

La confiance de Tlmpéralrice me suivit dans ma retraite.

Le 10 août 1866, j'avais eu l'honneur de lui écrire :

« Madame,

« L'an dernier, à la suite d'un examen pour le baccalauréat, fort honorablement passé devant la Faculté de Montpellier, une jeune dame d'excellente conduite me demanda l'autorisation de suivre les cours de l'École de médecine d'Alger. Je m'empressai de l'accorder, dans la pensée que le docteur en cornette pourrait pénétrer sous la tente et dans le harem de l'Arabe, là où le docteur en rabat n'entrera jamais.

« Aujourd'hui, une dame Brès, déjà reçue sage-femme, me demande à se présenter aux examens pour le doctorat

en médecine à Paris; je crois répondre aux intentions de Votre Majesté comme aux droits du bon sens et de la justice, en accordant, malgré les résistances qui m'entourent, la nouvelle autorisation demandée. »

A plusieurs reprises, Tlmpératrice voulut bien m'entretenir à ce sujet, même après ma sortie du Ministère. Elle était très frappée des services que les femmes-médecins rendraient en Algérie pour nous attacher les Arabes, en Orient pour y étendre notre influence, môme en France, si nous donnions à nos sages-femmes une instruction supérieure, et à des sœurs de charité une connaissance plus sûre des médicaments qu'elles distribuent souvent à de pauvres familles. A force de réfléchir à cette question patriotique, un projet prit corps au printemps de 1870, et je m'entendis pour l'exécution avec le directeur de l'Assistance publique, qui me promit tout son appui. Des professeurs de nos hôpitaux dressèrent un programme d'éludés; ils s'engagèrent à réserver, dans leur service, des cliniques spéciales pour les élèves femmes, et je choisis la maison qui allait devenir le chef-lieu de la nouvelle école. L'Impératrice m'avait promis une somme importante pour les premières dépenses.

Son impatience de nous voir à l'œuvre s'accrut à la lecture d'un journal qui annonçait que la carrière médicale venait d'être ouverte aux femmes en Russie. « Désormais, elles pourront suivre les cours à l'Université de Saint- Pétersbourg, et elles sont autorisées à exercer la médecine; mais elles ne pourront prendre de grades. » En m'envoyant cette nouvelle, Sa Majesté m'écrivait (1870) :

i98 NOTES ET SOUVENIRS.

« Mon cher Monsieur Duruy.

« Vous voyez, le temps presse. Avez-vous parlé à M. Milne Edwards? Dans le Figaro d'aujourd'hui, j'ai fait la coupure que je vous envoie. Entre autorisée à exercer ou laisser prendre des grades, il n'y a que la différence de la tolérance à un droit, mais ceci m'importe peu, et nous allons nous laisser devancer après avoir eu les premiers l'idée; pressezvous donc et croyez à tous mes sentiments.

Signé : « Eugénie. »

Ma réponse fut l'envoi à l'Impératrice d'une épreuve du document suivant :

FONDATION D'UNE ÉCOLE LIBRE pour rinstruction médicale des femmes.

« I. — Durant son voyage en Orient, l'Impératrice remarqua que les femmes et les enfants musulmans, chez les riches comme chez les pauvres, manquaient souvent pour leur sanlé des soins les plus essentiels, à cause de la coutume qui interdit l'entrée des harems aux hommes, même aux médecins. En Algérie, si la femme d'un chef tombe malade et qu'un médecin français se trouve dans le voisinage, celui-ci est peut-être appelé; mais c'est parfois en louchant seulement le pouls de cette cliente voilée dont la main lui est tendue sous la toile de la tente, qu'il est obligé de reconnaître la nature du mal et d'indiquer les remèdes. Il serait donc à souhaiter que, pour ces peuples, il fût organisé un service médical dans des conditions d'exercice qu'ils pussent accepter, et la première de ces conditions serait que, par son sexe, le médecin pût pénétrer partout.

« Des renseignements pris auprès de personnes compétentes autorisent à penser que des femmes qui auraient fait en France de sérieuses études médicales, constatées par des examens publics et dont un diplôme garantirait à la fois le savoir et Taptitude, trouveraient, en pays musulman, un bienveillant accueil et pourraient y rendre de très grands services.

tt Notre civilisation et les idées qu elle représente pénètrent, à leur insu même, dans Tesprit de ces peuples. Ils voient nos ambassadeurs, nos ministres, nos consuls, nos voyageurs donner aux femmes, dans la vie publique et privée, la place que nos mœurs leur accordent et ils se sont habitués déjà à les respecter. A Tépoque des fêtes de risthme de Suez, leur imagination a été singulièrement frappée par les publics hommages dont les princes, venus à ces solennités, les colonies européennes établies dans ces régions, le sultan, le khédive et les chefs musulmans, ont entouré l'Impératrice à Constantinople, à Port-Saïd, à Ismaïlia et dans toute l'Egypte. Au Caire, ce foyer de l'ancien fanatisme arabe, de nombreuses femmes chrétiennes passent l'hiver au milieu d'une population de cinq cent mille âmes qui ne s'étonne plus de leur présence et s'est habituée bien vite à tirer profit de leur séjour.

« Que l'École proposée soit utile aux musulmans; qu'avec leur régime de la séparation des sexes, ils aient un besoin absolu d'une pareille institution qui, cependant, ne peut naître chez eux, c'est de toute évidence. Il est également certain que des femmes placées sous le patronage qui protégera nos élèves, et se présentant avec les garanties les plus sérieuses de savoir et d'expériences pratiques, trouveront, dans cette société, un accueil favorable.

« L'Orienl respecte iorinimeiit deux choses : la relig et la science. Dans ce sentiment est le secret de la c fiance que leur inspirent nos congrégations enseignan nos missionnaires, nos sŒurs de charité, nos maîtres h ou congréganisles. On n'a pas oublié l'éclatant succès lycée de Galata-Seraï, dont les professeurs français i en quelques mois, réuni plus de six cents élèves Smyrnc, à Alexandrie, au Caire, comme à Conslantino j'aj vu de magnifiques élablissements scolaires tenus nos nationaux; il s'en trouve à Beyrouth, à Ghazir, à A à Damas, dans vingt autres villes, et le sentiment dont été le plus frappé, en Orient, est celui de la respectu* déférence des Turcs pour la science occidentale.

" D'ailleurs, c'est l'islamisme dégénéré qui a fait . femme la misérable condition oii nous la voyons, femmes arabes ont élé, même de nos jours, lionord l'égal des marabouts, et dans leurs anciennes légende trouve des guerrières et des saintes. Aussi, il suffirait i retour â l'islam des premiers siècles pour que la fer retrouvât en Orient la place qui lui est due, et ce rc commence.

■■ 11. — Mais convient-il à la France de prendre c initiative? D'abord, toute œuvre de civilisation et de 1: faisance est une œuvre essentiellement française. P avons à cet égard des traditions séculaires qu'il ne i est pas permis d'abandonner, car si la France est, coi l'a dit l'Empereur, le seul pays qui fasse la guerre ] une idée, c'est encore bien plus le seul qui aille faii bien à l'étranger, même sans espoir de retour.

" Et n'avons-nous pas en France beaucoup de jei femmes qui achèteraient volontiers la garantie de Va^

au prix de quelques années d'études sévères, et d'un exil temporaire sous la protection de nos consuls? L'intérêt français est donc d'accord avec l'intérêt musulman.

« Sans doute^ il serait à souhaiter que la femme n'eût pas d'autre souci que ceux de la maternité, de l'éducation des enfants et de la bonne tenue du ménage. Malheureusement notre société affairée exige l'utile emploi du plus grand nombre de ses membres; et, à cet intérêt égoïste, mais impérieux, elle sacrifie souvent jusqu'à l'enfant luimême.

« Comme nous ne pouvons détruire cet effet, qui résulte de la concurrence universelle établie dans le monde de l'industrie, appelons d'abord de tous nos vœux la loi qui protégera l'enfant, et, pour la femme, ouvrons-lui, puisqu'il le faut, des carrières honorables, et multiplions les professions qu'elle est apte à remplir.

« Parfois la misère s'abat soudainement sur une famille

où régnait l'aisance : c'est une jeune veuve qui perd tout, en perdant le bras où elle s'appuyait; c'est une de ces nombreuses familles de petits fonctionnaires où le traitetement du père était la seule ressource. Si, en mourant, il ne laisse que des filles, le danger est grand, car, autour de la pauvre maison rôde quelque chose de plus terrible encore que la misère. On fera donc œuvre de sage prévoyance en multipliant les institutions qui préviennent les chutes et préparent un avenir de travail, d'aisance et d'honneur.

« Cette tendance à chercher pour les femmes un emploi honorable et utile de leurs facultés et du temps dont elles peuvent disposer, est aujourd'hui générale dans le monde. Ce fait nouveau se produit en Russie comme en Amérique,

en Suisse comme en Angleterre. Chez nous, il s'est manifesté depuis quelques années, sous différentes formes, et rimpéralrice en a favorisé le développement, en accordant sa sympathie ou son assistance à toute institution qui peut diminuer les chances de misère ou de péril auxquelles la jeune fille pauvre est exposée.

« III. — A ceux qui s'étonneraient de voir fonder une école libre de médecine dont les élèves seraient des femmes, nous répondrions que le soin des malades a toujours été une des vertus de la femme. Les sœurs de charité, sans parler des grandes dames qui le deviennent à l'occasion, nos infirmières laïques, nos sages-femmes de France rendent chaque jour de très grands services dans les hôpitaux et dans les familles.

« Si l'homme a beaucoup de maladies qui sont le triste partage de la femme, le sexe féminin en a aussi qui lui sont particulières; et ces maladies spéciales, que souvent on laisse s'aggraver par une hésitation et une réserve qui se comprennent, lorsqu'il faut s'adresser à un homme, pourraient être étudiées avec un abandon plus complet de la part de la malade, avec une expérience souvent personnelle de la part du consultant, si ce consultant (Hait une femme désignée à la confiance des familles par la sévérité de ses études.

« Que dire des maladies des enfants? La mère môme ignorante n*esl-elle pas déjà pour son enfant presque un médecin ?

u C'est par milliers qu'il faut compter les femmes qui, en France et dans nos colonies, à rétra»ger, s'occupent des malades, soit dans les hôpitaux rattachés à nos treize mille bureaux de bienfaisance, soit dans un certain

nombre de nos vingt mille communes iqui n'ont pas un médecin à demeure. Malgré Ja loi et les règlements, mais par une force des choses qui est supérieure à la volonté du législateur, beaucoup ne se contentent pas de donner des soins aux malades, quelques-unes leur donnent encore des conseils et parfois des médicaments.

« Au lieu de se plaindre d'un fait très difficile à réprimer et de citer avec complaisance des catastrophes que Tinexpérience a produites, ne vaudrait-il pas mieux s'arranger pour que ces conseils, qu'on n'empêchera jamais ni d'offrir ni de recevoir, soient éclairés? Serait-ce donc un mal que, pour ce nombreux personnel féminin qui vit auprès des malades, il y eût une école où des femmes pourraient prendre en médecine théorique et pratique de sérieuses connaissances qui les rendraient de bien plus utiles auxiliaires pour les médecins?

« Parmi les personnes riches qui s'imposent le devoir de visiter le^ malades, plusieurs sans doute auraient aussi le désir de donner à leur charité une direction plus utile, en acquérant, au prix d'une étude qu'elles pourraient ajouter au nombre de leurs bonnes œuvres, le droit de porter dans les familles qu'elles secourent des conseils plus certains.

« Je sais bien qu'on a dit qu'il ne peut y avoir de demimédecins, pas plus qu'il n'y a de demi-malades. Cet axiome du « tout ou rien » est aussi juste en hygiène que celui qui a été si longtemps employé contre les « demisavants » par les adversaires de l'instruction populaire, el qui n'a pas empêché de pousser le peuple entier aux écoles, bien qu'il fût évident que tous ceux à qui on apprendrait à lire ne deviendraient pas des lettrés ou des savants dignes de l'Académie.

« Le plus irrité* contre la demi-science sera peut être le plus empressé, dans un cas urgent, à appeler, en Tabsence d'un docteur, le modeste officier de santé, ou même l'infirmière qui a tant vu de malades qu'elle en a pris une expérience qui se trompe rarement.

ft La médecine est sans doute une science pleine de mystères que de grands docteurs peuvent seuls pénétrer; elle est aussi un art qui, pour mille cas, a des procédés accessibles à toutes les intelligences.

« Ayons donc le plus que nous pourrons de savants médecins, mais ne dédaignons pas d'avoir en même temps un grand nombre de personnes familiarisées avec les vérités positives de la médecine.

« IV. — Croit-on que les femmes manqueraient d'aptitude et de goût pour ces études? Les cours scientifiques faits à trois cents jeunes filles, à la Sorbonne, dans les trois dernières années, ont révélé en elles une surprenante vocation pour les sciences naturelles, une finesse d'analyse, une fermeté d'observation qui ont étonné les professeurs habitués à trouver, dans les lycées, des résultais souvent moins heureux.

<« Les grades de bacheliers es lettres ou es sciences, celui de licencié commencent à être recherchés par des femmes. Celte année, la sœur d'un candidat à rÉcolc Polytechnique a fait avec son frère le cours de mathématiques spéciales et, au dire du professeur, était capable d'arriver en têle de liste. Plus récemment encore, une dame a reçu, après un brillant examen passé devant la Faculté de médecine de Paris, le litre de docteur à toules boules blanches, c'est-à-dire avec la note bien sur toules les questions, et trois autres qui sont en cours d'études à la

même Faculté, se sont jusqu'à présent tirées avec succès de toutes les épreuves qu'elles ont subies.

« Dans les arts, dans les lettres, des femmes ont de nos jours pris place au premier rang, comme écrivains, sculpteurs et peintres; on voit par ce qui se passe à la Sorbonne et à la Faculté de médecine qu'elles ne veulent pas déserter l'autre région de la pensée humaine et qu'il y a place aussi pour elles dans la science. Une courageuse femme ne pénétrait-elle pas, dernièrement, jusqu'au centre de l'Afrique où elle périssait assassinée en voulant agrandir le domaine de nos connaissances?

« V. — Quant à des difficultés d'un autre ordre, l'organisation proposée ne permettra pas qu'il s'en produise, grâce au concours que M. le Directeur général de l'Assistance publique veut bien accorder à cette œuvre, en lui donnant pour ainsi dire asile, au sein de la grande et parternelle administration qu'il dirige si bien. D'ailleurs il est bon qu'on sache que la présence dans nos hôpitaux des élèves sages-femmes, des infirmières et des sœurs de charité n'amène point de désordre^ et le Ministre de l'Instruction publique n'a pas eu à regretter d'avoir accordé l'autorisation de suivre les cours des écoles de médecine de Paris et d'Alger à de jeunes femmes dont la vie studieuse a été profondément respectée. Il en a été de même pour celles à qui l'administration de l'Assistance publique a permis de prendre part aux cliniques de ses hôpitaux.

« Dans l'état actuel de la législation, le brevet délivré par l'école ne pourra avoir qu'une valeur d'opinion, et les personnes qui l'auraient obtenu seraient sans droit pour exercer en France. Mais, d'abord, cette législation peut changer, car nous manquons de médecins; depuis vingt

ans leur nombre va en diminuant, et il faudra trouver quelque moyen de pourvoir à ce déficit. En outre, il est possible que de jeunes femmes, à l'exemple de celles dont il était question plus haut, veuillent conquérir par les voies ordinaires le grade de docteur. Pour celles-là, Técole nouvelle serait la meilleure des préparations.

« Mais, en nous bornant à l'Algérie et à TOrient, l'École secondaire libre de médecine sera certainement d'une grande utilité pour des femmes de cœur et d'intelligence que n'effrayeraient ni l'aridité de l'étude ni les difficultés de la vie dans des pays lointains. Lorsqu'elles s'y rendront avec un titre honorable et sous le patronage qui les y suivrait, il ne leur sera pas difficile d'y trouver, avec de la persévérance et du courage, le moyen de s'assurer des jours meilleurs tout en accomplissant une tâche de bienfaisance et de civilisation.

« Il y a quelque chose qui vaut mieux que tous les raisonnements, c'est le fait réalisé. Viendra-t-il des élèves à l'école que nous ouvrons? Nous l'ignorons; car des préjugés et des intérêts de toute sorte sont contraires à cette idée. Du moins aurons-nous fait notre devoir en tâchant de donner corps et vie à une inspiration généreuse et patriotique.

M V. Dl'RUY. »

SOCIÉTÉ LIBRE pour Pinstruction médicale des femmes.

« Article 1'^ — Une association pour l'inslruclion médicale des femmes se constitue à Paris, sous le patronage de l'Impératrice, présidente d'honneur de l'Association, et fonde une école libre de médecine.

« Art. il — L'Association se compose de membres fondateurs ayant versé une souscription de deux cents francs au moins, et de sociétaires dont la souscription annuelle est de vingt francs.

« Les femmes peuvent être membres de la Société.

« Art. IIL — L'enseignement de l'école est théorique et pratique.

« Les élèves suivent les cours et exercices indiqués au programme, et de plus :

« Elles assistent à des conférences complémentaires et à des démonstrations destinées au développement des sujets traités par les professeurs;

« Elles rédigent les leçons ;

« Elles sont fréquemment interrogées sur les matières des cours par les répétiteurs;

« Elles font des dissections et des manipulations chimiques et pharmaceutiques pour la préparation des médicaments ;

« Elles sont exercées à la pratique de la petite chirurgie.

« Art. IV. — Les élèves fréquentent des hôpitaux déterminés, pour y étudier d'une manière pratique la médecine et se familiariser avec les soins à donner aux malades.

u A l'intérieur des hôpitaux, elles sont placées dans les services des médecins et chirurgiens, professeurs de l'association, et spécialement confiées aux sœurs de charité attachées à ces services, sous la surveillance paternelle des directeurs des établissements.

« Art. V. — Des répétiteurs choisis parmi les docteurs des Facultés ou les internes des hôpitaux font les conférences et démonstrations, interrogent les élèves et corrigent les rédactions.

« Art. VI. — Des examens de fin d'année ont lieu pour autoriser le passage au cours supérieur.

« Art. VII. — Des cours de turc et d'arabe sont faits durant les trois années d'études, pour apprendre à parler Tune ou l'autre de ces langues aux élèves qui se destineront à exercer dans les pays où elles sont en usage.

tt Art. VIII. — A la fin du cours normal des études, l'association délivre, s'il y a lieu, après examen public passé devant un jury de professeurs, un diplôme d'études médicales.

« Art. IX. — L'école peut avoir deux sortes d'élèves : des externes et des demi-pensionnaires.

« Les externes suivent les cours théoriques et les cliniques organisés pour les élèves de l'école.

« Les demi-pensionnaires sont reçues de huit heures du matin à cinq heures du soir, dans une maison où se trouvent des salles d'études, des bibliothèques, des collections de pièces anatomiques et des instruments.

« Cette maison est placée sous la direction d'une dame choisie par le Conseil d'administration.

c< Les élèves y prennent le repas de midi.

Art. X. — Les affaires de la Société sont dirigées par un conseil d'administration composé des cinq membres du Comité fondateur, auxquels seront adjoints cinq membres élus par l'assemblée des sociétaires.

M Art. XL — Le Conseil d'administration prononce, après enquête sur leur moralité, l'admission des élèves, qui doivent ôtre ûgées de dix-huit ans au moins et avoir subi un examen d'admission constatant un degré d'instruction générale.

Il règle le budget de la Société, désigne les professeurs

et les répartiteurs, accorde les bourses et les demi-bourses dont il dispose, et règle par ses délibérations tout ce qui intéresse Técole.

u Art. XII. — Le Conseil d'administration désigne un ou deux de ses membres pour la haute surveillance de l'école.

« Art. XIII. — L'Association fournit à ses élèves, soit directement, soit par l'intermédiaire d'établissements publics ou privés, tous les moyens d'études nécessaires « Les frais sont couverts par les droits d'inscription et le montant des pensions que payent les élèves, et par les bourses, demi-bourses et donations que constitueraient des membres de la Société ou des personnes bienfaisantes. « Art. XIV. — Le Conseil d'administration remplit, vis-àvis des élèves sorties avec le diplôme, le rôle de comité de patronage.

« Art. XV. — Chaque année le Conseil d'administration rend compte à l'assemblée générale de l'état de l'école et des progrès de l'œuvre.

« Les membres du Comité fondateur :

MM. DuRUY, ancien ministre et, sénateur.

HussoN, membre de V Institut, directeur de V Assistance publique.

Milne-Edwards, membre de VInstitut et doyen de

la Faculté des sciences.

Nélaton, membre de VInstitut et sénateur.

Pavet de Courtbille, professeur de langue turque au Collège de France.

Page 1