‹ Notes et souvenirsChapitre 34 sur 38 · V. DURUY · texte numérisé non relu

V. DURUY

Ces paroles viriles, que je réclamais d'un colonel, étaient d autant plus nécessaires que, de loin, se montraient des défaillances dangereuses. Quant à ma compagnie, recrutée dans le boulevard Saint-Michel, elle comptait parmi ses membres plusieurs millionnaires qui se prêtaient, sans jamais hésiter, à toutes les exigences du service. Un jour de combat, ils n'auraient pas valu de vieux soldats, mais ils auraient vaillamment fait leur devoir. D'autres, venus de certains quartiers où fermentaient les envies socialistes se demandaient si c'était bien à eux de défendre les bourgeois. Ils précédaient les fous que nous entendons aujourd'hui pousser, dans leurs réunions, ce cri féroce et inepte qui est le dernier des sacrilèges : « A bas la Patrie! »

Notre rempart se terminait à la Seine par une muraille que couvrait à quelque distance un ouvrage avancé. Nous avions un redan beaucoup moins fort, en avant de notre porte de Choisy, et nous y passions la nuit : ainsi faisait-on dans toutes les avancées. Ce ne fut pas l'avis du bataillon chargé de défendre le passage du fleuve. Sous prétexte

qu'on voulait le livrer à rennemi, il refusa de s enfermer dans ce qu'il appelait une souricière. Nous l'apprîmes le lendemain en venant relever d'une garde si mal faite ces étranges défenseurs de la cité. Le général Ribourt, gouverneur de Vincennes, me dit, pendant la bataille de Champigny qui se livrait en face de nous, avoir eu plus d'une fois les mômes inquiétudes au sujet des batteries qui défendaient au-dessus de la Marne les approches du plateau de Vincennes.

Mon éditeur, M. Breton, de la maison Hachette, possédait une propriété tout près de Châtillon. Je lui demandai quels travaux on avait faits sur cette colline : « Mais rien, ou à peu près », me dit-il. Or, si une des clés de Paris était aux Hautes-Bruyères, une autre se trouvait là. M. Béhic, l'ancien ministre du Commerce, était membre du comité de défense. Je lui contai ce que je venais d'apprendre. Mais il n'était chargé que de veiller à l'approvisionnement des vivres et il n'entendait pas se mêler d'autre chose. Nous étions alors au Sénat; je me rendis auprès d'un général qui avait certainement voix au chapitre dans les conseils de la Guerre. Comme il m'avoua ne pas savoir où était Châtillon, je lui dessinai l'espèce de promontoire que la position forme au-dessus de Fontenay-aux-Roses et je lui dis : « Mettez-vous à l'extrémité de ce plateau et, à douze ou quinze cents mètres de distance, vous aurez vue sur l'intérieur des forts de Vanves et d'issy. » Je n'ai pas su ce qu'on fit de ce renseignement, mais quelques jours plus tard les Prussiens occupaient sans beaucoup de peine la colline d'où ils découvraient tout Paris (19 septembre).

Les fuyards de ChAtillon, et parmi eux des zouaves du qualrième de marche, qui, de leurs valeureux régiments

d'Afrique, n'avaient que Thabit, s'engouffraient par la barrière d'Enfer, dans le vi« arrondissement où ils répandaient l'inquiétude et l'effroi. L'amiral qui commandait notre secteur, averti de cette espèce de panique, me chargea d'aller dans le quartier et de parcourir les groupes agités, les lieux de réunions publiques, en disant partout que nous étions sur nos gardes, qu'aucune menace n'apparaissait et que nous tiendrions résolument le poste qu'on nous avait confié. Singulière commisision pour un pacifique, mais sainte mission qui ne pouvait être refusée ^

Durant ce combat, Jules Favre avait, à Ferrières, une entrevue avec Bismarck dont les prétentions étaient, dès lors, presque aussi dures que celles qui nous furent imposées au traité de Francfort. Paris approuva le refus d'armistice sans ravitaillement, et Je fus hautement de l'avis de tout le monde. La ville résista cinq mois; ce ne fut pas pour le moment une victoire; mais c'était pour l'avenir une garantie d'espérance.

Je retourne à mes souvenirs du bastion 88. Un jour, nous sortîmes quelques-uns du rempart et nous allâmes en promenade jusqu'au front du fort de Montrouge, où nous eûmes le spectacle, pour nous inoffensif, d'un combat d'artillerie entre les batteries françaises et celles de l'ennemi. Les obus passaient très haut au-dessus de nos têtes, pour, les uns, entrer dans le fort, et les autres éclater sur les Prussiens. C'était un feu d'artifice en plein jour; pour y prendre part, nous n'avions pas môme nos affreux fusils à tabatière, de sorte que notre petite troupe ne put se mêler au concert, où du reste elle n'aurait rien fait d'utile,

1. Voyez dans le Siège de Paris, par le général Vinoy, à la p. 147, ce qu'il dit de cette malheureuse affaire.

les balles n'allant ni si vite, ni si loin que les obus de nos braves marins.

Cet innocent fusil à tabatière était très lourd et ne se maniait pas aisément. Il me valut pourtant un déjeuner avec le général Ducrot. J'étais en faction à la porte de Choisy, lorsque survint des Hautes-Bruyères un lieutenant-colonel à qui je fis avec mon fusil un si beau salut militaire qu'il me prit pour un vieux soldat. En regardant de plus près, il me reconnut et m'engagea à venir voir à Saint-Denis son chef, l'amiral de La Roncière, que j'avais bien des fois rencontré au Palais-Royal et aux Tuileries. Le lendemain j'arrivai dans les ouvrages de Saint- Denis où je fis, pour ce temps-là, un véritable festin à côté du général Ducrot. C'était huit jours après la bataille de Champigny. « Si vous aviez fait votre trouée, dis-je au général, où comptiez- vous aller? » — « Entre l'Yonne et la Seine, me répondit-il, pour de là tendre la main aux vainqueurs de Coulmiers. » C'était possible, et la sortie avait été sur le point de réussir. J'ai su plus tard qu'à Villencuve- Saint-Georges, en arrière de Champigny, l'émotion avait été grande parmi les Prussiens, et j'ai vu que jusqu'au delà de Corbeil, même bien plus loin encore, les châteaux, les fermes, les murs des parcs avaient tous été crénelés : Paris était pris dans un étau. Cependant Ducrot, vainqueur à Champigny, aurait pu bousculer tous ces obstacles. Mais, après avoir, par nos bruyants préparatifs, averti l'ennemi du côté oii nous voulions passer, nous perdîmes deux jours dont les Allemands profitèrent pour renforcer leurs lignes' de défense et accumuler des troupes sur le terrain de l'attaque. Le 29 novembre, le général Vinoy, qui commandait sur la rive gauche de la Seine et que je voyais

souvent, reçut Tordre de battre furieusement THay et Chevilly, afin d'empêcher les troupes allemandes de Versailles de passer sur la rive droite. En même temps, nos nouveaux canons de 7, établis sur le plateau d'Avron, devaient arrêter les corps se dirigeant de Montmorency sur Nogent. N'entendant pas le feu du fort de Charenton qui devait jouer dans l'action un rôle important, Vinoy demanda au Gouvernement général, vers neuf heures du matin, la cause de ce silence. On lui répondit que l'affaire était remise, parce que les bateaux à vapeur de la Seine n'avaient pu remonter la Marne jusqu'au-dessus de Vincennes. Le général rappela ses troupes, mais un millier d'hommes étaient déjà par terre!... Quand la bataille recommença, le !•'' et le 2 décembre, l'ennemi était en force et la partie était perdue.

A mesure que Paris était plus resserré, nos misères intérieures augmentaient. Vers les murs, c'étaient le siège et les coups de canon; à l'Hôtel de Ville, l'émeute et la révolution. Les têtes se montaient. Comme le populaire avait des armes, il crut l'occasion bonne pour en finir avec une société qui exigeait de l'ouvrier, pour qu'il pût devenir patron, de l'ordre, du travail et de l'économie. Le 8 octobre, une première tentative, pour proclamer la Commune, échoua; mais elle fut renouvelée le 31 par les bataillons de Belleville, sous la conduite de Félix Pyat, l'éternel conspirateur, et elle réussit un moment. Presque tous les membres du Gouvernement de la Défense nationale furent pris par les émeutiers. Mais la garde nationale s'assembla, notre bataillon se réunit dans la rue des

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Ecoles, où nous attendîmes qu'on nous fît descendre sur l'Hôtel de Ville. Aucun ordre ne venant, je demandai une

permission d*une demi-heure et je me rendis au Gouverne-^ ment général. Trochu était aux mains de la révolution. « Eh bien, dis-je à son premier aide de camp, le prince Nicolas Bibesco, THôtel de Ville est cerné, les rebelles qui veulent bouleverser Paris sous les yeux des Prussiens sont dix fois coupables. J*espère que vous allez nous débarasser d*eux. » — Il me répondit comme aurait fait son chef : « Ah! du sang, du sangl non, jamais. » Humanité cruelle! car cinq ou six mois plus tard, quand la vraie Commune fut maîtresse de Paris, combien de milliers de victimes tombèrent qui eussent été épargnées si, par un acte énergique, les chefs de Témeute du 31 octobre avaient été saisis et transportés plus tard à la Guyane.

Du commencement à la fin du siège, l'action fut très vive sur les trois quarts de Tenceinte, mais, de notre côté, il n'y eut pas une escarmouche; de sorte que, pendant cinq mois, je n*eus pas un coup de fusil à tirer ni un péril à courir. J*excepte un jour où une reconnaissance nous conduisit jusqu'aux Hautes-Bruyères, d'où nous contemplâmes sottement les positions prussiennes. Nous étions à bonne distance pour le tir de plein fouet; mais Tennemi ne nous fit pas Thonneur de saluer d'un coup de canon notre inutile curiosité.

Un soir, sortant avec M. Balard de chez M. J.-B. Dumas, qui demeurait rue Saint-Dominique*, et remontant la rue de Rennes, je fus assailli par une volée de cris stridents et je dis à mon compagnon de route : <« Entendez-vous le vacarme de ces polissons? » Moins d'une seconde après, l'obus passait au-dessus de nos têtes et éclatait vers Saint-

i. La maison qui porte maintenant le n'^S; M. Duruy habitait le n** 82 de la rue de Rennes. (Note de l'éditeur.)

Germain des Prés. Je compris que la chemise du boulet, déformée par le tir, avait déchiré Tair et produit de loin reflet de clameurs d'une multitude d'enfants. C'était le bombardement qui commençait. Il continua durant tout un mois, trouant des maisons, faisant quelques victimes, mais ne produisant aucun effet moral. Les premiers jours, on se rendait en promenade vers les lieux où les projectiles arrivaient. Paris, tout bâli de pierre, n'avait rien à craindre de l'incendie. Dans la rue de Rennes, j'avais remarqué que les boulets tombaient de préférence sur le côté gauche, les Prussiens ne changeant pas à chaque coup la direction de leurs grosses pièces; et comme j'habitais le côté droit, je dormais tranquille. Mais du haut du rempart, le spectacle était magnifique et terrible. Pendant une nuit de faction au sommet de l'enceinte, je vis trois lignes de feux étagées les unes au-dessus des autres, sur les collines de Châtillon, de Meudon et de Saint-Cloud. Nos forts répondaient coup pour coup : c'était un effroyable tonnerre dont l'ennemi aurait voulu faire une œuvre grandiose de destruction. En somme, toute cette dépense d'artillerie causa, relativement, peu de mal et n'avança pas d'un jour la capitulation *. C'est la famine qui nous força d'ouvrir nos portes. Une fois de plus il fut démontré que la victoire définitive ne se gagne qu'en rase campagne et qu'une place assiégée, comme Paris, Metz et Strasbourg, est fatalement condamnée à être prise. Cependant la fièvre de siège augmentait au milieu de

1. D*après les relevés quotidiens du Journal officiel le bombardement a tué quatre-vingt-dix-sept personnes, dont trente et un enfants et vingtsept femmes; il en a blessé deux cent soixante-dix-huit, dont trente-six enfants et quatre-vingt-dix femmes. C'est un total de trois cent soixante-quinze personnes atteintes.

ces lieux millions d'honuxies pour^qui, dès le 18 octobre, la viande, et quelle viande! ^yaii été rationnée à mison de iOO grammes par jour et par personne. Nous commen-^ cions à manger nos chevaux de fiacyre et ceux dea Pompes funèbres. Les .chiens errants étaient traqués comme perdr^ux ^i temps de chasse. J.*en eus un qui me dégoûta des autré$ : il était si coriace et si dur que je ne parvins pas à enlever de ses côtes desséchées une bouchée mangeable. Chez un gargotier de la porte d'Italie, nous réalisâmes cependant un civet de chat que je trouvai excellent. Jamais je n'aurais cru que ce lapin de gouttière pût être rendu, à force d'art, sans doute, auàsi comestible* Quant aux souris et aux rats/dont on faisait des pfttés, une horreur insurmontable m'en garantit ^ Ce gibier rendit pourtant de grands services. On estimait qu'il se trouvait dans les égouts <tix-huit ou vingt millions de rats; et des marchés établis çà et là, notamment sur la place de l'Hôtelde- Ville, débitaient cette marchandise : au mois de janvier, ils se vendaient 4 francs la pièce.

Le riz et le biscuit des troupes me sauvèrent. J'avais fait une bonne provision de ce que les soldats gaspillaient dédaigneusement dans les premiers jours du siège. J'eus môme une friandise que me valut mon zèle ministériel d'autrefois. Un boulanger, grand ami des écoles populaires, avait pu sauver un peu de farine de gruau ; chaque matin, il m'envoya un petit pain, quatre ou cinq bouchées, que je mangeai avec volupté. Je n'ai ni vu ni remercié cet industriel bienfaisant ; c'est un remords que je garde encore.

1. Voyez dans les Tableaux de r Année tragique (Hachette, éd.), le menu d'un diner auquel assistait M. Duruy, chez M. Elwal, à la date du 8 janvier 187!.

Toute Ja population se portant vers les remparts, il n'y avait plus de vie que de ce côté; le reste de Paris devenait silencieux et sombre. Quand le combustible manqua, les boutiques éclairées par le gaz se fermèrent et les réverbères s'éteignirent. Rien de lugubre alors comme cette grande ville naguère si brillante, où ne se voyait plus une lumière ni un promeneur; mais les hôpitaux étaient pleins et, chaque jour, vidés par la mort : dans une semaine on en emporta 5000 cadavres.

Une nuit cependant nous eûmes la plus splendide illumination. Tout Toccident et le nord s'éclairèrent de lueurs étincelantes. « C'est, dirent quelques-uns, la réverbération d'un immense incendie, et une ville qui brûle; feu de joie allumé par Tennemi. » Quelques mystiques soutinrent que le Ciel nous envoyait un signe d'espérance. Quant à moi, je vis dans ce spectacle magnifique une aurore boréale et je remerciai le pôle nord de nous l'avoir envoyée.

Pendant que nous tenions ferme à Paris, la province s'était levée. Toute notre armée était prisonnière en Allemagne, nous n'avions ni un canon, ni un général, ni même un soldat éprouvé. Mais la France n'avait pas voulu, comme l'Autriche à Sadowa, tomber sous un seul coup de sabre prussien et cette générosité, que j'approuvais de tout cœur, nous a relevés dans l'opinion de l'Europe. Quand on vit qu'en frappant la terre du pied, ce qui nous restait de gouvernement avait fait sortir du sol des armées, quand Faidherbe dans le Nord, Chanzy dans l'Ouest, d'Aurelle de Paladines sur la Loire, empochèrent l'invasion d'aller plus loin, on se dit partout qu'il y avait dans ce peuple, vaincu par l'ineptie de ses premiers défenseurs, une vitalité indestructible. Malgré la triple alliance, l'Autriche est

toujours un empire de verre, Tltalie un État dont la rapide croissance a besoin encore du temps pour se consolider. Si la France s'est aujourd'hui relevée, elle le doit aux sacrifices qu'elle a patriotiquement consentis, et aussi au souvenir de cette lutte acharnée qu'elle a soutenue seule pendant six mois contre un million de soldats disciplinés et victorieux. Je ne fais, en parlant ainsi, que dire ce qui se trouvait au fond de l'âme de celui qui avait dirigé contre nous l'invasion allemande. Longtemps après le traité de Francfort, dans un salon officiel de Berlin, des officiers supérieurs se moquaient de notre résistance après le 4 septembre. De Moltke, resté jusque-là silencieux, les interrompit : « Oui, Messieurs, tout ce que vous voudrez! « Mais souvenez-vous qu'après Sedan et après Metz, nous « croyions la guerre finie et la France abattue, et que, pen- « dant cinq mois, ses armées improvisées ont tenu les « nôtres en échec. Nous avons mis cinq mois à battre des « conscrits et des mobiles. C'étaient des foules plutôt que « des régiments, j'en conviens avec vous; mais ces cohues « nous tenaient tête. Vous pouvez oubher ces choses, vous « qui n'avez eu que le contentement de la victoire; mais « je ne l'oublie pas, je l'avoue, et je n'en souris pas, car « j'ai eu le tracas et le grand souci de cette résistance « inattendue. Enfin, Messieurs, conclut textuellement le «Maréchal, cette lutte nous a tellement étonnés au point « de vue militaire, qu'il nous faudra étudier cette question « durant de longues années de paix * ».

Pourquoi des amitiés puissantes sont-elles revenues à nous? Parce qu'on a vu que, si des fautes répétées nous

1. Capitaine J.-B. Dumas, La Guerre sur les communications allemandes en 1870y Préface, p. vu et viii.

avaient fait perdre des batailles, notre peuple, par son courage désespéré, avait sauvé Thonneur *.

Vers la fin de janvier, Paris à bout de ressources n'avait plus rien dont il pût faire un aliment. Il fallut donc ouvrir une de nos portes aux Prussiens. Ils pénétrèrent dans les . Champs-Elysées jusqu'aux Tuileries. Des tapis tendus sur les grilles du château, des barricades élevées à Tentrée des rues aboutissant à la place de la Concorde, les empêchèrent de rien voir au delà de l'enceinte fixée par la capitulation. Dans une de ses lettres, de Moltke dit : « Nos « troupes ne sont restées que deux fois vingt-quatre heures « à Paris. Il suiïit d'ailleurs que nous y ayons fait acte de « présence, » Ce n'était guère triomphal pour des victorieux. Mais, en allant plus loin, les Prussiens se seraient exposés à une guerre de rues dont les résultats eussent été, pour eux, une grande perte d'hommes et, pour nous„la destruction d'une partie de Paris. La convention était donc prudente d'un côté et sage de l'autre.

Au commencement du siège, j'avais regretté qu'on n'eût pas fait sortir de Paris, comme bouches inutiles, les femmes, les enfants et les vieillards. A la fin du blocus, je pensais autrement. Le courage des femmes fut admirable. J'en ai vu de longues files attendre sur les trottoirs, sans se plaindre, dès quatre heures du matin et par 20 degrés de froid, que les boulangeries fussent ouvertes et, le jour de l'armistice, beaucoup se récrièrent contre la capitulation. Il n'y eut dans les maisons de véritables misères que là où ne se trouvait point de femme, pour découvrir à

1. Les francs-tireurs et les mobiles des Vosges ont retenu dans l'Est une armée allemande de cent quarante-six mille hommes. (Capitaine J.-B. Dumas, ibid.)

temps des provisions et faire des réserves. J'en sais quelque chose, puisque j'étais alors célibataire et que j'eus à soufTrir de la faim.

Je retrouve, en de vieux papiers, une très longue note, en téite de laquelle est écrit : « Bastion 88. 18 octobre 1870 » ; je récrivis une nuit dans les casemates qu'on venait de nous construire. Elle est inachevée, mais suffira à montrer dans quel état d'esprit j'étais à cette époque et à expliquer ma conduite depuis vingt ans :

« Le canon tonne autour de moi et je me trouve au milieu de l'œuvre la plus grandiose de destruction qui ait menacé un empire. A cette heure funèbre, quelle est ma foi et quelle est mon espérance? En face des nouveaux barbares vont-elles chanceler et périr? Non! La France peut succomber momentanément, sous l'effort de ce million d'ennemis qui, durant cinquante ans, se sont si bien préparés, dans l'ombre et le silence, à l'assaillir et à la précipiter. Elle se relèvera, si elle reconnaît bien où est le grand courant du monde et si elle s'y plonge pour s'y retremper.

« Moins pour échapper au présent et à ses tristesses que pour mieux suivre, en le prenant à la source, la direction du mouvement qui entraîne l'humanité, je remonte toute la série des Ages et, afin de tenir d'une main ferme la chaîne des siècles, j'en attache le premier anneau au premier jour du monde.

« Dans la nature inorganique, nos savants ne trouvent plus que de la matière et du mouvement. Le problème de l'univers est devenu pour eux un problème de mécanique et chacune des révolutions du globe est l'exécution d'une loi physique.

« Dans la nature vivante apparaissent des organes de

nutrition et de reproduction qui, en passant du règne végétal au règne animal, de Timmobilité à Texistence nomade, s'animent d'instincts et de passions destinés à assurer Taccomplissement de la fonction; plus haut se montre Tintelligence ; plus haut encore éclate et brille la conscience : Thomme est venu et l'échelle des êtres se dresse de la terre au ciel.

« Avec ces principes élémentaires, lé grand Démiurgos a formé la variété infinie des êtres. On dirait que, comme un artiste occupé à créer sans cesse, il pétrit la matière en lui donnant les formes les plus diverses, les instincts et les passions en les appropriant à ces formes; et toujours il garde la simplicité du plan primitif. Chaque type qui s'échappe de ses doigts divins reçoit l'immortalité ou du moins la vie pour toute la durée d'une période géologique, c'est-à-dire pour tout le temps qui s'écoule entre deux actes d'une des lois du monde matériel.

« Mais ces êtres ne sont pas jetés au hasard sur la terre. Chaque espèce nouvelle qui se montre, ou plutôt chaque série d'espèces nouvelles prise en son ensemble, l'emporte sur les précédentes par la complication des organes et la puissance des facultés.

« L'homme qui, pour notre terre, est le dernier mot du créateur, en est aussi la plus parfaite création.

« A prendre son histoire dans le détail, on ne voit que confusion et ténèbres; si Ton s'arrête aux traits généraux, tout se coordonne.

« L'humanité, comme Dieu même, n'a que des idées fort simples et en petit nombre qu'elle aussi combine de mille manières.

« Dans l'ordre social, c'est d'abord la famille, puis la

tribu ou le clan, enfin la cité, et la réunion des cités qui forme les grands États.

<( Dans Tordre intellectuel, c*est la contemplation, puis Tétude, enfin la conquête du monde matériel par Tari et la science.

« Dans Tordre moral, c'est le yvoiôi «auTov (connais-toi /oi-m^me),Texamèn de la conscience, d*où se dégage lentement, comme le parfum d'une fleur qui s'ouvre, le principe fondamental de la fraternité : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fût fait à loi-môme. »

« Dans Tordre religieux, c'est d'abord la terreur qui se prosterne devant les puissances fatales de la nature et les sacrifices sanglants pour apaiser leur colère; puis la conception épurée d'un être supérieur qu'on adore et qu'on aime.

« Par tout cela, Thumanité se sépare du reste de la création vivante.

« A part quelques espèces privilégiées qui, dans de très étroites limites, sont capables de perfectionnement, toute l'animalité est aujourd'hui ce qu'elle était hier et ce qu'elle sera demain.

« L'homme seul a en lui une force de développement qui constitue la civilisation ; et le progrès est la loi fondamentale de Thumanité, comme il a été, jusqu'à présent, celui de la création organique prise dans son ensemble.

« Mais ce progrès ne s'opère que dans la direction des idées primordiales.

« La famille crée les devoirs réciproques du père, de Tépoux et des enfants.

« La tribu commence une première discipline sociale.

« La cité reprend ces idées, les développe, les précise et

consacre deux principes fondamentaux, la liberté individuelle et la propriété.

« Arrivée à ce point, Thumanité tient les éléments essentiels de son développement. L'art et la science naissent; la morale publique et privée se fonde ; la loi s'écrit et toutes les questions religieuses, politiques et sociales se discutent.

« Mais la cité est jalouse et ennemie de l'étranger qu'elle soumet ou qui force son enceinte. Les grands États s'établissent, d'abord sous l'autorité d'un seul, parce qu'on ne connaît encore qu'une forme politique : la monarchie, où un homme, fils des dieux, fait des droits de tous son droit personnel. Puis vient la république^ où les citoyens exercent directement la souveraineté. La guerre et le commerce mêlent les peuples et les idées. Le droit et la fraternité, enfermés d'abord dans la famille et dans la tribu, puis dans la cité, deviennent le droit et la fraternité universels ; le jus gentium remplace le jus civile^ ce qui fait de la loi « la raison écrite » ; et le Dieu universel se substitue aux divinités locales; aux cultes inspirés par la peur et l'égoïsme succède celui de la Charité.

« Comme on s'était fatigué de l'anarchie des républiques qui ne donnaient plus ni la paix ni l'ordre, on se lassa des princes qui, s'étant faits propriétaires de bétail humain, avaient supprimé la justice et la liberté. Mais on mit quinze siècles à trouver la conciliation entre les deux principes du monde ancien, la souveraineté directement exercée par tous ou par un seul, en établissant le régime de la souveraineté déléguée, que plusieurs exercent au profit de tous : c'est l'ère moderne des gouvernements représentatifs.

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