ILOTES ET SOUVENIRS
A cùlé de l'avant-scène de l'Empereur, dans la loge de service, la toute jeune, et si belle, et si charmante duchesse de Mouchy, pâle, émue, sérieuse, étonnée. 11 est bien [)robable qu'elle n'avait jamais entendu la Marseillaise. Une autre duchesse de Mouchy, qui, mourant à côté de son mari, fut admirable de courage, avait dû l'entendre, en 1794, le jour de son exécution, sur la place de la Révolution.
Mais, sur le théâtre, la scène était absolument extraordinaire. Tout le petit peuple des coulisses était bouleversé d'émotion et de joie... Machinistes en cottes de travail, choristes en pêcheurs napolitains, danseuses vêtues de soie et de satin, pompiers en uniforme, tout cela chantait, applaudissait, criait, pleurait. Il a fallu, après la chute du rideau, arracher madame Sasse des mains de cent personnes qui, voulant l'embrasser, l'écrasaient, l'étoufîaient. . . Elle est sortie de là blanche comme un linge, à demi morte.
Nous formions, pendant ce temps, sur la scène, un petit groupe autour de M. Auber, et tout d'un coup il nous dit:
— Ah I que de fois je l'ai entendue, la Marseillaise, depuis 1792.
— Depuis 1792 !
Ce fut une protestation générale.
— Oui, répéta Auber, depuis 1792... et j'ai des souvenirs plus anciens. Je me rappelle parfaitement avoir vu, en 1789, les gardes françaises tirer sur le régiment Royal-Allemand. J'avais sept ans... Je vois encore très distinctement le prince de Lambesc à cheval, à la tête de Royal-Allemand. J'étais sur le boulevard, à une fenêtre, à peu près où se trouve maintenant le café Tortoni. Pendant la Terreur, mon père est allé se cacher à Creil... Puis, le Directoire estvenu... Ah I que l'on s'amusait pendant le Directoire 1 La Marseillaise! Que de souvenirs! Gossec avait fait un arrangement de la Marseillaise,,. Au dernier couplet: Amour sacré de la patrie.,, tout le monde sur le théâtre se mettait à genoux... puis, avant le cri : Aux armes ! il y avait un moment de silence, pendant que les tambours battaient la charge et que la^ grosse caisse imitait le canon dans la coulisse... Tout à coup une très belle personne se présentait,
agitant un drapeau tricolore... C'était la Liberté ! Tout le monde se relevait. On jetait ce cri: Aux armes, citoyens! C'était très beau, très beau ! Un jour, à l'occasion de je ne sais quelle victoire, on fit chanter la Marseillaise, aux Tuileries, en plein air, dans le jardin ; sur le bord de l'eau, on avait mis une centaine de tambours et quatre pièces de canon.
Le public n'en savait rien... Au dernier couplet, ce fut un éclat formidable de roulements de tambours et de vrais coups de canon... II y eut une panique universelle...
On se sauva de tous les côtés; on croyait à une révolution dans Paris.
Aubep parlait, et nous étions là silencieux, attendris, écoutant ce jeune homme qui nous racontait ce qu'il avait vu et entendu, il y a environ quatre-vingts ans.
Et je pensais à cette aimable madame D*** qui avait, à quatre-vingt-douze ans, des souvenirs si précis sur les hommes et les choses de la Révolution. Elle avait eu pour intime amie une maîtresse de Mirabeau, et elle nous disait un jour à Prévost-Paradol et à moi :
— Elle était mauvaise avec Mirabeau. Elle
l'agaçait, le tourmentait. Je lui. disais :
« Voyons, Amélie, il vous adore, soyez gentille, ne le faites pas souffrir.» Elle me répondait: « Ah ! ma chère, si vous saviez, il est si exigeant! »
Bissé avec transport, le duo du second acte de la Muette avait mis le feu à la salle.
L'un de nous dit à Auber :
— Votre duo a fait, ce soir, un effet extraordinaire.
— Oui, répondit-il, mais une bonne victoire sur le Rhin vaudrait mieux que tous ces cris et tous ces applaudissements dans une salle de spectacle. Puis, voyez-vous, je n'aime pas que le duo de la Muette fasse tant d'effet, et je n'aime pas non plus qu'on chante la Marseillaise, Je suis de l'avis de Rouget de l'Isle. Un soir, en 181 S, il arrive chez un de ses amis, très agité, très effrayé. Il se laisse tomber sur un fauteuil : « Ah ! ça va bien mal, dit-il. — Pourquoi cela? — Je viens d'entendre chanter la Marseillaise!... » Oui, ça allait mal... c'était l'invasion... je l'ai vue. J'ai peur de la revoir... Les révolutions, j'y suis fait, une de plus, une de
moins, quand on en a tant vu I... Mais Tinvasion... l'étranger en France... à Paris!... Je me souviens de J814... de 1815. Sommesnous bien prêts pour cette guerre ?
Ce fut le dernier mot d'Auber. Que d'esprit il avait, et surtout, comme il savait donner de la valeur, du relief et de l'efTet à la phrase en apparence la plus insignifiante I Que de grâce, de finesse, de discrétion dans cet esprit I Quel délicieux sourire éclairait cet aimable visage, resté jeune et charmant jusqu'au dernier jouri
Un soir, nous sortions ensemble du Théâtre- Français : on venait de jouer une comédie en plusieurs actes et en vers, qui avait obtenu un très sérieux succès d'ennui...
Car il y a des succès d'ennui, et qui ne sont pas sans être fort honorables pour l'auteur.
Sainte-Beuve a dit, un jour, ce mot admirable : L ennui a son prestige,
— Vous êtes-vous amusé? me demanda Auber.
— Mais pas trop... et vous?
— Moi, je n'ai pas passé une soirée trop désagréable. . .
— Cependant, deux ou trois fois, je vous ai regardé, et il m'a bien semblé. . .
— Je sommeillais, n'est-ce pas? Je sommeillais... et c'est ainsi que j'ai eu le bonheur de n'entendre que la moitié de la pièce, le premier hémistiche de chaque vers m'endormait et je n'ai pas entendu un seul second hémistiche.
Un autre soir, à l'Opéra, au foyer de la danse, on parlait des femmes et de l'amour.
— Moi, dit un jeune peintre célèbre par son aplomb, je ne connais pas de femme impossible. Je — n'en — connais — pas I
Cela était scandé avec la dernière énergie.
— Vraiment, demanda Auber, vous n'en connaissez pas?
— Tenez, continue le jeune peintre, il y a huit jours, j'aperçois, dans une baignoire des Variétés, une femme délicieuse, et du monde, du meilleur monde. Je ne lui avais jamais adressé la parole. Je passe toute la soirée à la regarder d'une certaine manière... Ahl évidemment d'une certaine manière... tout est là. Il faut savoir regarder les femmes ! . . . le lendemain... entendez - vous bien... le lendemain