‹ Notes et souvenirsChapitre 32 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

Le sort que je fis à Nisard par cette révocation qui lui laissait Tlnspection générale, ne fut pas bien dur. De plus, je demandai et obtins de TEmpereur, comme dédommagement, un siège au Sénat pour Tex-directeur de l'École Normale; ce qui fut accordé. Je ne sais pas si Nisard a connu la part prise par moi à cette nomination. Chacun de nous, dans cette affaire, avait sa récompense. Je lui faisais cadeau d'une confortable sinécure et je recouvrais une place à donner à un serviteur de TUniversité.

Avec Le Verrier, c'était plus grave, car il s'agissait d'un service important compromis par l'humeur acariâtre d'un grand mathématicien, illustré par la découverte de la planète Neptune, et qui, ayant un mauvais estomac, avait un caractère déplorable.

Peu de temps après mon installation à la rue de Grenelle, j'avais averti M. Le Verrier que j'irais tel jour, à trois heures, visiter l'Observatoire. La chose fut faite de sa part avec la plus scrupuleuse étiquette; je le trouvai en habit noir cl sa femme en toilette de soirée; c'était bien gracieux, mais les paroles le furent moins. « C'est donc vous, monsieur, me dit Mme Le Verrier, écho de son mari, qui avez à présent le droit de nous chasser d'ici. » — « Oui, madame, mais je me garderai bien d'en user. » Du reste, personne dans cette salle immense, si ce n'est ce ménage peu hospitalier, que je me hûtai de quitter.

Malgré ce début peu encourageant, j'aidai Le Verrier à reconstituer le service météorologique, en le conduisant au Ministère de la Marine, pour le réconcilier avec M. de

site que qiiicon«iuc se sentait du talont ou de l'avenir refusait d'y entrer, ou se hâtait d'en sortir. La vérité est qu'on fait à l'Kcole une ré|>utation qu'elle ne mérite pas, et surtout qu'elle ne méritera plus *e jour où elle sera gouvernée -.

Chasseloup-Laubat et renouer les relations rompues entre les deux administrations pour la prévision du temps> adressée à tous nos ports.

Durant son gouvernement autocratique de l'Observatoire, il tua sous lui plus de soixante employés; quelquesuns de ses collaborateurs, grands savants, même membres de rinstitut, ne pouvaient être aussi lestement congédiés. Il trouva cependant moyen de leur faire bien des misères. L'un d'eux, je l'ai déjà dit, pour avoir du feu dans son cabinet, était réduit à apporter du dehors des bûches sous son paletot. Les plaintes qui arrivaient chaque jour au Ministère me décidèrent à en finir avec cette autorité turbulente, en donnant au directeur de l'Observatoire un conseil judiciaire qui, je crois, subsiste encore, bien qu'il ne soit plus, pour les mêmes raisons, nécessaire. Le Verrier devait en avoir la présidence, mais, composé de personnages considérables, ce conseil avait voix délibérative pour toutes les questions importantes. Une lettre du 16 mars 1868, à l'Impératrice, montre les tribulations que me causait cette affaire.

« Madame,

« Votre Majesté m'a fait l'honneur de me demander, au dernier Conseil, où en étaient les affaires de l'Observatoire. Une interruption m'empêcha de répondre. Voici l'état des choses :

« M. Le Verrier, qui tient du Ministère de l'Instruction publique trois fonctions, qui est professeur et ne professe pas, inspecteur général et n'inspecte pas, directeur, mais dirigeant trop, M. Le Verrier ne reconnaît pas le Ministre. 11 refuse d'obéir aux ordres qu'il en reçoit et tient assez

peu de compte de ceux de l'Empereur même. Comme il a prolesié contre le décret de 1854 et refusé de s'y soumet Ire, il conteste le projet de décret de 1868, dont Sa Majesté avait approuvé la teneur, et qui aurait été signé depuis trois semaines si, par excès de déférence envers un homme qui en a si peu pour les autres, Tavis n'avait prévalu de soumettre ce décret à lexamen de la section de l'Intérieur.

« Il se passe au Conseil d'État ce qu'il était facile de prévoir. M. Le Verrier y remue ciel et terre et ne se fait pas faute de dire pis que pendre du Ministre, lequel n'est pour rien dans tout ce qui lui arrive, et ne cherche, depuis quatre mois, qu'à le sauver de lui-môme, en le maintenant à la tête de l'Observatoire, mais sans dents, ni ongles.

« Aprè's avoir refusé de siéger dans une commission où sa place était marquée par un décret, et, par conséquent, de prendre part à la discussion et à la rédaction du projet, il exige qu'on lui communique les pièces, le rapport, le projet, cl, quand ce projet lui est envoyé, contrairement peut-être aux usages et aux convenances, il déclare qu'il lui faudia quinze jours au moins pour y répondre. C'est un renvoi aux l\îilen<les gr(M:(|U(*s.

«' Peiidanl (ju'il s'occupe de celle guenv contre h* Minisire, Uimlis qu'il remplit les journaux de sa prose et l'Académie de ses paroles imprudentes, on ne fait rien à lObservaloire. Les l'oiiclionnaires y sont inquiets et les travaux sérieux siisjx'ndiis.

' Une mai<nifi(iu(» éclipse de soleil va avoir lieu. Depuis six mois, les Anglais sont prêts, leurs instruments, leurs iistronomes sont partis; et nous n'avons pas commencé.

.' 11 faut aller obscM'ver celle éclipse dans le golfe de Siam ou à Aniboiue, le 18 août procliain, et M. Le Verrier

m'a fait dire samedi qu'il n'avait ni les hommes ni les instruments nécessaires et que, pour ceux-ci seulement, il faudrait trois mois de construction et d'expérimentation, ce qui, avec les quarante jours pour le voyage et les trois semaines pour l'installation, nous ferait arriver après l'éclipsé. Le point où l'observation devrait se faire n'est pas même encore déterminé. J'en conclus que l'expédition est abandonnée ou maintenant impossible.

« Voilà donc un établissement qui coûte chaque année deux ou trois cent mille francs à l'État, et qui, le jour venu de prouver ce qu'il est capable de faire, laisse aux Anglais tout rhonneur d'une belle campagne scientifique.

« Cela est triste. Madame, et ces allures despotiques d'un homme trois fois fonctionnaire, qui brave les décrets et l'autorité dont il relève, sont d'un bien fâcheux exemple.

« Je respecte dans M. Le Verrier son ancien dévoûment à l'Empereur et sa notoriété scientifique; je n'ai personnellement pour lui ni affection, ni haine, ni rancune; mais je crois que, pour la science elle-même, pour le service public et dans l'intérêt du Gouvernement, il importe qu'une telle situation cesse et que M. Le Verrier se soumette.

« Je viens d'écrire au président de la section de l'Intérieur que je me rendrai, non dans quinze jours, mais vendredi prochain, au sein de la section pour entendre ses observations. L'Empereur ensuite décidera. Je n'ai pas le droit de laisser avilir dans mes mains l'autorité dont je ne suis que le dépositaire.

« Je suis, etc. »

Le décret rendu et ses prescriptions exécutées, je fus désormais tranquille de ce côté. Mais un de mes succèsseurs, M. Segris, ayant révoqué Le Verrier, à la suite sans doute de quelques nouvelles incartades administratives, le directeur posthume de TObservatoire se résolut à protester par-devant le Sénat. Seulement, au lieu de s'en prendre à son adversaire du moment, il attaqua celui de la veille, ce qui m'obligea de monter à la tribune pour lui répondre. Je le fis avec une modération relative, que Le Verrier coupa de continuelles interruptions. Fatigué de ces impertinences, je lui dis rudement : « Je prie M. Le Verrier d'écouter mes paroles avec la même patience que j*ai supporté pendant plus de six années son administration. » 11 se tut, et, depuis ce temps-là, nous fûmes les meilleurs amis. du monde. II est vrai que l'un et l'autre nous n'étions plus rien.

J'ai eu une querelle d*un moment avec un autre personnage qui la termina tout à son honneur. J'avais écrit à M. Haussmann une lettre de ministre à préfet, telle qu'il n'avait pas l'habitude d'en recevoir :

« Monsieur le Préfet,

« On m'assure de divers côtés que, dans une séance du Conseil général, vous avez vivement combattu une proposition ministérielle, ce qui est déjà fort étrange de la part d'un préfet, incriminé l'administration actuelle de l'Instruction publique et tout particulièrement l'École Normale supérieure, à qui vous auriez reproché de ne savoir faire que des journalistes, comme MM. Taine, About et Prévost- Paradol.

« Si ces paroles ont été vraiment prononcées, j'ai le

devoir de vous faire remarquer que le Conseil général et le Préfet de la Seine n'ont pas à délibérer sur TÉcole Normale supérieure.

« Je m'étonnerai ensuite qu'un des plus hauts fonctionnaires de l'Empire mette en suspicion, dans une assemblée officielle, un ministre de l'Empereur et une des grandes institutions de l'État.

« Enfin j'ajouterai qu'il n'y a pas plus de justice dans les griefs énoncés qu'il n'y avait de convenance à les exprimer, l'École de 1865 ne pouvant être rendue responsable des élèves reçus en 1848. J'ajoute, pour ces trois écrivains, dont l'un s'est fait mon adversaire personnel et opiniâtre, que si, par leur talent, ils doivent appartenir à l'histoire littéraire de ce temps, ils n'ont par leurs services appartenu que durant quelques mois à l'Université.

« Restons chacun. Monsieur le Préfet, dans notre fonction et aux affaires qui nous sont propres, le service de l'Empereur s'en trouvera mieux.

« La pire des anarchies est celle qui se produit en haut.

« Recevez, etc. »

M. Haussmann me répondit par une lettre que je regrette de ne plus avoir et où se trouvaient ces paroles : « J'ai à peu près terminé ma tâche et vous commencez la vôtre; pourquoi chercher des ennemis? » Et il continuait longtemps avec une douceur mélancolique que rendaient touchante ses grands services et sa situation, plutôt celle d'un ministre que d'un préfet. Je lui répondis sur l'heure : « Voulez-vous regarder comme non avenue ma lettre de ce matin et accepter la poignée de main que je vous envoie? » Un quart d'heure après, il entrait dans mon cabinet et me

disait en me tendant la main : « Je vous apporte la réponse. »

N'y a-t-il pas de la grandeur dans cette scène où se montra si simplement courtois le puissant manieur d'hommes et de diffîciles affaires qui avait donné à la France une capitale nouvelle?

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