‹ Notes et souvenirsChapitre 36 sur 38 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

J'ai déjà dit * pour quelles raisons je n'avais pas publié, après la révolution de février, le troisième et le quatrième volume de mon Histoire romaine qui étaient prêts alors pour l'impression. Durant le siège de Paris, je tirai ce manuscrit du tiroir où il dormait depuis vingt-deux ans; je le remis sur le métier et ne le quittai qu'en 1885, ayant fait dans le môme temps, du même ouvrage, une édition en sept gros volumes, illustrés de trois mille gravures d'après Tantique. C'est l'édition définitive, et je tiens à ce que mon travail ne soit jugé que d'après celle-là. Comme il se donne, chaque année, dans les vieilles terres romaines et helléniques, des coups de pioche qui font sortir du soi antique des fragments d'art ou des inscriptions, je me tiendrai, tant que la vie intelligente me sera laissée, au courant des fouilles qui pourront me fournir des corrections nécessaires.

Le succès qu'obtint cette dernière édition de VHistoire des Romains^ m'engagea à faire subir la même transforma-

\. Au chap. IV, |î II, p. 69.

tien à YHistoire grecque^ que l'Académie française avait couronnée en 1862, et à YHistoire de France^ qui datait de 1852. Grâce à de fréquentes réimpressions, toutes deux avaient profité des documents nouveaux : c'est à celte condition que les ouvrages d'histoire peuvent durer. La première reparut en 1889; la seconde au commencement de 1892, quand l'auteur avait dépassé quatre-vingts ans. Cette vieillesse, laborieusement occupée par l'étude des trois civilisations d'où la nôtre est sortie, marquait le respect de l'auteur pour le public qui cherche dans les livres l'aliment de son esprit. M'a-t-on su gré de cette retraite littéraire que ne troublait aucune préoccupation politique? Je serais disposé à le croire, car l'Institut, le grand consécrateur des renommées studieuses et honnêtes, m'a accordé le très rare privilège d'ôtre élu dans trois de ses Académies.

Au ministère, ma politique à l'égard de cette institution fut celle d'un parfait respect. Parmi ses membres se trouvaient tant d'hommes qui honoraient la France et qui la servaient comme elle aime à l'ôtrc, par l'esprit, la science et l'art î J'ai eu un collègue qui aurait volontiers sabré son maigre budget. « Débarrassez-vous, me disait-il, de ces inutilités. » Je m'en gardai bien. Un de mes prédécesseurs ayant l'ail, dans une des cinq compagnies, une fournée d'académiciens pour former une section nouvelle, je fis rendre un décret qui répartit ces membres par élection entre toutes les sections de la classe, afin que la tache originelle de la nomination due au ministre seul fût eflacée par le baptôme académique re(;u de la compagnie même.

Une autre fois je dus écrire à l'Empereur la lettre suivante 4 octobre ISOO, :

« Il se produit un nouvel et fâcheux incident à propos de TAcadémie des Beaux-Arts. Il lui a été écrit de la part d'un ministre de désigner trois de ses membres qui siégeraient avec six autres personnes, pour juger l'exposition des Beaux-Arts. L'Académie a répondu qu'elle ne pouvait déléguer personne, l'usage étant que ses jugements doivent être portés par le corps tout entier.

« On a trouvé la réponse impertinente et on a proposé de casser la délibération. Comme je demandais où serait la sanction si l'Académie refusait d'obéir, on a parlé de casser l'Académie elle-même. Sur quoi j'ai représenté que les académiciens n'étaient point des fonctionnaires et que je doutais fort que l'Empereur autorisât ce grand éclat pour si peu de chose.

« A considérer les compétences, l'Académie aurait pu ne pas même répondre à la lettre qu'elle avait reçue, puisque le vice-président de l'Exposition, quelque grande que soit sa position, n'a pas qualité pour mettre en mouvement un corps qui relève d'une autre administration.

« C'est la seconde fois que l'on passe par-dessus la tête du Ministre de l'Instruction publique au sujet de Tlnstitut. Je ne suis pas sûr que l'Empereur soit absolument satisfait de la solution donnée à la première affaire. Aussi, pour la seconde, j'ai demandé qu'il fût sursis à toute décision jusqu'au retour de Votre Majesté. »

En toute circonstance je me suis considéré et j'ai agi comme le défenseur officiel des droits de l'Institut. Ce n'étaient pas des caresses intéressées pour gagner des voix dans ce grand corps. En 1867, je reçus la visite d'un

membre de TAcadémie des Sciences morales el politiques encore vivant à cette heure, qui m'insinua que je devrais y solliciter un fauteuil. Je lui répondis : « Non, jamais, tant que je serai ici. Je paye encore, sous forme de places ou de pensions prématurées, les frais de la nomination d'un de mes prédécesseurs et je ne veux pas laisser pareille charge à qui me remplacera. L'élection en faveur d'un ministre de l'Instruction publique, par un corps placé dans sa juridiction, n'est bonne ni pour ceux qui la font, ni pour celui qui en est l'objet. »

Ce scrupule retarda de six ans mon entrée à l'Institut; je ne le regrette pas, car ce ne fut point en qualité de ministre que j'y arrivai, trois années après Sedan, sans autre appui que le souvenir resté dans les esprits d'une longue administration qui avait toujours été honnête et nationale. En 1873, M. Vitet laissa vacant un siège à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Deux membres influents de cette compagnie, l'excellent épigraphiste Léon Renier et Naudel, romaniste distingué, vinrent me presser de solliciter co fauleuil : le premier par alTeclion pour moi qui lui avais cependant joué un mauvais tour; le second peut-(^tre par aversion pour un candidat qui semblait avoir beaucoup de chances el qui, depuis ce temps-là, n'a pas réussi à se faire admettre. Je fus élu à une grande majorité.

11 ne faudrait pas croire que ma conduite envers Renier fût un cas pendable : je crois même (ju'elle nous honore tous doux. L'Empereur, qui aimait et estimait beaucoup Léon Renier, avait dit à Rouland de lui allouer 6000 francs par an, pour l'aidera imprimer les inscriptions romaines de la Gaule, afin de réserver Thonneur de celte publication à la France. Déjà :2i()00 fr. avaient été donnés sans que rien

fût encore prêt, et TAcadémie de Berlin faisait avancer à grands pas son Corpus. Une mission, envoyée par elle en France, amassait les documents qui allaient lui permettre de donner au monde savant un premier fascicule depuis longtemps attendu. Renier a publié des Mémoires qui sont des chefs-d'œuvre de méthode et de science; mais il était à tel point désireux de la perfection qu'il ne pouvait se séparer d'un travail qui lui semblait avoir besoin de quelques retouches. Pour le décider à nous livrer des textes dont le commentaire se ferait plus tard, je lui écrivis que je supprimerais son indemnité tant qu'il ne publierait rien : c'étaient 000 fr. de rente annuelle que je lui ôtais. Il ne réclama jamais et ne m'en fit pas plus mauvaise mine, mais il ne se hâta point davantage. Nous avions fait tous deux notre devoir : moi, en gardien vigilant de mon pauvre budget; lui, en érudit consciencieux qui sacrifiait l'argent à la science. Il se trouve à l'Institut beaucoup de savants de cette espèce; c'est pourquoi on regarde comme un grand honneur d'avoir été le chef hiérarchique de tels hommes.

Six ans plus tard, arriva la mort de Naudet qui représentait aussi, à l'Académie des Sciences morales et politiques, les éludes latines. J'avais achevé à ce moment mes sept volumes d'histoire romaine et commencé l'édition illustrée. Cette fois, ce fut Bersot, un ancien adversaire de l'Empire, mais un très galant homme, partout aimé et respecté, qui me déclara que cette succession devait me revenir. Je fus en effet nommé, le 1" février 1879, par :25 voix sur 32 votants.

A la mort de Henri Martin des ouvertures me furent encore faites pour prendre sa place à l'Académie française. Mais je me souvins d'avoir lu sur son premier volume :

« Histoire de France, d'après la méthode d'Augustin Thierry, de Guizot et de Michelet. » Je craignis d'avoir à justifler un pareil titre, qu'il avait du reste oublié, et je m'abstins. Quelques mois après, Mignet mourut, et l'Académie Française me donna son bel et redoutable héritage (décembre 1884.)

Aux Inscriptions et aux Sciences morales, j'avais lu plusieurs mémoires dont le bulletin de ces deux compagnies n'a gardé, suivant l'usage, qu'un souvenir fugitif; mais à l'Académie française, je dus faire l'histoire littéraire de M. Mignet. J'insère ici ce discours, qui fut prononcé en séance publique le 18 juin 1885 :

« Messieurs,

« En m'appelant dans votre compagnie, vous m'avez donné la charge de vous entretenir de l'éminent écrivain qui, par son caractère et son talent, a, durant plus de soixante années, honoré les lettres et nous-mêmes : tâche austère, car la vie de M. Mignet, consacrée à l'art difficile (le rhislorien philosophe, ne saurait être l'objet dune do ces brillantes expositions qui vous ont si souvent charmés.

« Né à Aix le 8 mai 17%, M. Mignet appartenait à cette France méridionale (jui noiis a envoyé, depuis un siècle, tant d'orateurs, d'écrivains et d'hommes d'Étal pour gouverner nos affaires ou diriger nos esprits. Sa mère était provençale, son père vendéen; de sorte (ju'il réunit les qualités de ses deux pays d'origine : la ténacité de l'un, les dons charmants de l'autre. Dans la Vendée, on aimait encore les familles nombreuses : le grand-père de M. Mignet, que son petit-fils n'imila pas, avait eu huit enfants. L'aîné hérita d'une étude de notaire, le dernier prit

un métier, celui de serrurier, fît son tour de France pour voir et pour apprendre, et s'arrêta dans la ville d'Aix. A Paris, il avait travaillé au Champ de Mars pour les fêtes de la Fédération; à Aix, il suspendit dans sa chambre la Déclaration des droits de Vhomme et du citoyen. Vous devinez dans quel esprit il éleva son fils; et en songeant aux humbles commencements de cette maison d'où sortit un homme qui, dépourvu de toute ambition, arriva aux suprêmes honneurs civils et à l'estime universelle, vous direz qu'une société où toutes les portes sont ouvertes à ceux qui mettent de l'ordre dans leur vie, de l'intelligence dans leurs travaux, peut bien avoir des réformes à accomplir — il y en aura toujours — , mais qu'elle n'est point une société à refaire.

« L'Université aida à la fortune de M. Mignet selon sa mission qui est d'aller à la recherche des hommes. En 1809, des inspecteurs généraux, frappés de ses dispositions, le firent admettre comme boursier au lycée d'Avignon, où ses succès lui valurent beaucoup de prix et un grade militaire, celui de sergent-major, qui permettait alors d'entrer dans un régiment avec le double galon. Durant les Cent-Jours, il voulut réclamer un privilège, en ce moment-là redoutable; sa mère s'y opposant, il lui obéit, et puisqu'il ne pouvait se faire soldat, il se fit professeur : c'est une autre milice. En 1813, il enseigna l'histoire dans ce même lycée : déjà sa vocation se dessinait; cependant, de retour à Aix, il suivit les cours de la Faculté de droit et fut reçu avocat. Mais la muse qu'il aimait le disputa aux Pandectes; lorsque l'Académie de Nimes proposa un prix pour un sujet historique, il concourut et son mémoire fut couronné. Dans ce premier essai il avait pris la mesure de ses forces ; elles

lui donnèrent la confiance de se rendre, en 1821, à Pauris, la ville de toutes les espérances. Un autre inspecteur général Faccrédita auprès de Royer^CoUard, et Manuel, son compatriote, lui ouvrit la rédaction du Courrier français : c'était entrer dans le monde libéral; il y est toujours resté.

a Je ne vous dirai pas, Messieurs, les vaillants efforts de M. Mignet pour se faire jour, ses premiers succès littéraires, cette autorité d*un maître conquise en pleine jeunesse, sa lutte contre la Restauration, à côté de rbomme illustre qui fut son ami des premiers et des derniers jours; ses campagnes victorieuses à F « Athénée », dans les journaux' et dans son Histoire de la Révolution. Le tableau de la Restauration vous a été présenté vingt fois et de façon magistrale; il serait imprudent à moi d'y revenir. Cependant, vous ne me pardonneriez pas d'étudier l'écrivain sans vous parler un instant de Thomme que vous avez aimé si longtemps.

« La nature, prodigue envers M. Mignet, lui avait accordé, avec une intelligence supérieure, la beauté du visage et la distinction de la personne. Vous le voyez encore, arrivant à vos séances, après une promenade dont chaque année, •dans les derniers temps, raccourcissait la longueur, et vous admiriez ce vieillard qui gardait tant d'élégance, comme s*il s'était dû à lui-même d'attendre la visite de la fiancée funèbre, avec quelques-uns des dons qui avaient fait sa jeunesse si charmante.

« Dans ses livres, il est toujours grave, c'est une magistrature qu'il exerce; mais dans Tintimité, il avait la gaieté aimable qui est la santé de l'esprit; et il sut vivre quatrevingt-sept ans : mérite rare, qui permet d'accumuler l'expérience et les travaux. Durant cette longue existence

que la maladie ne troubla jamais, il ne commit qu^une imprudence, celle qui nous Ta enlevé, lorsque, par une froide journée de mars, il alla chercher un pâle rayon de notre soleil parisien qu'il avait cru être déjà son soleil de Provence.

« M. Mignet a donc été un homme heureux. Il le fut parce que, toujours maître de lui-môme, il ne donna point de prise à la fortune contraire; c'était un sage. Un jour, je lui demandai le secret de sa belle vieillesse, il me répondit : « Usez, n'abusez pas. » La modération fut, en effet, la règle de son esprit, malgré des convictions vigoureuses qui semblaient le destiner aux luttes ardentes. On dirait qu'il avait lu l'inscription écrite en lettres d'or au fronton du temple de Delphes : « Rien de trop », c'est-à-dire, en tout la mesure et l'harmonie.

« Cette modération philosophique, M. Mignet la tenait de son caractère; il la dut aussi à ses études. Les lettres n'aident pas seulement à passer doucement la vie; elles aident à bien vivre. L'histoire, en particulier, a une vertu d'apaisement qui mène à la justice. Elle calme les impatiences, en faisant voir que le temps est le grand ouvrier des choses humaines et elle chasse les terreurs puériles, en montrant derrière nous tant de blessés qui ont guéri, parce qu'ils n'ont pas voulu mourir. Pour juger les hommes, elle enseigne à tenir compte du milieu qu'ils ont traversé, des influences qu'ils ont subies, et elle reconnaît l'existence dans le monde moral de courants où, tout en restant maître de lui-môme, le sage doit mettre sa pensée, comme le marin met son navire dans les grands fleuves océaniens qui mènent tranquillement au port.

(( Le courant du siècle poussait aux institutions libres ;

M. Mignet s*y engagea résolument et, un jour, ce modéré joua sinon sa tête, au moins sa liberté, pour que la France ne reculAt pas jusqu'au milieu des ruines d'institutions écroulées : en 1830, il signa la protestation des journaux contre les Ordonnances ; ce fut le dernier gage donné par lui à la politique militante. Le succès assuré, il laissa Faction à un autre lui-même pour se réfugier dans les hautes régions de Part et de la pensée. Macaulay raconte qu'un jour la fée de l'Histoire lui apparut et lui dit : « Vois passer les richesses et les plaisirs; ils vont et viennent comme viennent et vont les flots de la mer. Laisse-les aller et, au milieu de ces changements, fixe sur moi un ferme regard. » M. Mignet, lui aussi, a eu cette vision : son regard, du moins, ne se détourna plus de l'Histoire. . « Après le triomphe, les libéraux de 1830 se distribuèrent, suivant l'usage, les dépouilles. M. Mignet ne demanda rien et se contenta du poste modeste de Garde des archives étrangères. Ce n'était qu'un cabinet de travail, mais c'était aussi, pour rhistorien, un incomparable trésor : toute la vie extérieure de la France, de Henri IV à la Révolution, était là.

« Durant dix-huit années, ses amis et ses anciens compagnons d'armes remplirent les Chambres et le Gouvernement; ils furent ministres, ambassadeurs, pairs de France; M. Mignet resta Garde des archives. Mais, tandis que beaucoup, après des éclats de paroles fugitives et une popularité éphémère, retombaient dans Tobscurité où, si souvent, la seule politique conduit, lui se préparait silencieusement à la gloire durable des lettres, et vous direz. Messieurs, qu'il avait pris la meilleure part. D'illustres amitiés, de hautes relations dans le monde, l'élégance de eau-

séries s'égarant sur les sujets les plus divers et habituellement les plus élevés, le besoin de savoir et de comprendre, d'où naissent pour Tesprit les plus vives jouissances, suffisaient à cette intelligence tout à la fois délicate et sévère.

« A Tâge où Ton reste encore dans Tombre, M. Mignet s'était fait place au grand jour; et les suffrages les plus considérables consacraient sa jeune renommée. En 1832, il entre à l'Institut par la classe des Sciences morales dont il devient bientôt le secrétaire perpétuel, et, en 1836, vous l'appelez. Messieurs, dans votre compagnie. Il a quarante ans à peine et il appartient à deux de ces Académies qu'il nomme « de glorieuses républiques fondées pour le service ou l'ornement de l'esprit humain » ; mais il justifie ces choix par une succession d'oeuvres qui l'établissent chef d'école, non pas celle de Thierry qui raconte, de Guizot qui analyse et formule, de Michelet qui devine et peint avec d'éclatantes couleurs; mais l'école de la froide raison, qui juge sans dogmatiser, et de l'art qui fait tout concourir à une vue nette de l'ensemble.

« Je ne pourrai vous parler de tous les ouvrages de M. Mignet; mais il est aisé d'en marquer le caractère : c'est l'élévation de la pensée. Le mot de Montaigne : « Il faut dédaigner les choses basses et terriennes pour les supérieures», aurait pu être la devise de notre regretté confrère. Il regarde toujours en haut, et il se plaît aux grandes questions, avec raison, car, celles-ci résolues, le reste suit.

« Malgré ses nombreux travaux sur les hommes et les choses de son temps, la patrie de sa pensée est le xvi^'siècle, un des plus grands de notre histoire, mais aussi, pour l'historien, un des plus difficiles à peindre, parce que la

révolution est alors partout : dans FÉglise et dans les croyances, dans les idées et dans les intérêts; parce qu'on voit la royauté arrivant à la formule : « Tel est mon bon plaisir », et la féodalité livrant son dernier combat; parce qu^enfin le moyen âge finit et les temps modernes commencent.

u Deux drames le remplissent, la Réformation el la Rivalité des maisons de France et d'Autriche. M. Mignel les étudia tous deux, mais d'abord en des tableaux détachés dont il se proposait de composer ensuite un vaste ensemble. Le Mémoire sur la conversion de la Germanie pourrait, à certains égards, être considéré comme une préparation à l'histoire de la Réforme, qui fut une des plus vives préoccupations de sa vie. La sagesse politique de la vieille Rome reparaît dans la Rome nouvelle, lorsque l'Église recommence les conquêtes des consuls avec des moines pour soldats, et, pour généraux, des évêques et des saints. Les papes de ce temps n'ont pas le culte de l'uniformité; ils laissent aux païens quelques-uns de leurs usages, ainsi que les imperatorcs laissaient aux vaincus quelques-unes de leurs libertés. Au milieu des peuples assujettis, Rome païenne établissait des colonies militaires qui devaient surveiller la région conquise; les papes bâtissent aussi des forteresses vigilantes : ce sont des églises, des évôchés, des monastères. Toutes les forces des conquérants s'y rassemblent; la culture des esprits s'y fait en môme temps que celle de la terre; de vaillants missionnaires en partent incessamment afin de pousser plus loin la conquête el, en reconnaissance, un tiers du territoire allemand leur sera donné. C'est donc bien le catholicisme qui a été le plus utile auxiliaire du nouvel Empire el ce sera TEmpire qui

frappera TÉglise des coups les plus redoutables. Elle eut le sort commun des victorieux qui ont trop triomphé.

u Cette révolution s'opéra au xvi* siècle, quand se répandit sur le monde Tesprit d'examen, qui devint plus tard un esprit de liberté. Luther et Calvin n'avaient pas prévu cette conséquence; elle les eut effrayés. Hommes de foi ardente, ils regardaient en arrière, et non pas en avant; ils demandaient à saint Augustin leur théologie, aux premiers Pères leur morale, aux Églises de Tâge apostolique leur discipline. Mais ils furent de puissants révolutionnaires, lorsque, après la traduction de l'Évangile en langue vulgaire, ils purent opposer, à la modeste condition du clergé des anciens jours, les splendeurs mondaines des nouvelles cours épiscopales, et montrer les apôtres partant pour la conquête du monde, un bâton à la main, tandis que leurs successeurs, devenus princes de la terre, passaient, devant les yeux éblouis des pauvres, dans un tourbillon de pourpre et d'or. Les peuples se laissèrent séduire par l'idéal, à la fois ancien et nouveau, qui leur était proposé, et ils suivirent ceux qui leur disaient que pour ramener les clercs aux vertus évangéliques, il fallait les délivrer de leurs biens corrupteurs. Les princes allemands furent particulièrement sensibles à ces conseils d'une renaissance spirituelle qui allait être pour eux très lucrative, car, si les principautés ecclésiastiques étaient riches, les principautés séculières étaient pauvres, et les besoins d'un ordre social nouveau accroissaient leurs dépenses, sans que leurs revenus augmentassent. L'intérêt facilita, en beaucoup de lieux, les conversions, de sorte que la richesse de l'Église allemande, qui avait fait sa force au moyen âge, fit sa faiblesse dans les temps modernes.

Page 1