CHAPITRE XVII
A mon entrée au Ministère, TUniversité, suivant la coutume, vint faire visite à son nouveau chef. Je la reçus en corps et lui adressai les banalités d'usage. Un mot cependant portait plus loin que les autres, parce qu'il était sérieusement dit, c'est pourquoi je le répète : « Ma préoccupation de tous les instants, Messieurs, sera de prouver, par ma conduite dans cette maison, qu'on trouvera toujours dans l'Université un homme capable de bien conduire ses affaires. » Voilà vingt ans qu'on suit un système contraire; l'Université a-t-elle eu, sauf de très honorables exceptions, à s'en féliciter? Si je n'avais pas traversé tous les genres d'enseignement, depuis le collège jusqu'à l'École Polytechnique, et suivi toutes les branches de l'administration, depuis l'Inspection de Paris jusqu'à l'Inspection générale par toute la France, je n'aurais pu remplir l'office que l'Empereur me donna, et j'aurais été, comme certains hommes que la politique a jetés au Ministère, obligé de me laisser conduire par des sous-ordres. L'un de ceux-ci, par exemple, qui, bien tenu en main, était excellent
comme agent (Inexécution, et qui, devenu un pseudoministre, fut déplorable, quand il eut le pouvoir de tout mener à sa guise. C*est la loi naturelle de la bonne ou de la mauvaise répartition des fonctions dans le grand organisme de rÉtat.
Ma première lettre à FEmpereur, en date du 10 juillet 1863, porte ce qui suit :
« Sire,
u On dit que le pouvoir gâte les hommes. Je voudrais prendre pour moi-même des garanties contre ce péril, en déposant dans les mains de Votre Majesté la note de ce que je possède, au moment où j*entre au Ministère :
« J'ai sur le Grand Livre une inscription de deux mille trois cents francs de rente trois pour cent; à peu près autant en valeurs industrielles, une maisonnette de campagne que j'ai payée vingt-cinq mille francs et une action de la Compagnie d'Orléans.
« J'ai parlé, j'ai écrit contre le népotisme et j'en ai vu de près les désastreux effets; que l'Empereur me permette de lui dire quelle est ma famille :
« Mon fils aîné (vingt-trois ans), sorti l'an dernier de Saint-Cyr avec le n<» 12 ou 15, est sous-lieutenant au 92*^ de ligne. Si Votre Majesté lui permettait d'aller se faire casser la tête pour son service, il y courrait volontiers. Mais Testaminet lui est odieux, la vie de caserne pénible; c'est un garçon fort intelligent et qui a fait de bonnes études littéraires. Je me propose, si les règlements le permettent, de le faire attacher comme officier d'ordonnance au Ministère de la Guerre. Il a pris hier ses premières inscriptions à l'École de droit; dans l'intervalle des cours, il
viendra Iravailler près de moi et, plus tard, s'il en est digne, je demanderai pour lui à Votre Majesté une place d'auditeur au Conseil d'État.
« Mon second fils concourt en ce moment pour l'École Normale; s'il est admis, il y sera caserne trois ans, comme les autres : c'est un garçon d'avenir (vingt ans).
u Mon gendre (trente-sept ans) est professeur titulaire de rhétorique dans le premier lycée de France, à Louis-le- Grand. C'est un ancien prix d'honneur; entré le premier à l'École Normale, il en est sorti avec le même numéro. J'ai bien fait de prendre pour secrétaire général un homme d'administration et un légiste; mais je dois choisir pour chef de mon cabinet un membre du corps enseignant, en qui je puisse avoir une confiance absolue. Toute l'Université a désigné M. Glachant. Parce qu'il est mon gendre, ce n*est pas une raison pour je ne le nomme pas; mais je ne le ferai qu'après une épreuve de trois mois, et, alors même, il ne se trouvera pas avoir augmenté son traitement d*un centime.
« Mes deux autres enfants sont en bas âge '.
« Je demande pardon à l'Empereur pour ces détails ; mais rhonneur est une partie de la force des hommes publics et me voilà assuré, après cette confession, contre les faiblesses de Thomme ou du père.
« Quant au service, j'ai donné pour mot d'ordre à mes chefs de division : « En tout et pour tout, la justice et la loi. » Un d'eux me répondait : « Si nous ne sortons jamais
1. Il ne reste aujourd'hui (1901), de cette belle et nombreuse famille, que George Duruy; mais, en 1874, M. Duruy a eu, de son second mariage, un flls à qui sont dédiés ces • Notes et Souvenirs •. (L'éditeur.)