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CHAPITRE XVIII

Un de mes anciens camarades de collège, Ernest de Chabot, resté mon ami, était légitimiste de noble origine et poète. Le 20 juillet 1870, il m'envoya les vers suivants qui faisaient d'avance entrevoir le dévoûment des compagnons de Charctte durant la campagne de la Loire.

A Victor Duruy.

Je me souviens... voilà quatre longues années : La Prusse à Sadowa jouait ses destinées, Et toi, tu demandais en conseil souverain Que la France envoyât cent mille hommes au Rhin, Puis allât s'installer carrément dans Mayence*. L'Empereur eût, ainsi, pris en main la balance; Et, devant les vainqueurs, dans leurs rêves déçus. Pu jeter son épée au plateau des vaincus.

On ne t'écouta pas : tes collègues plus sages Sur la France craignaient d'attirer des orages; Et, comme tout dormeur, de leur sommeil contents. Prétendaient qu'il fallait laisser faire œuvre au temps.

1. Mayence est de trop; je n'ai jamais proposé l'occupation de cette place, mais la rime le voulait sans doute. Quant à l'envoi d'une armée française sur le Rhin, on a vu que je l'avais proposé à. l'Empereur.

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L*Einpereur, dont ainsi Tattente fut trompée, Sur ces prudents avis, rendormit son épée.

~ Comme toi, je pensais que plus on attendrait, Plus la lutte serait sanglante et durerait!

Bismarck et son vieux roi ne nous rassuraient gi Et nous nous promettions que, si venait la guerr Nous irions tous les deux, comme de bons amis. Envoyer une balle à nos vieux ennemis.

Eh bien ! le chant de guerre a passé sur le mond Le grand Poméranien, à face rubiconde.

Nous jette en ricanant ses insolents défls :

La France à la rescousse appelle tous ses Gis : Donc, si l'on veut de nous, partons quoi qu'il adv Un oncle m'a laissé pour la lutte prussienne Un sabre revenu d'Iéna, d*Austerlitz; J'ai de mon père mort, Tépée à fleur de lys.... Tout est bon!! Que fait l'arme? elle est sainte d' Quand on la met au vent pour défendre la Franc< — Donc, si tu veux, ami, nous partirons demain, Galment et cœur à cœur, et la main dans la maii

Ce môme jour, 20 juillet, mon fils Albert s'enrô les turcos *, régiment d'avant-garde destiné à doi recevoir les premiers coups. « Il n'avait pas voulu, perdre les premières notes de Touverture. » Le ^ Wissembourg, il fit partie de cette reconnaissance que les chefs conduisirent sur la grande roule e découvrit rien, alors que le sous-préfet et le mai ville montraient les bois voisins bondés de Pru moins d'une portée de canon. Le soir de cette je m'écrivit au crayon : « Nous avons eu une afl^

1. Le '2" bataillon du 1*" tirailleurs était en garnison à Pî le i juin 1810. Pour les détails, voyez ropuscule - A l (PAlbert Uuruy • el « Le 1" régiment de tirailleurs algérier et campagnes), écrit sur l'ordre du colonel, aujourd'hi Ménestrel, par le lieutenant Victor Duruy. (Note de Téditeu

chaude. Je suis sain et sauf et je crois m'ôtre assez bien comporté. Dis à George que j'en ai descendu au moins une dizaine. » Durant la retraite, il se trouva à Textrôme arrièregarde avec son sergent-major, comme lui un excellent tireur. L'ennemi venant derrière eux à travers les vignes, ils partagèrent fraternellement leur stock de cartouches, et, embusqués près d'un arbre, ils ouvrirent le feu à bonne distance contre les Prussiens. Chaque coup portait; la force de pénétration de la balle du chassepot était même assez grande pour blesser Thomme du second rang après celui du premier. Mais, les munitions épuisées, il fallut sortir en plein champ; c'était affaire d'agilité et nos deux chasseurs n'en manquaient pas. Ils en furent quittes pour être cinglés par les pierres de la route dont les balles allemandes projetaient autour d'eux les éclats.

Le 6, Albert se battait à ReichshofTen et m*écrivait deux et trois jours après :

Lundi 8 août, au matin.

« Mon cher père,

« Nous arrivons à Sarrebourg. En quatre jours, nous nous sommes battus trois fois et nous avons marché le reste du temps, sans pain, à peine un peu de biscuiL Nous sommes morts de fatigue. Oh! l'intendance!... Si j'en reviens, j'en aurai de tristes à raconter.

« Les Prussiens nous mènent tambour battant. Nous avons marché depuis hier six heures jusqu'à ce matin trois heures. Nous nous arrêtons, obligés d'évacuer Saverne et de nous replier sur Metz, je pense. Sauf une extrême lassitude, je suis bien. Décidément, les balles et la mitraille ne me font plus le moindre effet. J'étais né pour être mili-

252 NOTES ET SOUVENIIiS.

taire. Mais je suis profondément triste. Quelles deux journées! A Wissembourg, nous avons donné tout le temps. A Wœrth, nous avons été engagés seulement à deux heures, pour soutenir la retraite. Nous avons chargé trois fois de suite à la baïonnette et fait plier les Prussiens à plus d'un kilomètre. Mais il a bien fallu céder : ils étaient tant! « Adieu, je vous embrasse tous.

« Albert. »

« J'ai été tout le temps en tête de mon bataillon. Les balles ne veulent pas de moi. Dans ma compagnie, nous ne sommes plus qu'une quarantaine sur cent vingt. Je pense qu'on va nous laisser un peu respirer. «

Mardi 9, au malin,

« Mon cher père.

« Nous sommes en pleine retraite sur Metz, avec un corps d'armée complètement démoralisé. Voilà six jours que nous marchons jour et nuit ou que nous nous battons, sans vivres ni subsistances aucunes. Je ne sais pas comment les hommes se tiennent encore debout. Nous sommes partis hier, ou plutôt cette nuit, de Sarrebourg, à minuit, et il faut que nous soyons demain soir à Metz ou à Nancy : c'est cent kilomètres en deux jours. Encore, si la route était libre! Mais rartillerie, les bagages, les impedxmruta de toute sorte nous pn'cèdent et nous sommes obligés de marcher à raison d'un kilomètre par demi-heure. C'est plus fatigant que de marcher vite.

« Je suis navré, mais je vais bien, pour un homme qui ne s'est pas déshabillé depuis six jours, qui a perdu ses bagages, sa tente, qui couche en plein air avec la pluie

sur le dos, sans même un caban à se jeter sur les épaules, sans un sac pour appuyer sa tôle. Mon sac est resté sur le champ de bataille de Wœrlh ou de Frœschwiller, comme tu voudras. Nous les avions jetés pour charger à la baïonnette : la mitraille ne nous a pas permis de les ramasser. « Adieu, je vous embrasse tous.

« Albert. »

« P. S. — Il paraît que le colonel me propose pour la médaille militaire. Il m'a d'ailleurs fait les plus grands éloges pour « mon entrain et mon sang-froid ». Tu n'en doutais pas, j'espère? »

Mon fils George, qui a publié les lettres précédentes, dans la notice consacrée « A la mémoire d'Ajbert ' », y a joint quelques lignes adressées à un ami; je veux les citer aussi:

10 août.

« Mon cher ami,

« Nous sommes en pleine retraite sur Nancy. Notre corps d'armée, battu à Wissembourg et à Frœschwiller, est démoralisé. Que voulez-vous : à Wissembourg, nous étions six mille contre quarante mille et nous n'avions pas mangé depuis trente-six heures î A Frœschwiller, nous étions quarante à quarante-cinq mille contre cent vingt mille et nous n'avions pas fait la soupe depuis six jours! Nos hommes ont été admirables; nous avons fait trois charges successives à la baïonnette, à Frœschwiller, et trois fois les Prussiens se sont sauvés. Mais la mitraille nous a écrasés. Sur soixante-dix officiers, il en reste à mon régiment

i. Voyez ci-dessus la note de la page 250.

trente-cinq ; à ma compagnie, sur cent vingt, nous sommes revenus quarante.

« Soulevez Paris, soulevez la France : que tout le monde marche !

« Je vous écris à la hâte; voici deux nuits que nous marchons à raison de cinquante kilomètres. J*ai les pieds en sang : les jambes demandent grftce, mais pas le cœur. J*ai écrit presque tous les Jours à mon père, mais on nous dit que toutes les lettres n'arrivent pas. Le service des postes est fait comme celui des ambulances...

« Adieu, je vous embrasse tous.

« Albert. »

J*ai donné, p. 167, ses deux lettres datées de Voncq. A Beaumont, le 30 août, ce qui restait de son régiment fut commandé comme soutien d*une batterie qui essayait vainement de lutter contre Tartillerie prussienne. Ordre avait été donné aux hommes de se coucher à terre, tout le terrain étant balayé par les projectiles. Albert se promenait sur la route en causant avec son capitaine, lorsqu'un obus emporta la jambe de Tofficier. Mon fils le reçut dans ses bras, et, avec quelques camarades, le porta dans une maison qui s'emplissait de blessés. Les Prussiens, voyant de ce côté des pantalons rouges, y dirigèrent leurs coups. Pour les avcrlir qu'ils tiraient sur une ambulance, Albert monta sur le toit et, avec un bAton attaché au tuyau d'une cheminée, une serviette blanche et sa ceinture rouge de turco, il fit une croix de Genève. La canonnade n'en continua que plus fort, le toit s'effondra sous les projectiles, la maison prit feu, et Albert, resté debout sur le mur, eut derrière lui un foyer d'incendie d'où partaient des cris

déchirants et devant, un abtme de 25 à 30 pieds par où Ton ne pouvait se sauver. Il l'essaya pourtant : un cadavre était au pied du mur, il sauta sur lui pour amortir le choc ; mais un de ses pieds glissa sur ces chairs broyées et, avec une affreuse douleur, sa rotule se trouva derrière le genou. Il la remit en place, serra sa jambe avec ce qui lui restait de sa ceinture et se traîna sur les mains jusqu'à un petit bois où les Allemands le prirent.

J'ai tenu à recueillir ces lettres et ces souvenirs de mon brave fils ; elles sont un titre de noblesse pour notre famille.

Le surlendemain avait lieu le désastre de Sedan, qui ouvrait à Tennemi la route de Paris.

Je touchais en ce moment à ma soixantième année et je n'étais pas en état de faire campagne au loin. Je ne partis donc pas, comme Albert, pour Tannée active, mais je ne m'enrôlai pas non plus parmi ceux qu'on appelait les « pantoufflards », qui eurent pour compagnons quelques-uns des fils des vainqueurs du 4 septembre. Je m'inscrivis dans un des bataillons de mon quartier, qui devaient garder le rempart et les avancées entre la Seine et la Bièvre, en arrière des forts de Vitry et de Bicôtre. Le surlendemain, un journal que je ne connaissais pas, V Électeur libre, raconta un épisode de la revue passée la veille par le général Trochu. « Place de la Concorde, disait-il, l'amiral Challié, passant la revue préparatoire du 21** bataillon, s'est arrêté devant un simple garde national de la 6* compagnie, qui portait au côté droit de Tuniforme la plaque diamantée de grand-officier de la Légion d'honneur : il a salué M. Duruy, ex-ministre de l'Instruction publique, car c'était lui.

une lettre qui n'annonçait pas un meilleur esprit. Je lui écrivis :

" Monsieur,

« Je comprends que vous éprouviez le besoin d'expliquer, d'atténuer vos paroles d'hier et de leur donner un tour différent. Mais je vous répète que, dans les circonstances où nous sommes, il n'est pas un bon citoyen qui, même en ayant au fond de l'Ame les craintes les plus vives, ne doive laisser paraître au dehors confiance et résolution.

« Et, quand on voit des hommes portant l'uniforme répandre par leurs paroles le découragement autour d'eux et oser, comme vous l'avez fait hier, insulter ceux qui croient encore à la puissance du dévouement et du patriotisme, c'est un devoir, alors, pour un ancien membre du Gouvernement, de dire tout haut et en face : Prenons garde de laisser les clefs de Paris, la défense de nos remparts, à des gens qui perdront tout, en déclarant à l'avance que tout est perdu.

« Je me souviens du rôle néfaste que les alarmistes ont joué dans la Révolution.

« J'étais parfaitement calme, Monsieur, quand je vous ai rencontré, car je venais d'embrasser mon fils revenu, pour quarante-huit heures, de Wissembourg et de Frœschwiller, d'où vous n'arriviez pas. Mais, je l'avoue, le contraste de la conduite de ce brave garçon avec vos paroles, vos sarcasmes au sujet de la garde mobile; vos terreurs relativement à l'armée qui vous semblait perdue, cette prophétie de l'entrée des Prussiens dans Paris avant dix jours, ajouterai-je le mot de traître que vous avez pro-

nonce : lout m'a inspiré une profonde pitié pour un esprit malade, mais aussi de Tindignation contre le fonctionnaire qui trahissait le premier de ses devoirs.

u Si j'étais ministre de la Guerre, vous seriez immédiatement mis en inactivité.

» Cette leçon salutaire, M. de Moltke n'hésiterait pas à la donner. Malheureusement pour nous, Tarmée prussienne ne s'y prête pas. Elle obéit, se bat, meurt ou triomphe, sans tant de raisonnements, de critiques ou de défiances. Elle réserve tout cela pour la paix et non pour la guerre.

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